Répression antinucléaire : « J’ai été envahie dans mon refuge, sans motif légitime »

Durée de lecture : 10 minutes

15 juillet 2020 / Maud Morel



L’autrice de cette tribune raconte le traumatisme de la perquisition que son compagnon et elle ont subi en 2018, en raison de leur solidarité avec la lutte contre le projet Cigéo à Bure. Elle dénonce la criminalisation des écologistes et la disproportion de la répression qui s’abat sur eux.

Maud Morel est la compagne de Christophe, un jeune homme solidaire de la lutte contre Cigéo à Bure. Leur appartement de Romans-sur-Isère (Drôme) a été perquisitionné en juin 2018 dans le cadre de l’information judiciaire ouverte en juillet 2017 contre les opposants à ce projet d’enfouissement des déchets nucléaires.


Il est 6 h du matin, le réveil résonne dans la chambre épurée du modeste appartement que je loue à Romans-sur-Isère. À mes côtés, Christophe semble encore dormir profondément, il est nu. Nous sommes le 20 juin 2018 et l’été a déjà pris ses quartiers. Depuis un an et demi, je travaille pour une association qui œuvre pour la réduction des déchets. C’est mon premier emploi porteur d’une éthique puissante, le premier qui a du sens pour moi. Quelques mois avant mon embauche, j’avais mis un pied dans le maelstrom des questionnements liés à l’écologie, dans son acception la plus large : recherche de réduction des déchets, certes, mais aussi remise en cause des procédés industriels, du marketing, de la grande distribution…

Mais il faut bien reconnaître qu’en matière de prise de conscience, je tombe du nid : très peu politisée, sans culture militante, ignorante de l’histoire de la plupart des luttes passées et à l’œuvre aujourd’hui. Pas de manif à mon actif, jamais lu autre chose que l’histoire des puissants écrite par eux-mêmes. Prenant à peine la mesure de la complexité des rouages socio-économiques et de leur portée culturelle, je papillonne de découverte en microaction. Nécessairement, je commence à entendre parler des grands chantiers inutiles, coûteux et dangereux, comme celui de Cigéo, à Bure.

J’en apprends un peu plus grâce à Christophe, qui soutient d’assez loin la lutte contre ce projet d’enfouissement de déchets nucléaires. On en parle peu. Le secret protège. J’apprends que, moins j’en sais, moins je risque de mettre en danger les écologistes qui travaillent contre la réalisation de ce chantier mortifère. Ma conception du bien et du mal en prend un coup. Être écolo peut donc être dangereux et le danger viendrait de ceux à qui je confie ma sécurité : les forces de l’ordre ?

« Que ma bulle puisse être occupée par des détenteurs de la force publique m’a mise dans un profond sentiment d’insécurité »

Arrive donc le mois de juin 2018. Christophe habite chez moi depuis près d’un an, c’est mon choix et le sien ; on en est heureux. Mais ça bouge dans la Meuse : grosse manifestation à Bar-le-Duc. Il y a quelques mois de cela, nous avions parlé de la possibilité d’être visités par les enquêteurs dans le cadre de l’information judiciaire mise en place contre les contestataires du projet Cigéo. Parce qu’il semblait que le lien — quoique ténu — de Christophe avec cette lutte pouvait donner lieu à une telle visite. À l’époque, j’avais déjà ressenti la peur. Je ne me représentais pas bien ce qu’implique une perquisition, mais l’idée que ma bulle, mon cocon pourrait être occupé par les détenteurs de la force publique m’avait mise dans un profond sentiment d’insécurité. Parallèlement, la possibilité que mon compagnon puisse être inquiété pour ses convictions en faveur d’un monde plus propre et plus juste commençait à faire naître en moi quelque chose de l’ordre de la colère.

Le terreau de mon angoisse était mûr, les graines semées par la gendarmerie allaient germer facilement.

