Sans transition alimentaire, pas de transition écologique

23 juillet 2018 / Mathieu Soulabaille

Du fait de l’impact de l’agriculture sur l’environnement, la transition écologique ne se fera pas sans une transition alimentaire. Qui suppose, explique l’auteur de cette tribune, de réinventer en profondeur nos habitudes de consommation.

Mathieu Soulabaille est chargé de mission à La Fabrique écologique.


Notre système alimentaire, en dégradant progressivement l’environnement duquel il dépend, porte en lui sa propre fin. En plus d’être responsable d’environ 30 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) en France, l’agriculture conventionnelle sur laquelle il repose est la première cause de déforestation et de perte de biodiversité dans le monde. Les sols s’érodent, les ressources en eau s’amenuisent, l’épuisement des denrées marines guette. À ce coût environnemental très lourd s’ajoutent les problématiques sanitaires et sociales : l’obésité augmente régulièrement, touchant particulièrement les classes populaires, et la situation de nos agriculteurs se précarise au point qu’ils sont plusieurs centaines à se donner la mort chaque année. Face à ce constat, la transition alimentaire apparaît comme une évidence.

Depuis quelques années, les pouvoirs publics se concentrent sur la manière dont nous produisons et distribuons la nourriture. C’est dans cette optique que sont nées la loi relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire (2016), la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt (2017) et la toute récente loi Agriculture et Alimentation (2018) [qui ne sera sans doute pas votée avant la fin de l’été]. Mais rien ne remet encore en cause la nature et les quantités de notre production, c’est-à-dire le contenu même de nos assiettes. Pourtant, il est illusoire de penser la transition alimentaire comme un défi purement technique. De nombreuses études soulignent d’ailleurs la nécessité d’une modification de nos régimes alimentaires. Ceux-ci ne doivent plus seulement être vus comme une demande à satisfaire, mais aussi comme un objet de politique publique qu’il est possible de remettre en question et de faire évoluer.

Qu’est-ce qu’une alimentation durable ?

En 2010, la FAO [l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture] en donnait la définition suivante : « Les régimes alimentaires durables contribuent à protéger et à respecter la biodiversité et les écosystèmes, sont culturellement acceptables, économiquement équitables et accessibles, abordables, nutritionnellement sûrs et sains, et permettent d’optimiser les ressources naturelles et humaines. » Une alimentation durable se situe donc à l’intersection des sphères environnementale, socioéconomique et culturelle.

Les trois sphères de l’alimentation durable.

Néanmoins, leur intersection n’est pas acquise et il nous appartient de la construire. Pour cela, il faudra nécessairement faire évoluer nos régimes alimentaires. Selon une étude [1] de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses), nous consommons trop de charcuterie, trop de sel — par l’intermédiaire des produits transformés notamment — et pas assez de légumineuses. À cela s’ajoute notre consommation excessive de protéines (90 grammes par jour et par personne au lieu des 52 grammes conseillés) et de produits d’origine animale, incompatible avec nos objectifs environnementaux. Rappelons qu’une protéine de bœuf « coûte » 36 fois plus de CO2 qu’une protéine de blé. Le régime est la clé de voûte de la transition alimentaire, car c’est par lui que l’ensemble du système peut évoluer vers un modèle durable. De là émerge naturellement le concept de sobriété alimentaire.

Vers la sobriété savoureuse

Alors, que mangerons-nous demain ? Lorsque l’on recoupe les études sur le sujet [2], quelques grandes orientations se dégagent. Premier constat : nous mangerons un peu moins, mais beaucoup mieux. Nous devrons également nous passer de certains aliments (une mangue importée en avion émet 60 fois plus de CO2 qu’une pomme française), et accepter de voir la composition de nos assiettes évoluer au fil des saisons (une tomate hors saison, poussant dans une serre chauffée, consomme 10 fois plus d’énergie qu’une tomate de saison). Les produits transformés industriels occuperont une place moins importante dans nos repas, au contraire des fruits et des légumes bio. Enfin, nous devrons réduire notre consommation de poisson et de viande de moitié au moins pour nous tourner vers les protéines végétales, notamment par le biais des légumineuses (quinoa, pois chiche, etc.). De manière générale, la consommation de tous les produits d’origine animale devra être réduite pour atteindre un nouvel équilibre dans lequel les végétaux nous apporteront au minimum 60 % de nos besoins en protéines — contre 40 % aujourd’hui. D’aucuns pourraient y voir un abandon du plaisir de manger. En réalité, il s’agira de faire évoluer nos goûts, de réinventer la cuisine, d’adapter nos traditions et d’en créer de nouvelles. La haute gastronomie française est déjà en train d’emprunter la voie du végétal, aussi savoureuse que stimulante, car tout reste encore à découvrir.

Le défi sera de permettre aux consommateurs de s’approprier ces évolutions nécessaires. Les recommandations nutritionnelles devront à l’avenir intégrer leur impact environnemental, mais cela ne sera pas suffisant. Il faut rompre avec l’idée que l’alimentation est un choix purement individuel. D’une part, parce que ce choix entraîne des conséquences pour l’ensemble de la société. D’autre part, parce qu’il s’agit d’une question complexe, sujette à de nombreux déterminismes, qui soulève des problématiques sanitaires et sociales sur lesquelles l’État a le devoir d’agir. Malheureusement, la tendance n’est pas pressée et va parfois même à rebours de l’alimentation durable (le Ceta, le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada, prévoit une augmentation des importations de viande bovine en provenance du Canada et le projet de loi Agriculture et Alimentation a raté le coche sur de nombreux points). Pour accélérer la transition alimentaire, il faudra une action publique plus ambitieuse. En attendant, 72 % des Français déclarent être prêts à modifier leur régime alimentaire pour limiter leur impact sur l’environnement (Ifop, 2017). Nous avons la direction et l’intention, place à l’exécution !


Une version approfondie de cette tribune a été publiée sur le site de La Fabrique écologique.




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[1Anses, Étude individuelle nationale des consommations alimentaires 3 (INCA 3), juin 2017.

[2Ici et .


Lire aussi : Recettes pour bien manger en préservant le climat

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : Pour réaliser la transition alimentaire, nous devrons réduire notre consommation de poisson et de viande de moitié au moins pour nous tourner vers les protéines végétales, notamment par le biais des légumineuses. Unsplash (paul morris/CC0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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