« Tout de suite, j’ai eu envie de l’aider » : à la rescousse des écureuils roux
Un écureuil soigné dans le centre de Béatrice Vavasseur, en Seine-et-Marne. - © Mathieu Génon / Reporterre
Un écureuil soigné dans le centre de Béatrice Vavasseur, en Seine-et-Marne. - © Mathieu Génon / Reporterre
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C’est l’un des seuls centres de soins français consacrés à l’écureuil roux : bienvenue chez Béatrice Vavasseur, qui soigne le petit rongeur depuis vingt ans. La rencontre avec lui a été « un moment magique », dit la soigneuse.
Seine-et-Marne, reportage
En observant la maison de Béatrice Vavasseur depuis la rue, on pourrait presque deviner sa passion. Un indice se cache sur le toit : une silhouette d’écureuil métallique en guise de girouette. Mais le simple passant ne peut se douter qu’à l’intérieur, des écureuils roux en chair et en os sont en train de se remettre sur pattes. Car le domicile de Béatrice, situé dans une petite commune de Seine-et-Marne, abrite, en plus d’elle, son mari, son chien et ses poules, l’un des seuls centres de soins en France consacrés au rongeur.
Dans la véranda, pas de table pour manger, mais une dizaine de cages à roulettes, de toutes les tailles. Entre les peluches, les couvertures colorées, les branches, les morceaux de concombres et les graines s’y cachent sept écureuils. « Mais ça tourne tout le temps, explique Béatrice. Ces trois derniers jours, on en a relâché dix ! »
Les pensionnaires du Refuge de l’écureuil roux sont principalement des bébés dont le nid a été endommagé par l’élagage, mais aussi des adultes, souvent victimes de chocs routiers. « Le premier prédateur, c’est l’humain », rappelle Béatrice.
En plus d’accueillir une centaine d’écureuils par an, elle répond aux appels quasi quotidiens de particuliers. « Ma mission, c’est d’orienter vers un des seize centres de soins de France qui prennent en charge l’espèce, dit-elle, ou d’organiser un convoyage. » Comme la fois où, à l’autre bout du fil, un homme en pleurs venait de couper un arbre et de détruire un nid. « Plongez-y la main ! » lui a indiqué l’experte. Il y a trouvé six bébés de trois semaines, pesant à peine 35 grammes.
« Légalement, j’ai été obligée de l’orienter vers le centre le plus proche de lui. Mais je craignais qu’ils n’aient pas assez de bénévoles pour s’en occuper correctement, alors au fond de moi, je priais le bon Dieu pour que je puisse les récupérer. » Son vœu fut exaucé : le centre ne pouvait pas les accueillir. Jusqu’à 23 heures, Béatrice a passé des coups de fil pour organiser un convoyage. Finalement, le « découvreur » — c’est ainsi que Béatrice nomme les personnes qui trouvent les écureuils — a décidé de faire lui-même les cinq heures de route qui le séparaient du refuge.
Généralement, les bébés restent neuf semaines au centre de soins. Au programme : du repos, des moments de jeux, une toilette quotidienne et des tétées tout au long de la journée. Certains, qui sont appelés les « résidents », ne retrouveront jamais une forme suffisante pour être relâchés. Comme Abie, qui peine à se déplacer. Ailleurs, cette femelle serait certainement euthanasiée. « Ici, elle ne dérange personne, alors pourquoi l’endormir ? » lance Béatrice en la regardant traîner difficilement ses pattes arrière.
Isolé des autres, le minuscule Phénix, sauvé de la gueule d’un chien, s’endort sous une lampe chauffante. « Je l’ai appelé comme ça parce qu’il renaît de ses cendres ! » s’exclame Béatrice. À son arrivée, le bébé enchaînait les cauchemars et les crises neurologiques. Il se remet petit à petit.
« La première rencontre est un moment magique »
Noisette, Choupette, Coco, Tanguy… Les écureuils recueillis ont souvent droit à un prénom, « même si au bout d’un moment, ça devient compliqué d’en trouver des nouveaux », sourit leur « maman temporaire ». Il faut dire qu’en vingt ans, elle a vu passer un sacré nombre de rongeurs.
Son « déclic » a eu lieu le 20 mars 2006, lors d’une balade en forêt. « Tout à coup, une petite tête d’écureuil a surgi, se souvient-elle. Si un animal sauvage s’approche de nous, ce n’est pas normal, c’est qu’il a un problème. » S’ensuivit « un moment magique », celui de la première rencontre. « Tout de suite, j’ai eu envie de l’aider. » Mais le vétérinaire ne travaillait pas — c’était un dimanche —, et il n’y avait pas de centre de soins à proximité.
