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Énergie

TotalEnergies abandonne en catimini un projet de compensation carbone au Congo

Paysage de la région des plateaux Batéké, où TotalEnergies a implanté son projet de forêt industrielle pour compenser ses émissions carbone (photo d'illustration).

Après l’avoir lancé en grande pompe, TotalEnergies abandonne en silence un projet de plantation de forêt pour compenser ses émissions en République du Congo. 12 % des arbres promis y ont été plantés, avec une efficacité douteuse.

Batéké Carbon Sink (BaCaSi), l’unique plantation industrielle d’arbres financée par TotalEnergies en Afrique pour compenser ses émissions de carbone, est en train de capoter : après plus de quatre ans d’activité, ce projet controversé est à l’arrêt depuis plusieurs semaines. Le personnel étranger qui opérait sur le site, situé au centre de la République du Congo, a quitté le pays, d’après des informations recueillies par Reporterre.

Pas de démenti, ni de confirmation : TotalEnergies botte en touche lorsqu’on l’interroge sur le sujet. Un porte-parole dit simplement que la multinationale « et ses partenaires suivent régulièrement les résultats des plantations effectuées et évaluent, selon les constats établis, les orientations futures du projet, en apportant une attention particulière aux parties prenantes et aux communautés concernées ».

Terres accaparées

Contacté, Forêt Ressources Management (FRM), petit bureau d’études français chargé de la mise en œuvre de l’initiative, a fourni une réponse similaire. Il précise néanmoins que c’est le pétrolier qui évalue, à partir de ses observations, « les orientations futures du projet à donner, tant sur les aspects techniques que sur sa dimension sociale ».

Au démarrage de BaCaSi, en 2021, la major fanfaronnait : « Notre puits de carbone naturel lancé récemment au Congo a vocation à en inspirer d’autres en Afrique », déclarait à Jeune Afrique Nicolas Terraz, son président pour la région Afrique subsaharienne. L’entreprise n’hésitait pas à avancer des chiffres spectaculaires : 40 000 hectares de forêt seraient plantés, soit plus de deux fois la superficie de la forêt de Fontainebleau, 40 millions d’arbres seraient mis en terre en dix ans. Ce vaste programme, soutenu par l’État congolais, devait permettre de « séquestrer en moyenne 500 000 tonnes de CO2 par an, sur vingt ans » et était censé s’étendre sur trente-cinq ans.

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Mais depuis ses débuts, le projet, implanté dans la zone de savane des plateaux Batéké, présente de nombreux problèmes. Des enquêtes menées par des journalistes et des organisations de la société civile ont montré que BaCaSi avait accaparé des terres sans obtenir le consentement des communautés locales. Il avait même entamé ses activités sans les avoir préalablement informées ni consultées, en violation du principe du consentement libre, informé et préalable, ainsi que des principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits humains.

Un exemple emblématique de greenwashing

Des centaines de personnes se sont retrouvées privées de zones cultivables et d’accès à des forêts essentielles à leurs activités de cueillette. Les indemnisations promises aux agriculteurs expropriés sont dérisoires et la question de leur réinstallation n’est toujours pas réglée.

Quant à l’étude d’impact environnemental et social, obligatoire et censée être réalisée en amont du projet, personne, parmi les communautés locales et les organisations de la société civile qui ont enquêté, n’y a eu accès. TotalEnergies assure à Reporterre qu’elle a bien été réalisée et « déposée » auprès des autorités congolaises. Seulement, en échange, et après consultation des populations riveraines et validation par une commission technique interministérielle, BaCaSi aurait dû obtenir un certificat de conformité. Or, il n’en a pas à l’heure actuelle, indique une source.

En matière de risque, il y avait en effet à redire. Le choix des plateaux Batéké a suscité l’inquiétude, car cette région fait partie des moins étudiées d’Afrique tropicale sur les plans floristique et faunique : personne ne sait quelles répercussions aura une forêt industrielle sur cet environnement.

En outre, l’arbre planté, l’Acacia mangium, une espèce non indigène à croissance rapide, est connu pour son caractère potentiellement invasif, sa tendance à appauvrir la biodiversité et sa capacité à libérer des composés chimiques nuisibles aux espèces végétales locales. Son introduction en République du Congo viole d’ailleurs la Convention sur la diversité biologique ratifiée par Brazzaville, comme l’a souligné auprès d’Afrique XXI Simon Counsell, chercheur indépendant et ancien directeur exécutif de la Rainforest Foundation UK.

