Sur le Larzac, l’éleveur de porcs au naturel voit l’avenir en rose

23 janvier 2016 / Pascale Solana (Reporterre)



Pendant que les éleveurs de porcs industriels s’enfoncent dans la crise en Bretagne, d’autres suivent des voies nouvelles. Tel Nicolas Brahic qui, sur sa ferme bio, élève des cochons qui vivent au grand air. Chantre du sol et du buis, il est aussi forestier, inventeur d’une machine clef de voûte de son engagement pour les écosystèmes et l’autonomie.

- Saint-Maurice-de-Navacelles (Hérault), reportage

Nous faisons connaissance à Paris au musée de l’Homme à l’issue d’une conférence sur la biodiversité et le climat. Nicolas Brahic dit qu’il élève des cochonnets sur le Larzac. Il élève aussi des rouges du Roussillon, une race ancienne de brebis. Il part dans de grandes explications sur l’agrosylvopastoralisme, qui concilie arbres, production végétale et animale. Son exploitation bio de 250 hectares, dont 45 exploitables, est un système presque autonome, y compris en énergie. Passionné, il enchaîne sur BuxOr, étonnante machine de son invention, et sur l’urgence à maintenir et à reconstituer les sols de la planète.

Cinq jours plus tard, me voici sur les Terres libres, chez lui. Passé le bien nommé col des Vents, à vol d’aigle royal et de vautour fauve, on est tout prêt du majestueux cirque de Navacelles, patrimoine de l’Unesco et zone de nature protégée. C’est l’automne sur les hauteurs du Larzac, côté méridional. Inquiétant, le ciel métallique fusionne avec la roche et les pierres saillantes du causse désert. De petits chênes roux mordorés s’y tordent comme des flammes, encerclés par des buis verts qui ferment le passage.

Vaillants cochons à l’aise sur les pierres pointues du causse 

Mi-Indiana Jones mi-Rambo, Nicolas Brahic déboule d’une espèce de 4x4 déglingué en tenue de camouflage militaire. « Je l’utilise encore. C’est pratique ! » Encore ? Des études de mathématiques appliqués aux sciences, sportif de haut niveau, rompu aux arts martiaux et aux conditions extrêmes, à 34 ans, l’homme est un ex du corps d’élite des commandos de la Marine. Sans s’appesantir, il dit avoir vu des guerres, appris la survie et à sauver sur mer. À présent, « c’est sur terre, en luttant pour les sols, source de conflits lorsqu’ils s’appauvrissent », qu’il entend poursuivre. Le temps d’une reconversion au lycée agricole de Saint-Affrique (Aveyron) et de ranger tous les livres, il s’est installé en 2008.

Dans la vie, les limites n’arrêtent pas le personnage. Il n’aime pas les cases et se laisse guider par ses intuitions. Pour son élevage de cochons, ce sera donc totale liberté. L’intuition de départ ? Retrouver les qualités de feu le cochon du Larzac : le rouergue, dont personne n’a revu le poil roux hors les gravures du XVIIIe siècle. Au fil des ans, l’éleveur croise des races anciennes et rustiques, pata blanca, gascons, ibériques ou bayeux longuet tachetés. Il obtient des bêtes hautes sur pattes, de vaillants cochons à l’aise sur les pierres pointues du causse, sans arthrite, à la différence de leurs congénères modernes standardisés. Son élevage est aujourd’hui considéré par certains experts comme un réservoir à cheptel pour sa résistance et sa sélection naturelle, explique-t-il fièrement.

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Fort Alamo, l’un des campements de huttes en taule pour abriter le troupeau.

Cinquante mères, cent-vingt cochonnets et neuf impressionnants verrats, tous âges et sexes confondus, s’ébattent joyeusement. « Oh hé ! Rosette, Marcel ! » Il appelle, ils arrivent. Il gratouille, ils se pâment. Deux campements de huttes de taule, Fort Apache et Fort Alamo, ainsi nommés à cause des renards rôdeurs, leur permettent de s’abriter sur une litière de buis, comme autrefois, ce qui limite les maladies. D’ailleurs, pas d’antibiotique ni de traitement contre la coxiellose, pas d’injections fortifiantes à base de fer et encore moins de dents limées ou de Taser pour les diriger. Et la castration ? Que non ! « L’espace, c’est-à-dire un hectare par animal, limite l’agressivité, il n’y a pas la compétition hormonale des mâles comme elle existe en lieux clos.  »

 « Il ne faut pas avoir peur d’aller contre ce qu’on a appris »

Mais le goût de la viande ? À peine marqué. Pour preuve, c’est dans la cuisine d’une vingtaine d’étoilés, tels les frères Marcon, Ducasse, Robuchon que sont mitonnés les cochonnets du Larzac. Ces restaurants assurent 80 % des ventes de Nicolas Brahic, à prix d’or. « J’ai commencé par un tour de France des chefs avec ma glacière à l’épaule, convaincu du besoin de qualité en viande de cochon. Je voulais apporter de la vraie nature dans les cuisines des grands. » La viande est maigre, goûteuse, d’exception. Nouvelle surprise, car ses porcs mangent très peu de céréales : « La hausse des prix des céréales n’en finissait plus, alors j’ai réfléchi à plus d’autonomie en les nourrissant autrement . » Ils « broutent » la prairie, fouissent le sol de la forêt, où ils trouvent glands, racines, vers de terre, tout en le labourant. Plus tard, les brebis viendront aplanir leur passage.