Mercredi 20 juin 2018, 6 h du matin donc. Je me lève péniblement et, embrumée de sommeil, je vais à la salle de bains. Ce jour-là, je dois assister à une réunion de travail hors des locaux de l’association. J’ai préparé un sac avec mon ordinateur et je m’habille en tâchant de me réveiller et de penser à l’ordre du jour. Il est presque 7 h. Je sors de la salle de bains pour prendre un petit déjeuner, mais l’on sonne à la porte d’entrée, juste à côté de moi. Mon cœur se décroche un peu, je n’ai jamais de visite aussi matinale ; celle-ci annonce très probablement quelque désagréable nouvelle. Je regarde dans l’œilleton et mon cœur achève de se décrocher.

« L’un porte un gilet pare-balles, plusieurs sont armés »

Il sont là. Quatre ou cinq, je ne sais plus. La sonnette retentit de nouveau, je sursaute, déverrouille la porte, puis l’ouvre. Ils me semblent grands. L’un d’entre eux porte un gilet pare-balles, plusieurs sont armés. J’aperçois leurs brassards quand ils demandent si Christophe est ici. Je réponds que oui et, avec candeur, je demande si je peux le prévenir pour qu’il puisse s’habiller. La main sur son arme, un gendarme me répond que non ; il semble tendu. J’essaie de garder mon calme et j’en oublie ce que je m’étais juré de faire : avant toute chose, demander le motif de leur visite. Établir que je suis chez moi ici. Mais la présence des armes me fait peur, leurs regards hautains m’intimident et mon ignorance est grande ! Je ne connais aucun de mes droits !

L’un d’entre eux me demande de les conduire auprès de Christophe. Machinalement, je m’exécute et me dirige vers la chambre, le long du couloir qui me sert aussi de placard à chaussures et d’atelier. Je sens derrière moi la présence imposante des gendarmes dans ce goulet encombré. Soudain, je me vois en Judas. Non, je ne livrerai pas Christophe. Je m’arrête en chemin, créant un moment de confusion. Je me retourne et je leur dis : « L’appartement est petit, c’est à gauche, allez-y sans moi. » Le gendarme le plus proche de moi me répond que c’est mon appartement, que je suis chez moi. Je ne sais quoi penser du ton poli ou courtois qu’il emploie, créant une forte dissonance avec le contexte dans lequel nous nous trouvons.

Je me sens bloquée, acculée dans ce fichu couloir ! Alors je m’échappe et continue à regrets ma progression vers la chambre. Dans la pénombre, je me presse vers Christophe pour le réveiller. Mais, déjà, un gendarme m’ordonne de m’éloigner de lui et appuie sur l’interrupteur, jetant la lumière crue du plafonnier sur la scène.

« J’en entends un poser des questions à Christophe, un autre passer un appel »

Tout s’enchaîne assez vite. Christophe enfile un pantalon et l’assemblée se dirige vers mon petit salon, qui dispose d’un grand bureau blanc où j’aime dessiner et prendre le thé. Je découvre qu’un des gendarmes est venu avec du matériel informatique, qu’il commence à installer sur mon bureau. L’un pousse ceci ou déplace cela. L’autre, toujours engoncé dans son armure, me tend l’une de mes petites tasses à thé, dont la porcelaine est si délicate qu’on pourrait la briser entre le pouce et l’index. Il me demande où il peut la poser, avec cette expression polie que son collègue a pris tout à l’heure. Je lui indique la cuisine et déjà j’entends un autre poser des questions à Christophe, et encore un autre passer un appel, et un autre parler à son confrère. J’ai l’esprit brouillé, j’ai peur de dire ou de faire quelque chose qui serait dommageable à Christophe ou à d’autres personnes impliquées dans la lutte contre l’enfouissement de déchets nucléaires à Bure.

J’indique aux gendarmes que je dois partir pour aller travailler, merveilleux prétexte. On me demande où je vais, pour qui je travaille, quand je vais rentrer. On me demande aussi de passer à la gendarmerie de Romans dès mon retour. Je ne suis pas sûre de cela mais je crois qu’on m’indique enfin que Christophe n’est pas impliqué, mais cité comme témoin.

Témoin.

