Sortir de l’impasse : les livres et films du moment pour un réveil général
« Les Vipères ne tombent pas du ciel », « L’Insoutenable abondance », « En première ligne » et « Sous tension ». - Montage Reporterre
« Les Vipères ne tombent pas du ciel », « L’Insoutenable abondance », « En première ligne » et « Sous tension ». - Montage Reporterre
Durée de lecture : 4 minutes
Deux films, deux livres passionnants pour comprendre les logiques qui étouffent nos vies, et ouvrir des issues.
Livres, films, podcasts... Chaque semaine, Reporterre vous propose ses coups de cœur culturels.
• Les Vipères ne tombent pas du ciel
En 2020, le sociologue Bruno Latour avait fait rire les auditeurs de France Inter en observant que l’écologie réussissait l’exploit de paniquer les gens tout en les faisant bâiller d’ennui. Depuis quelques années, reprend le journaliste Éric Aeschimann dans Les Vipères ne tombent pas du ciel, elle est en passe de les rendre « écolophobes ». Pourquoi ?
C’est le début d’une enquête passionnante, jamais culpabilisatrice ni moralisatrice, sur le malaise des classes populaires face à l’écologie. Pour la mener, Éric Aeschimann plonge le lecteur dans l’histoire de cette jeune philosophie politique, analyse la perversité de la gouvernementalité néolibérale, les ambivalences, notamment religieuses, de la bourgeoisie culturelle, héraut médiatique des valeurs écologiques, etc.
Comme toute enquête de longue portée, elle invite à une véritable transformation, un « Que faire ? écologique ». Pour penser une nouvelle « théorie de l’exercice démocratique au temps de l’urgence écologique » et vivifier « l’empuissantement et l’autonomie des classes populaires », comme certaines villes s’y attellent déjà. Un livre aux accents gorziens bien salutaire pour ouvrir un débat de fond sur l’avenir de l’écologie politique.
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Les Vipères ne tombent pas du ciel — L’écologie au défi des classes populaires, d’Éric Aeschimann, aux éditions Les Liens qui libèrent, septembre 2025, 224 p., 19,90 euros. |
• L’Insoutenable abondance
Au début de L’Insoutenable abondance, l’ingénieur et essayiste Philippe Bihouix file la métaphore, et s’amuse. Il compare les technologies numériques à une nouvelle religion messianique, avec « ses lieux saints » (la Silicon Valley), « ses figures béatifiées ou canonisées » (Steve Jobs), ses « promesses d’immortalité sur Mars » (après cryogénisation de votre cerveau), le tout, bien sûr, en mode « croissance verte, décarbonée, bio-inspirée, circulaire et/ou dématérialisée… »
Mais bien vite, l’auteur de L’Âge des low-tech (2014) appelle au réveil : comment réorienter ces technologies énergivores vers la sobriété et la coopération territoriale ? C’est possible, il nous le montre. À condition toutefois que la population envoie valser les schémas consuméristes, comme autrefois les messes en latin, pour se réapproprier l’autonomie, l’entraide sociale, et tout ce qui fait les charmes de la vie hors de l’emprise numérique.
Avec ce tract Gallimard, Philippe Bihouix l’y encourage de manière instructive et plaisante, sans attendre que « les détenteurs du pouvoir économique et symbolique abandonnent leurs rêves puérils ».
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L’Insoutenable abondance — Faut-il croire les prophètes du progrès ?, de Philippe Bihouix, aux éditions Tracts Gallimard, juin 2025, 60 p., 3,49 euros. |
• « Sous tension » et « En première ligne »
L’agent de sécurité Costas (personnage principal de Sous tension) et l’infirmière Floria (En première ligne) ne se connaissent pas, mais partagent un quotidien similaire. L’hôpital public dans lequel ils travaillent, l’un en Grèce, l’autre en Suisse, est devenu dangereux du fait des politiques de réduction des dépenses publiques menées dans toute l’Union européenne.
Patients, personnel médical, aucun n’est épargné par la violence qui y règne : vies abrégées par manque de matériel médical et de personnel, stress émotionnel et somatisation des employés, corruption délétère dans Sous tension, avec pots-de-vin aux médecins en guise de coupe-file aux urgences et dossiers de plainte pour maltraitance médicale montés de toutes pièces par des avocats véreux…
D’un réalisme documentaire étonnant, parfois poignant, ces deux films sont aussi bouleversants d’humanité — surtout En première ligne, qui éclaire avec finesse le besoin d’attention des malades. Véritables lanceurs d’alerte, ils nous donnent à mieux comprendre que les mesures d’austérité néolibérales, comme celles prévues au budget 2026 de François Bayrou —, ne sont pas seulement source d’inconfort : elles corrompent l’espace collectif et finissent par le rendre invivable, comme des sols rendus infertiles par les pesticides.
Sous tension, film grec de Penny Panayotopoulou (2024), en salles en France depuis le 20 août, 2 heures.
En première ligne, film suisse-allemand de Petra Biondina Volpe, sorti en France le 27 août 2025, 1 h 32 min.