Ségolène Royal ne connait pas le dossier du Testet et s’en lave les mains

Durée de lecture : 5 minutes

5 septembre 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

La ministre de l’Ecologie vante en conférence de presse les « monuments de la nature », mais laisse détruire la zone humide du Testet. Ignorant que le projet de barrage de Sivens vise l’irrigation, elle croit qu’il s’agit d’hydroélectricité. Et prétend que l’Etat n’a aucun moyen pour peser dans la destruction en cours.


Ségolène Royal tenait sa conférence de presse de rentrée jeudi 4 septembre. La ministre s’est félicitée de l’ouverture des « monuments de la nature » au public lors des prochaines journées du patrimoine, les 20 et 21 septembre prochains. Un geste qui s’inscrit dans une « action de reconquête des paysages et des jardins, à l’occasion des vingt ans de la loi Paysage ».

Alors que la destruction de la zone humide du Testet se poursuit dans le Tarn, Reporterre a interrogé la ministre sur le sujet :

Reporterre : « Vous parlez de l’importance du capital et du patrimoine naturel en France, les zones humides en sont un parmi d’autres, depuis quelques jours une vaste opération de déboisement a lieu dans les zones humides du Testet. Tous les recours juridiques n’ont pas été jugés, et ce projet de barrage pose un certain nombre de questions d’un point de vue écologique : quelle est votre position sur ce dossier ?

Ségolène Royal : Ma première observation, c’est que l’énergie hydro-électrique est une des plus belles énergies renouvelables. Il est important de regarder ce dossier dans une logique où il faudrait qu’il y ait plus d’énergie hydro-électrique en France. Mes convictions sont que les équipements ne doivent jamais se faire au prix d’une destruction irréversible de l’environnement.

Toutes les autorisations ont été données. J’ai été saisi par un certain nombre d’associations, donc j’ai regardé ce sujet. Et il se trouve que là, en l’occurrence, s’il y a une opportunité d’attendre la fin des recours, c’est au maître d’ouvrage de le décider, c’est-à-dire au Conseil Général et au Département. Chacun ses responsabilités. Et en l’occurrence, je voudrais d’abord rappeler que les décisions prises ont été parfaitement régulières et légales. Je le dis d’autant plus facilement que ce n’est pas moi qui en ai eu la responsabilité. Deuxièmement, il est vrai qu’il y a encore des recours en instance, et donc il appartient au maître d’ouvrage d’examiner les demandes qui lui sont faites et de décider en toute connaissance de cause ».

La réponse de la ministre est surprenante, et montre qu’elle ne connait pas le dossier. Le barrage de Sivens n’est pas conçu pour produire de l’énergie, mais pour irriguer massivement des champs de maïs.

Ensuite, c’est bien une "destruction irréversible de l’environnement" qui se produira si le projet réalise : la zone humide concernée, située au bord du Tescou, est classée ZNIEFF (zone naturelle d’intérêt faunistique et floristique), selon le Conseil scientifique régional du patrimoine naturel (Avis CSRPN / 2012-12-07 / n°003, 7 décembre 2012).

Par ailleurs, il est fort discutable que l’Etat ne puisse pas peser sur un tel sujet, alors que l’emploi des forces de police est décidé par le préfet. « L’Etat a bien sûr a son mot à dire, notamment sur la façon dont on conduit les études d’impact ou sur les recommandations ’à ne pas faire’, dit Benoit Hartmann, porte-parole de France Nature Environnement. Dans la situation actuelle, il devrait, a minima, suspendre les travaux jusqu’à l’épuisement des poursuites juridiques. La responsabilité de l’Etat est bien de faire en sorte que la loi soit respectée, tant qu’il y a des instructions en cours ».

On peut rapprocher le dossier de celui de Notre-Dame-des-Landes, où les opposants au projet d’aéroport ont réussi à imposer le respect des procédures juridiques en cours : « L’Etat a fini par décider qu’il n’y aurait pas une seule pelletée de terre tant que les contentieux ne seraient pas épuisés, poursuit Benoît Hartmann. Il se passe exactement la même chose au Testet, c’est une zone humide – qui est mal compensée et dont on ne restaurera pas les fonctions – qui va être sacrifiée, il y a des contentieux en cours mais les tronçonneuses ont commencé leur travail. L’Etat pourrait refuser de laisser commencer les travaux. Laisser faire est un choix politique ».


TOUT POUR LA CROISSANCE

Pourquoi une conférence de presse ? S’abstenant de prendre position sur la destruction de la zone humide du Testet, Mme Royal n’a rien dit de concret sur les autres sujets.

- Ecotaxe - Lorsque le journaliste de Public-Sénat lui demande où en est le contrat d’Ecomouv’ avec l’Etat français dans l’affaire de l’éco-taxe : « Ca suit son cours, il ne sert à rien de relancer la polémique ».

- Notre-Dame-des-Landes - Ouest France interroge : « Où en est-on ? ». Réponse : « Je n’ai pas de nouvelles ».

- Nucléaire - 20 Minutes l’interroge sur le discours de Manuel Valls à l’université du Medef, affirmant que le nucléaire est une filière d’avenir : « Je ne vais pas commenter les déclarations de chacun. Le nucléaire fait partie du projet de loi, cela sera débattu au Parlement. Cela reste une filière d’innovation considérable, bien sûr, qui fait partie du mix énergétique ».

- Taxe sur le gazole - Même sur l’une des seules annonces qui pourraient satisfaire les écologistes – une hausse de deux centimes de la taxe sur le gazole, qui devrait être annoncée la semaine prochaine par le Premier Ministre –, la ministre est restée en retrait, se contentant de répondre qu’il ne s’agissait pas d’une compétence dans le périmètre de son ministère.

- Croissance - Finalement, il n’y a qu’un seul domaine sur lequel elle se sera montrée loquace, celui de la croissance, prononçant plusieurs fois le terme – « la croissance verte » était d’ailleurs le thème explicite de sa conférence de presse. Tel était le mot d’ordre, scandé le matin-même lors de son entretien sur BFM : « Si le bâtiment repart, la croissance repart ».


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Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre

Consulter aussi : DOSSIER : La bataille pour sauver la zone humide du Testet


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