Sur le tracé de l’A69, entre malfaçons et retards de construction
Un ouvrage d'art isolé sur le tracé de l'A69, près de Maurens-Scopont (Tarn). - © Antoine Berlioz / Reporterre
Un ouvrage d'art isolé sur le tracé de l'A69, près de Maurens-Scopont (Tarn). - © Antoine Berlioz / Reporterre
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Plus de trois mois après l’arrêt des travaux, nous avons arpenté les 53 km du tracé de l’A69. Sans croiser aucun ouvrier, nous avons constaté que la nature reprenait ses droits sur un chantier loin du niveau d’avancement annoncé.
Entre Verfeil (Haute-Garonne) et Castres (Tarn), reportage
Le concessionnaire annonce un chantier modèle et des travaux très avancés, quand les opposants dénoncent des malfaçons et un retard énorme. Mais à quoi ressemble vraiment le chantier de l’autoroute A69, à l’arrêt depuis le 27 février ? Alors que les travaux reprennent progressivement, grâce au sursis à exécution prononcé par la cour administrative d’appel de Toulouse le 28 mai, Reporterre a arpenté les 53 kilomètres du tracé entre Verfeil, à l’est de Toulouse, et Castres, dans le Tarn, accompagné de Courroux, un militant opposé au projet.
Après avoir communiqué jusqu’à la fin du mois de mai sur du chantier avancés à 70 %, le concessionnaire Atosca est revenu sur son calendrier prévisionnel et affirme désormais que les travaux sont finalisés à seulement 54 %, indique La Dépêche du Midi. Le plus remarquable : en l’absence des ouvriers et des machines, la nature a réinvesti le chantier, dont certains segments semblent truffés de défauts de construction.
Kilomètre 0. Départ de Verfeil au petit matin. Il ne reste plus rien de la zad du Verger, ultime bastion de résistance sur le chantier de l’A69. Les machines ont détruit et terrassé tout ce qu’il restait de la maison d’Alexandra, dernière habitante à refuser son expropriation, contrainte de quitter les lieux en septembre 2024.
Kilomètre 6. Près de Teulat, dans le Tarn, un imposant bassin d’eau bleu turquoise inonde le tracé de l’autoroute sur une centaine de mètres. La nappe est à nu et le chantier est sous l’eau. Des fleurs et des herbes hautes contribuent également à ce décor, qui ressemble plus à une réserve naturelle qu’à un chantier d’autoroute. Certains habitants autour du tracé ont remarqué que de nombreuses espèces d’oiseaux viennent autour de ce nouveau lac.
Kilomètre 13. À Vendine, de retour en Haute-Garonne, les platanes auxquels Thomas Brail et d’autres activistes s’étaient accrochés n’existent plus, mais la nature tente de reprendre la main. Un pont en béton s’élève au milieu des herbes hautes. Un peu plus loin, un autre ouvrage est inondé. La gestion des eaux pluviales sur le tracé est régulièrement pointée du doigt par les opposants, alors que le concessionnaire s’est vu adresser 42 rapports de manquement administratif et 15 arrêtés préfectoraux de mise en demeure pour des irrégularités en seulement vingt-trois mois de chantier.
Kilomètre 15. Près de Villeneuve-lès-Lavaur, d’énormes tas de fraisat d’enrobé gisent au milieu de machines de chantier. C’est ici qu’une partie du bitume destiné à l’A69 doit être produite. Un vigile d’une société privée surveille le site. Ce sera le seul croisé sur les 53 kilomètres de tracé.
Ces usines à bitume suscitent une grande inquiétude chez les riverains, qui craignent une pollution de l’air de leurs villages et écoles à proximité. À quelques mètres, le tracé continue sa route, stoppé net par un champ visiblement loin d’être terrassé. Atosca prévoyait une pose de l’enrobé à partir du printemps, mais force est de constater que, là encore, le concessionnaire est bien en retard.
Kilomètre 22. Sur les collines de la commune de Cuq-Toulza, jadis très arborées, le soleil brûlant ne permet pas de s’attarder sur le sol presque nu et aride du tracé de l’autoroute. Au milieu d’une tranchée, un coffrage destiné à la construction d’un pont est carbonisé. Ce n’est pas le premier incendie volontaire depuis le début du chantier de l’A69. Des machines et d’autres structures ont déjà été brûlées, accentuant le retard du concessionnaire. Dans cette zone très vallonnée, les terrassements et le nivellement du terrain sont loin d’être achevés.
Kilomètre 49. Près du ruisseau du Bernazobre, à Viviers-lès-Montagnes (Tarn), un lièvre détale dans les hautes herbes à notre arrivée. Au milieu des terres terrassées, de l’oseille, de la camomille et des renoncules reviennent fréquenter ce lieu. Une souche d’aulne tronçonnée raconte la lutte qui s’est tenue ici, tandis que de petits rejets jaillissent de ce tronc en guise d’espoir. Le chant des oiseaux nous accompagne dans notre déambulation sur ce sol compact et il est difficile d’imaginer une autoroute siéger au-dessus de cet écrin de verdure dans quelques mois.
Pour enjamber ce cours d’eau, un pont de 14 mètres de long et 3 mètres de haut est prévu. Sa finalisation était programmée en mars 2024, puis en mars 2025, après une actualisation du calendrier d’Atosca. Les seuls indices de la future réalisation de ce pont sont quelques blocs de béton au-dessus d’un amas de terre. C’est l’un des ouvrages les plus en retard du tracé. D’autres retards importants concernent des ouvrages de tout type le long du tracé, comme l’avait déjà relevé Reporterre.
Kilomètre 53. Présenté fièrement comme l’ouvrage le plus imposant avec ses 144 mètres de long, le viaduc qui enjambe l’Agout sur la commune de Castres est la vitrine d’Atosca. Le ministre des Transports, Philippe Tabarot, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, la présidente de la région, Carole Delga… de nombreuses personnalités politiques ont été invitées à fouler cet ouvrage. En dessous de cette infrastructure, la réalité est tout autre. Plusieurs gabions de pierre, censés stabiliser les berges de l’Agout, ont glissé dans la pente, abîmant les rives de ce cours d’eau.
Contacté à ce sujet, Atosca assure que le glissement des gabions est « une conséquence directe de l’arrêt brutal du chantier et en particulier du non-achèvement du système définitif de collecte des eaux. [...] Cet incident n’a pas eu d’impact sur la structure de l’ouvrage ».
Une nouvelle malfaçon, symptomatique du décalage entre la communication du concessionnaire et la réalité du terrain. Atosca, repris par le ministre des Transports, avait assuré à de nombreuses reprises tout faire pour sécuriser les équipements et les ouvrages du chantier durant l’arrêt des travaux, en affirmant mobiliser près de 200 000 euros par jour et 120 ouvriers pour réaliser des mesures d’entretiens.
En plus de ne croiser aucun ouvrier lors de cette pérégrination sur le tracé de l’A69, nous avons constaté un chantier à l’abandon, sans réelle mesure de maintenance ou de conservation des ouvrages et des dispositifs existants.
Depuis l’arrêt du chantier il y a trois mois, la faune et la flore semblent s’être rapidement accommodées à ces sols terrassés, ces blocs de béton et ces nouveaux fossés en repeuplant une partie du tracé. Un symbole important, alors que la cour administrative d’appel de Toulouse pourrait presque définitivement enterrer ce projet d’autoroute en novembre.