Shein reste en ligne en France : comprendre les enjeux en 5 points
En novembre 2025, de nombreux manifestants ont dénoncé l’ouverture du magasin du géant chinois de la fast-fashion à Paris. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
En novembre 2025, de nombreux manifestants ont dénoncé l’ouverture du magasin du géant chinois de la fast-fashion à Paris. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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Shein, sous le feu des critiques pour avoir vendu des poupées pédopornographiques, ne sera pas suspendu en France, a acté le tribunal judiciaire de Paris. Zoom sur une plateforme néfaste pour l’écologie et les droits humains.
La plateforme Shein ne sera pas suspendue en France, a tranché le tribunal judiciaire de Paris. Il a jugé la mesure « disproportionnée », le géant ayant retiré les produits illicites de la vente. Le Premier ministre avait saisi la justice après de graves défaillances de la plateforme et menaçait Shein d’une suspension en France pendant trois mois.
Ces derniers mois, les critiques s’accumulent contre le site asiatique de e-commerce : conditions de travail terribles, lourd poids climatique dû à une surproduction textile et à la présence de substances chimiques préoccupantes dans certains produits, pratiques commerciales trompeuses...
Mais c’est le scandale fin octobre né de la vente, via la marketplace de Shein, de poupées pédopornographiques et d’armes de catégorie A qui a précipité l’action du gouvernement. L’État avait dénoncé, selon un communiqué publié le 5 décembre, des « défaillances répétées » et appelé à la suspension du site jusqu’à la mise en place de moyens techniques jugés réellement efficaces pour empêcher la vente de produits illicites. Il souhaitait aussi l’instauration d’un dispositif de protection des mineurs, placé sous le contrôle de l’Arcom.
Le site de mode le plus visité au monde [1] avait rapidement désactivé les ventes issues de sa marketplace — assurées par des vendeurs tiers — tout en maintenant ses ventes de vêtements. Et annoncé vouloir mettre son catalogue en conformité avec les règles européennes.
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« On va traiter les symptômes, et c’est un peu comme une hydre, on coupe la tête, il y en a d’autres qui apparaissent. Si aujourd’hui on interdit Shein, on peut être sûr que dans deux ans il y aura le successeur qui arrivera avec le même modèle et les mêmes pratiques. C’est pour ça qu’on demande plutôt des règles en profondeur, une régulation plus profonde du secteur », dit Pierre Condamine, chargé de surproduction aux Amis de la Terre.
L’action nationale est forcément limitée, argue-t-il, car la régulation de la fast-fashion se joue aussi à l’échelle européenne.
La pression s’est ensuite renforcée au niveau européen. Le 8 décembre, huit États membres — dont la France — ont adressé un courrier commun à la Commission européenne appelant à l’ouverture rapide d’une procédure d’enquête contre Shein, ainsi que contre Temu et AliExpress, et à l’adoption de mesures provisoires pour limiter les risques systémiques. Cette initiative est intervenue dans la foulée de la demande d’informations envoyée fin novembre par Bruxelles à Shein, après la mise en vente de produits illégaux.
Au-delà du scandale autour des poupées sexuelles à l’apparence de fillettes qui a secoué le débat public, Shein cristallise depuis des années les dérives environnementales et sociales de l’ultrafast-fashion. Voici ses méfaits en cinq points :
1 — Une surproduction massive
La surproduction massive n’est pas un effet collatéral, mais le cœur du modèle économique des acteurs de la filière. Shein proposerait ainsi jusqu’à 7 000 nouvelles références par jour d’après les calculs de l’ONG Les Amis de la Terre, sans aucune transparence sur le volume d’invendus.
Depuis 2022, la loi antigaspillage interdit pourtant leur destruction et oblige les marques à recycler, déstocker ou donner ces surplus. Résultat paradoxal : les géants de la fast-fashion bénéficient de millions d’euros de réductions fiscales pour leurs dons à des associations, rendant la surproduction économiquement rentable. Pour un pantalon Shein estimé à 12 euros, la marque peut ainsi récupérer 7,20 euros de crédit d’impôt — alors même que ses coûts de fabrication se chiffrent en centimes.
2 — Un lourd coût climatique
L’entreprise expédierait chaque jour jusqu’à 5 000 tonnes de marchandises par avion, tandis que ses propres émissions auraient augmenté de 23 % entre 2023 et 2024, selon son dernier rapport. Ses vêtements sont par ailleurs composés à 82 % de polyester selon Changing Markets, une fibre issue des énergies fossiles, aggravant encore l’empreinte carbone du secteur.
3 — Des pratiques commerciales agressives
Affichage infini de produits, comptes à rebours, fausses alertes de rareté, avis clients systématiquement positifs… L’enseigne est celle qui recourt le plus aux « dark patterns », ces interfaces trompeuses qui exploitent les mécanismes cognitifs pour inciter à acheter toujours plus.
Des pratiques déjà épinglées par la Commission européenne, et contre lesquelles 25 associations de consommateurs ont déposé plainte. Leur efficacité est redoutable : en 2024, Shein est devenue la plateforme de mode sur laquelle les Français ont le plus dépensé.
4 — Des conséquences sanitaires
Des tests menés par l’UFC-Que choisir et Greenpeace ont révélé que près de 70 % des produits analysés sur Shein et Temu ne respectaient pas les normes européennes, certains présentant des risques réels : substances allergènes, métaux lourds, phtalates, PFAS — ces polluants éternels — et formaldéhyde.
Malgré des retraits ponctuels et des annonces de mise en conformité, la cadence de mise sur le marché, grâce à l’intelligence artificielle, rend tout contrôle structurel illusoire.
5 — Des travailleurs exploités
Des enquêtes de China Labor Watch et d’ActionAid décrivent des ateliers en Chine où les ouvriers sont payés entre 6 et 27 centimes par pièce, contraints à des cadences extrêmes, parfois sept jours sur sept, sans protection sociale ni stabilité. Les femmes y occupent les postes les plus précaires, certaines devant même emmener leurs enfants sur leur lieu de travail. Une flexibilité totale, au service d’une production ajustée en temps réel aux fluctuations de la demande occidentale.
Cette exploitation n’est pourtant pas propre à Shein, ni résolue par des mesures ciblant une plateforme en particulier. En 2021, une autre plateforme s’était déjà attiré les foudres du ministère de l’Économie, un site de vente de produits à bas prix majoritairement fabriqués en Chine.
« C’est déjà arrivé avec Wish, il y a trois ans, qui avait été déréférencé pendant un an. Ça n’a rien changé… », explique Pierre Condamine, chargé de surproduction aux Amis de la Terre. Retirée des boutiques d’applications d’Apple et de Google, l’application avait également disparu des résultats des moteurs de recherche, avant de redevenir accessible environ un an et demi plus tard.