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Un paysage typique d’agrosylvopastoralisme : après débroussaillage, la forêt accueille le troupeau et permet aux arbres de mieux se développer.

« La vie est plus puissante que n’importe quelle chimie, constate Nicolas Brahic. Il ne faut pas avoir peur d’aller contre ce qu’on a appris, parfois. Une forêt, par exemple, donne l’impression d’inorganisation, mais c’est l’inverse. Les systèmes complexes suivent une mathématique. » Et si on n’est pas mathématicien, Nicolas ? « En lâchant prise, un nouvel ordre et un équilibre se recréent. C’est ainsi qu’il faut aborder la transition sociale. Elle fait peur parce qu’on réfléchit trop ! Or la peur empêche le naturel. Il faut avoir confiance et y aller avec son intuition. »

Son autre intuition, devenue credo, c’est le sol, ce « réseau d’intelligence » si malmené. Si on le garde, il n’y aura plus de guerre, Nicolas Brahic en est sûr. D’où son concept BuxOr, buxus aurum ou l’or du buis, en latin, qui replace la forêt au cœur de l’agriculture pour permettre une synergie et qui utilise une ressource infinie : la broussaille. Sur le causse et les terres abandonnées qu’il a repris, le buis en broussaille qui fertilisait les vignes autour de Montpellier jusqu’au début du XXe siècle ne manque pas. En étudiant la méthode des broyats de Jean Pain, disparu il y a une trentaine d’années, Nicolas Brahic a mis au point tout un circuit et inventé une machine inspirée du biomimétisme pour « récolter » le buis.

« C’est le pétrole de demain ! » 

Sa tête est équipée d’un bras articulé terminé de lames qui, telles des mandibules, sectionnent le buis à sa base sans l’arracher, pour permettre la repousse. Ensuite, le buis passe dans l’abdomen de la machine, où il est broyé et effeuillé mais non déchiqueté, à la différence d’une sciure, d’un mulch ou du bois raméal fragmenté. Ainsi, l’air y circule, les bactéries et les champignons entrent rapidement en action et, en quelques heures, la température monte.

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La machine BuxOr, inventée par Nicolas Brahic, coupe puis transforme la broussaille en précompost.

Sur le terrain, au pied de l’engin – moins bruyant qu’on pouvait le penser – le forestier reste intarissable. Il rêve de voir son système et sa machine dupliqués. Il commente la forêt débroussaillée qui s’ouvre au pastoralisme avant de se reconstituer quelques années plus tard ou encore l’intérêt de débroussailler contre les incendies. « Les broussailles et branches basses existent partout. C’est le pétrole de demain ! » s’exclame-t-il. Et grâce à son invention, elles donnent un compost très riche. Et de l’énergie.

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Un broyat, qui se transforme rapidement en humus ou en énergie.

Celle-ci, captée à partir des tas de buis, permet de chauffer toute la ferme – un bâtiment de terre et de bois en écoconstruction – et notamment une pièce spéciale, à l’étage. Devant la porte, le sourire énigmatique de Nicolas Brahic laisse augurer une nouvelle surprise. Elle s’ouvre sur une atmosphère chaude et moite. Alignés sur des étagères, tels des berceaux, des bacs transparents remplis de terre de buis abritent des larves de cétoines. Dans chaque couveuse, 300 gros vers blancs se tortillent.

Le goût de leur chair que, interloquée, je laisse Nicolas déguster sous mes yeux, rappelle le champignon. « C’est une source incroyable de protéines, assure celui qui, visiblement, a appris la survie avec ce genre de friandises. 77 g de larves équivalent à deux kilogrammes et demi de céréales. »

 Commercialiser l’excédent d’humus

Dans les écosystèmes forestiers, ces saproxyllophages ont un rôle majeur car ils consomment le bois mort et participent à la création d’humus. Ici, les larves activent la transformation des tas de pré-compost. Parce que cette découverte permet à Nicolas Brahic de récolter plus de matière qu’il n’en a besoin, il a créé une société pour commercialiser l’excédent d’humus.

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Les larves de cétoine transforment le broyat de buis en compost de qualité. Elles sont également comestibles.

Prochainement, une délégation africaine intéressée par la machine et l’ensemble du système est attendue. Le compost et le buis sont l’objet d’échanges avec les universités de Montpellier et de Dijon. Il a reçu la visite de Gérard Depardieu. Mais dehors, les cochonnets, qui se vautrent de plaisir dans les tas tièdes de buis broyés, s’en moquent et se régalent de ces scarabées en devenir, vivant complément alimentaire. Scarabée ? Symbole de renaissance ? La boucle est bouclée.


POUR ALLER PLUS LOIN

- Le projet BuxOr

- Extrait de l’émission Des racines et des ailes consacré aux Terres libres de Nicolas Brahic




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Lire aussi : La brebis brigasque sauvée par des éleveurs passionnés

Source : Pascale Solana pour Reporterre

Photos : © Pascale Solana/Reporterre
. Chapô : Nicolas Brahic et l’une de ses truies en liberté sur le causse.

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