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EntretienCulture

« Sauvages » de Claude Barras : « Voir des gens qui résistent encourage à lutter »

En salles le 16 octobre 2024, ce conte écologique invite petits et grands à rejoindre la lutte.

Forêt détruite, orangs-outans morts... Dans « Sauvages », Claude Barras alerte sur les ravages causés par la culture d’huile de palme à Bornéo, en Indonésie. Ce film d’animation somptueux, peuplé de marionnettes, donne envie de lutter.

Le chant des calaos et autres oiseaux résonne au milieu des arbres millénaires. À plusieurs dizaines de mètres de haut, un orang-outan saute de liane en liane à la recherche de fruits. Au loin, le vrombissement d’une cascade retentit. Dans son nouveau film, Sauvages, Claude Barras nous plonge dans la forêt tropicale de Bornéo en Indonésie. Ou du moins ce qu’il en reste. À cause de la culture des palmiers à huile et de l’exploitation du bois, elle disparaît sous les tronçonneuses, laissant la place à des monocultures.

C’est ce que va découvrir Keria, une pré-adolescente de Bornéo qui recueille un bébé orang-outan trouvé dans la plantation de palmiers à huile dans laquelle travaille son père. Au même moment, son jeune cousin Selaï se réfugie chez eux pour échapper au conflit qui oppose sa famille vivant dans la forêt à des compagnies forestières.

Huit ans après Ma vie de courgette, film d’animation qui a réuni plus d’un million de spectateurs, Claude Barras revient avec ses marionnettes aux yeux écarquillés dans Sauvages. En salles mercredi 16 octobre, ce conte écologique invite petits et grands à rejoindre la lutte.



Reporterre — « Sauvages » raconte des faits réels : la lutte du peuple Penan en Indonésie contre la déforestation. Pourquoi avoir choisi de raconter leur histoire ?

Claude Barras — Je connaissais l’histoire des Penans depuis que j’étais adolescent grâce à Bruno Manser. Cet activiste suisse a consacré sa vie à la défense de ce peuple et de la forêt de Bornéo à partir des années 1980. Il a vécu plusieurs années avec eux et a disparu dans des conditions très obscures en Malaisie en 2000. En 2016, je suis tombé sur un rapport du WWF qui alertait sur la chute du nombre d’orangs-outans en Indonésie. Entre 1999 et 2015, plus de 100 000 orangs-outans de Bornéo ont disparu [1], en grande partie à cause de la destruction de leur habitat pour la culture de l’huile de palme. J’ai alors repensé aux Penans et cela m’a bouleversé. Deux ans plus tard, je suis allé dans la forêt de Bornéo pour les rencontrer.



Qu’avez-vous vu là-bas ?

Pour atteindre leurs villages, il faut faire quatre heures de voiture au milieu des plantations de palmiers. La forêt est éventrée par des routes, le paysage est désolant au milieu des bulldozers. On estime aujourd’hui le nombre de Penans entre 6 000 et 10 000 personnes. La moitié habite en ville et ne parle plus la langue. L’autre moitié réside dans des villages construits par les compagnies forestières. Quelques centaines sont encore nomades et résistent dans la forêt. Dans la même famille, il y a des personnes qui travaillent pour les compagnies forestières et d’autres qui tiennent des barrages, des barricades.

«  Les marionnettes permettent de faire du cinéma de manière totale, elles deviennent presque vivantes grâce au travail collectif.  » © Claude Dussez

J’ai pu assister à la réunion annuelle des chefs de famille et vivre pendant dix jours avec des personnes qui habitent encore dans la forêt de manière traditionnelle. Là-bas, j’ai consulté la communauté pour l’écriture du scénario et ils ont confectionné des petits accessoires pour les marionnettes.


Dans le film, les hommes des compagnies pétrolières expliquent aux Penans qu’ils vont les sortir de la misère en les employant comme ouvriers dans les plantations. C’est d’un cynisme...

Et pourtant, c’est vrai : sur place, on entend ce genre de discours. Les Penans sont vus comme des sauvages. S’ils arrêtent de lutter, on leur promet de les civiliser, c’est-à-dire de leur fournir une maison dans des villages construits par les compagnies forestières ainsi que des passeports. Les enfants sont scolarisés et les adultes sont employés dans les plantations. Ceux qui résistent en forêt ont intégré la modernité mais tous ne veulent pas vivre comme nous. Ils utilisent, par exemple, les réseaux sociaux pour dénoncer les coupes illégales d’arbres avec leur smartphone, certains ont des drones pour vérifier l’état de la forêt.

Dans une scène, Keria et son cousin Selaï se disputent sur la manière de lutter contre les entreprises forestières. La première en appelle à la violence tandis que l’autre refuse. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Je pense que la violence n’est pas la solution et qu’il y a d’autres façons de lutter. Ça peut être tout simplement arrêter d’acheter des produits issus de la culture de l’huile de palme ou bien dénoncer ce carnage. Toutefois, je comprends que des gens perdent patience et recourent à la violence. Dans le film, je laisse le spectateur se faire son opinion. Finalement, quelle que soit la manière, voir des gens qui résistent encourage à lutter à son tour.

«  Je préfère travailler de façon artisanale plutôt que devant un écran.  » © Claude Dussez

C’est pourquoi la sortie du film est accompagnée d’une campagne d’impact qui invite chacun à agir concrètement pour la forêt de Bornéo. Organisée avec Greenpeace, le fonds Bruno Manser, l’association Kalaweit et Foodwatch, le public peut signer une pétition contre la déforestation, faire un don pour agrandir les réserves protégées des populations locales, mettre à l’abri les espèces menacées à Bornéo ou interpeller les grandes entreprises agro-alimentaires productrices d’huile de palme.




Vous avez réalisé votre film en stop motion, une technique qui demande une très grande patience. Pour quelles raisons ?

Oui, cela nécessite du temps, chaque scène est photographiée image par image. Il a fallu un an et une équipe de trente personnes pour fabriquer les cent marionnettes près de Genève et, en parallèle, les décors en Bretagne. Ensuite, le tournage a duré huit mois, on tournait dans seize petits studios en même temps. Chaque jour, on fabriquait en moyenne 40 secondes de film qui fait en tout 1 h 20.

Si j’utilise parfois le numérique, par exemple pour les effets spéciaux, je préfère travailler de façon artisanale plutôt que devant un écran, l’ordinateur ne m’intéresse pas. Surtout, je trouve que les marionnettes permettent de faire du cinéma de manière totale, elles deviennent presque vivantes grâce au travail collectif. Ça se ressent à l’écran. Avec le numérique, on n’aboutirait pas à ce résultat. Pour moi, l’artisanat est une forme de résistance à la virtualité.

Sauvages, un film d’animation de Claude Barras, par Catherine Paillé, Claude Barras, 1 h 27. À partir de 6 ans.

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