Les premiers jours, elle fut obligée de l’emmener au magasin de bricolage où elle vendait des fleurs. Beaucoup de vétérinaires ne prennent pas ces animaux en charge, et Béatrice s’est retrouvée assez vite avec plusieurs écureuils sur les bras — des connaissances n’ont pas hésité à lui apporter d’autres individus en danger.
Mais la fleuriste n’était pas formée et n’avait aucune autorisation légale lui permettant de détenir des animaux sauvages. Rapidement, elle comprit qu’elle devait obtenir un certificat de capacité. Sur internet, elle découvrit Florence, une spécialiste des écureuils qui réside à New York. Pendant deux ans, Béatrice fut son élève via des messages quotidiens et un séjour aux États-Unis. « Il faut toujours une sauveuse dans la vie. La mienne, c’est Florence », dit Béatrice, pleine de gratitude.
Malgré les incertitudes, Béatrice décida de suivre sa « vocation » et de quitter son travail. Depuis, elle ne se verse aucun salaire, mais les coûts liés au centre de soins sont couverts par divers financements, notamment de la Fondation Brigitte Bardot. Un « choix de vie » que ne regrette absolument pas cette fille d’éclusier, qui a grandi dans la campagne francilienne, « au milieu de la nature et des oiseaux ».
« C’est très dur, on chiale, bien sûr »
À 66 ans, bien que toujours aussi passionnée, Béatrice aimerait bien ralentir. Son travail est très énergivore : elle dort sur le canapé du salon — entourée de figurines représentant des écureuils — afin de pouvoir « écouter ce qui se passe », et se lève chaque nuit pour les tétées nocturnes. « Et je leur parle, on communique via des “croucroucrou” », dit-elle en imitant le petit cri de l’animal.
Pour les petits pensionnaires, très sensibles à l’odeur, ne pas subir les allées et venues de différents bénévoles est plus confortable : ils connaissent Béatrice et lui font confiance. Et chez elle, contrairement à d’autres refuges, ce n’est jamais fermé : elle ne refuse aucun écureuil.
« Il ne suffit pas d’aimer les animaux, il faut aussi avoir le cœur bien accroché », admet-elle. Il arrive, rarement, que des individus meurent, par exemple d’hémorragie. « C’est très dur, on chiale, bien sûr, concède Béatrice. Il y en a tellement d’autres qui attendent notre aide que l’on passe vite à autre chose. »
« Les relâcher est le meilleur des cadeaux »
Pour alléger sa charge de travail, elle peut compter sur des bénévoles, notamment Stéphanie. Enfant, celle-ci observait les écureuils chez sa grand-mère : « C’est devenu mon animal totem. » En grandissant, cette passionnée d’animaux s’est retrouvée malgré elle à mener une carrière dans le luxe, qu’elle a quittée aujourd’hui. « Béatrice a changé ma vie, c’est un véritable puits d’informations », dit-elle, admirative.
Auprès des écureuils, elle se sent utile, à sa place. « Les relâcher est le meilleur des cadeaux », poursuit-elle. « Même s’ils nous font parfois des frayeurs en faisant les imbéciles, ajoute Béatrice. Quand ils grimpent très haut dans les arbres par exemple. Et parfois, au contraire, ils reviennent contre nous. »
Les écureuils sont des animaux solitaires, mais les bébés ont besoin de contact. Après une courte période d’adaptation, ils s’attachent rapidement, puis se détachent des humains sans problème. L’inverse est moins vrai : « Au début, je pleurais quand il fallait les laisser », se souvient la gérante du centre.
Les deux bénévoles donnent beaucoup, mais reçoivent en retour : « Ce travail nous permet d’être plus observatrices de manière générale, quand on se balade en forêt par exemple, poursuit Stéphanie. Oui, heureusement qu’on a les animaux pour nous remettre les pieds sur terre ! »
Les deux femmes sont unanimes : pour prendre soin des animaux, il faut « avoir la fibre » et savoir « décrypter l’animal au-delà de l’aimer ». Attention donc aux informations que l’on trouve sur internet, et aux influenceurs qui recueillent illégalement des animaux, souvent sans formation. « Le seul réflexe à avoir, c’est de contacter un centre de soins », rappelle Béatrice.
Les bénévoles du Refuge de l’écureuil roux seront en tout cas ravis de les accueillir. Car même si la fatigue se fait sentir, Béatrice n’est pas prête à lâcher complètement l’affaire. « Elle sera d’abord soulagée en octobre, à la fin de la saison des bébés, présage Stéphanie. Mais ensuite, elle sera contente qu’on lui en amène quelques-uns, sinon la maison lui semblera bien vide ! »