Témoin, à moitié nu, cueilli au petit matin, dont l’ordinateur personnel est en train d’être scanné par les forces de l’ordre.

« Je me sens oppressée, en colère, effrayée, impuissante, muselée »

Je ramasse mon sac ainsi que les dernières bribes de lucidité qu’il me reste. J’embrasse Christophe et m’en vais travailler, plus troublée que jamais. J’abandonne mon compagnon à son sort après avoir conduit des personnes armées auprès de lui, je fuis les questions qui pourraient m’être posées. Je me sens lâche en même temps que je suis persuadée que ma présence est risquée pour les personnes vraiment impliquées. Je me sens oppressée, en colère, effrayée, impuissante, muselée.

Tout activité des militants suscite une surveillance incessante des gendarmes, comme ici à Mandres (Meuse) le 2 mars 2018.

En écrivant cela, j’ai bien conscience d’avoir subi une perquisition plutôt… tranquille. Pas de menace directe avec armes, pas de violence physique, pas de cris, pas d’insultes. Et je n’ai même pas assisté à la fouille de mon domicile, je n’ai donc pas de souvenirs désagréables à ce sujet.

Mais mon malaise persiste pourtant, il est diffus. J’éprouve encore la sensation d’avoir été envahie jusque dans mon refuge, et sans motif qui me paraisse légitime. Christophe n’est que témoin et je ne suis que sa logeuse. Oui, mon malaise persiste et ma colère grandit. Parce que c’est la crédibilité de ceux qui font appliquer la loi qui est mise à mal. Comment me sentir en paix si la plus petite de mes convictions écologiques ou de celles de mes amis peut amener des personnes armées dans mon salon ? À présent, comment faire confiance aux forces de l’ordre et à ceux qui les emploient ? Et si j’ai été autant affectée par cette intrusion, que dire de celles et ceux qui se font passer à tabac, de celles et ceux qui retrouvent leur logement saccagé ? À l’aune de la blessure qui est la mienne, je mesure le drame qu’ils et elles vivent ! J’en ai souvent la nausée.

« Quelle est la frontière entre saisie et confiscation ? »

Et que dire de la saisie des biens ? Une fois de retour chez moi, mes yeux se posent sur la bibliothèque ; habituel recours en cas de pensées noires. Mais pas de réconfort cette fois-ci, car chez moi, désormais, tout me semble suspect, louche. Alors j’apprends qu’une saisie a été effectuée, le tout d’une valeur presque égale à mon petit salaire du moment, soit 500 euros.

Mais, plus que la perte matérielle, bien minime par rapport aux saisies effectuées à Bure, par exemple, c’est l’injustice et la disproportion qui me choquent. Quelle est la frontière entre saisie et confiscation ? À l’heure de la surveillance de masse et de la technopolice, comment ne pas constater rapidement que mon matériel informatique ne recèle rien qui concerne les affaires de Bure ?

Christophe a rempli récemment une demande pour récupérer son matériel saisi et le mien. Nous sommes sans réponse à ce jour.

Comment conclure ? Garder le silence ? Jusqu’au début du confinement, faire silence me semblait être une façon de respecter celles et ceux qui ont souffert plus durement que moi, de ne pas couvrir leur témoignage de mes larmoiements. Mon cas est très annexe, mes dommages très collatéraux.

Mon silence me paraît maintenant assez peu justifiable. La violence des forces de l’ordre, qu’elle soit physique ou psychologique, a été mise en lumière pendant le confinement et chaque témoignage me semble utile pour étayer notre réflexion sur le sujet.

Sur un plan plus personnel, je garde de cette expérience une colère que j’espère pacifier un jour. Pour qu’elle me permette de rester en alerte tout en savourant les parts de liberté que je conquiers.





Lire aussi : Les antinucléaires de Bure face à la justice, l’enquête de Reporterre et Mediapart

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : VMC
. Manifestation : Page Facebook Bure à cuire
. Gendarmes à Mandres : © Hervé Kempf/Reporterre

DOSSIER    Déchets nucléaires

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