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ReportageQuotidien

Sous les dons, la débâcle : comment la fast-fashion asphyxie les ressourceries

Au Village du réemploi solidaire de Montreuil, le 29 novembre 2025. À droite, Juliette Malaquin, membre de fashion révolution France.

Au lendemain du Black Friday, la coalition Stop Fast Fashion a organisé un tri des vêtements déposés dans des bennes. Objectif : réclamer une « régulation structurelle de la fast-fashion » face à cette surproduction.

Montreuil (Seine-Saint-Denis), reportage

« Ha ! Regardez l’étiquette : ça, c’est un Shein. Mais en fait, rien qu’au toucher, on s’en rend compte : on sent le pétrole dans les fibres. » Cette salariée de la Collecterie, ressourcerie basée à Montreuil (Seine-Saint-Denis), dépose le t-shirt qu’elle tient à bout de bras dans un bac bleu sur lequel a été collée une affichette : « Ci-gisent les vêtements non réemployables issus de l’ultra-fast-fashion (Shein, Temu…) », peut-on lire dessus — le bac voisin, lui, est de son côté destiné aux vêtements issus de la fast-fashion (Zara, H&M, Kiabi…).

Samedi 29 novembre, la coalition Stop Fast Fashion, qui regroupe onze associations, a organisé une opération publique de tri de vestes, pulls et autres jeans collectés dans les bennes installées au cœur de la Venelle, le Village du réemploi solidaire de Montreuil.

Le but de cette action réalisée symboliquement au lendemain du Black Friday : montrer concrètement comment les recycleries se retrouvent « asphyxiées » par la surproduction et la surconsommation de vêtements de piètre facture… et a fortiori formuler un plaidoyer en faveur d’une « régulation structurelle de la fast-fashion » en ces temps d’urgence climatique et sociale.

Les vêtements abîmés ont été triés en fonction de la rapidité de leur fashion respective. © Mathieu Génon / Reporterre

« On vit une crise textile depuis une quinzaine d’années : les structures du réemploi croulent sous les vêtements. Nous recevons de plus en plus de pièces, lesquelles sont par ailleurs de moins en moins bonne qualité. On peut donc de moins en moins les proposer à la revente. Au fond, c’est toute la filière qui est en train d’exploser, avec les conséquences environnementales et sociales qui vont avec », explique Ana Moracin, salariée du Réseau francilien réemploi (Refer), tout en ouvrant un sac-poubelle contenant des dons.

Près de 10 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales

Les chiffres disponibles donnent le tournis : l’industrie textile est responsable de près de 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre mondiales et pourrait même atteindre 26 % d’ici 2050 si les tendances actuelles se poursuivent. Le nombre de pièces consommées chaque année dans le monde est passé de 70 milliards à 130 milliards entre 2005 et 2019.

Le nombre de vêtements consommés dans le monde a quasiment doublé entre 2005 et 2019. © Mathieu Génon / Reporterre

Et si l’arrivée sur le marché de Shein et compagnie n’a pas amélioré la situation des dernières années — Le Relais, principal organisme de collecte, s’était même mis en grève en juillet —, Ana Moracin et les autres participants à ce tri tiennent à rappeler que cette entreprise chinoise n’est que « l’arbre qui cache la forêt ».

« Le problème ne date pas d’hier : il est lié à l’essor de la fast-fashion à partir des années 1980. Nous recevons d’ailleurs beaucoup plus d’habits issus de cette catégorie-là, qui sont produits dans des conditions environnementales et sociales globalement tout aussi désastreuses que ceux de l’ultra-fast-fashion », affirme Natacha, qui travaille elle aussi à la Collecterie. Les bacs en témoignent : dans les dons récupérés, la fast-fashion est largement plus représentée que l’ultra-fast-fashion.

« C’est aussi cela que l’on souhaite montrer avec cette opération : ne s’attaquer qu’à Shein, qui concentre beaucoup d’attention ces derniers temps, ne sert à rien », développe Pierre Condamine, chargé de campagne aux Amis de la Terre.

Si Shein est aujourd’hui sous le feu des projecteurs, toutes les marques de fast-fashion classique qui ont des magasins en France depuis des années font également partie du problème, rappellent les participants à l’action. © Mathieu Génon / Reporterre

Voilà pourquoi la coalition Stop Fast Fashion, à laquelle appartient l’ONG, appelle à l’adoption « rapide » de la loi anti-fast-fashion « visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile ». Et ce, dans une version beaucoup plus « ambitieuse » que celle votée par le Sénat en juin 2025.

Une loi à retravailler

Cette loi se concentre sur l’ultra-fast-fashion, alors que le texte initial s’attaquait de façon plus large à la fast-fashion et a fortiori aux enseignes européennes. Le projet ayant reçu un avis réservé de la Commission européenne — plusieurs dispositions étant a priori contraires au droit européen —, une commission mixte paritaire doit se réunir en France au premier trimestre 2026 pour retravailler cette proposition de loi.

« Il y a un rapport de force qui se crée entre l’État français et l’Union européenne, où les lobbies de la fast-fashion se sont beaucoup activés — malheureusement, cela a également été le cas au Sénat. Nous essayons donc d’interpeller le gouvernement afin qu’il se batte contre la Commission européenne », ajoute Pierre Condamine.

En seulement une semaine, 180 kilos de vêtements de mauvaise qualité issus de la fast-fashion ou de l’ultra-fast-fashion reçus sont de trop piètre qualité ou en trop piètre état pour être réutilisés tels quels. © Mathieu Génon / Reporterre

En attendant, un ultime caddie rempli de vêtements arrive au stand monté par la coalition. Un dernier tri plus tard, le verdict tombe : parmi les dons reçus par la Venelle en l’espace d’une semaine, 180 kg de vêtements issus de l’ultra-fast-fashion et de la fast-fashion — trop abîmés et/ou de trop mauvaise qualité — ne pourront être revendus.

Ceux-ci seront recyclés en chiffons ou en isolant — en moyenne 30 % d’entre eux —, seront exportés dans des pays africains — même si le continent préfère désormais racheter les textiles des pays asiatiques — ...ou finiront incinérés.

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