La plate-forme pétrolière Nkossa, historiquement opérée par TotalEnergies au large de la République du Congo. Ifremer / CC BY 4.0 / Stéphane Lesbats

S’agissant du puits de carbone en lui-même, plusieurs ONG et experts y ont vu un exemple emblématique de greenwashing. Le processus de séquestration du carbone étant difficile à maîtriser, les estimations de captation restent en effet incertaines. Par ailleurs, les plantations en monoculture présentent un faible potentiel de stockage du carbone. À cela s’ajoute une critique plus large : les crédits-carbone et les mécanismes de compensation détournent l’attention des véritables causes du dérèglement climatique, à savoir la poursuite et l’intensification de l’exploitation des énergies fossiles.

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TotalEnergies, qui est le principal opérateur pétrolier au Congo depuis le début des années 1970, a régulièrement écarté ces reproches, répétant que tout avait été fait dans le respect des standards nationaux et internationaux, que le projet profiterait « aux partenaires et à la population locale sur le long terme, tout en captant du CO2 », qu’il s’appuyait sur un partenariat « ambitieux » et « pionnier », au service « d’un développement intégré et de l’action climatique ».

Mais aujourd’hui, tout a donc changé. D’après nos sources, TotalEnergies aurait cessé de financer le programme, sans toutefois le reconnaître publiquement. Dans sa réponse à Reporterre, la multinationale maintient ainsi une communication optimiste et vague : « Depuis novembre 2021, le projet BaCaSi a réalisé près de 5 000 hectares de plantations forestières et agroforestières [soit 12,5 % de l’objectif affiché], tout en soutenant l’agriculture traditionnelle et l’emploi local, et en veillant à la conservation des espaces naturels adjacents. Le projet a également permis l’implantation d’infrastructures et la création d’un tissu d’activités locales dynamiques. »

Arbres mal adaptés

TotalEnergies aurait invoqué, pour justifier son départ, les résultats en gains de carbone des arbres plantés, qu’il aurait jugés trop faibles et trop lents, car l’Acacia mangium se serait mal adapté aux sols dans lesquels il a été planté. Le pétrolier aurait refusé que des mesures d’adaptation soient mises en œuvre, comme le recours à une autre espèce d’arbre. Ce qui est certain, c’est qu’en se désengageant, la compagnie pétrolière se déleste des problèmes que le projet a créés et de l’image déplorable qui lui est associée.

BaCaSi rejoint ainsi la longue liste des initiatives de compensation carbone qui se sont soldées par un échec. À moins que TotalEnergies ne revienne sur sa décision, car l’arrêt du projet n’est pas une bonne nouvelle pour les autorités congolaises. Celles-ci considèrent les plantations de forêts industrielles comme un levier important du développement national, notamment pour produire des crédits-carbone, du bois d’œuvre et du bois de chauffe.

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BaCaSi en était l’un des symboles, d’autant plus que TotalEnergies avait annoncé qu’il créerait de nombreux emplois pour les habitants de la région (ni le pétrolier, ni FRM n’ont répondu à la question du nombre de personnes effectivement embauchées). Pour toutes ces raisons, Brazzaville l’a activement soutenu et en a facilité la mise en œuvre. Le programme avait d’ailleurs été officiellement lancé lors d’une cérémonie présidée par le Premier ministre congolais.

Le contexte économique tendu du Congo rend ce revers d’autant plus sensible. Le pétrole représente encore 40 % du PIB, mais les réserves s’amenuisent et le secteur attire de moins en moins d’investissements. Dans un rapport publié en 2023, la Banque mondiale a exhorté le pays à diversifier son économie, avertissant que la production pétrolière « devrait diminuer à moyen terme ». Brazzaville compte tout de même augmenter la production dans les années qui viennent.

Dans ces conditions, il n’est pas dit que le pouvoir congolais accepte sans réagir la décision de TotalEnergies. Le président Denis Sassou Nguesso, 81 ans, en poste presque sans interruption depuis 1979 et probable candidat à sa réélection en 2026, a reçu le 15 avril le président-directeur général du pétrolier, Patrick Pouyanné, dans son village et fief d’Oyo, dans le centre du pays. Au cours de leur entretien, il a été question d’un nouveau permis d’exploration. On peut imaginer que le sort de BaCaSi a aussi été évoqué.

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