Traité contre la pollution plastique : « Les pays pétroliers ont saboté les négociations »
Déchets plastiques sur une plage polluée à Bali, en Indonésie, le 19 mars 2024. - © Johannes Panji Christo / Anadolu / Anadolu via AFP
Déchets plastiques sur une plage polluée à Bali, en Indonésie, le 19 mars 2024. - © Johannes Panji Christo / Anadolu / Anadolu via AFP
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Les négociations sur le traité contre la pollution plastique ont échoué, après dix jours de négociations. Les pays pétroliers et les lobbies en sont responsables, dénonce Lisa Pastor, de l’association Surfrider.
Obtenir un consensus, oui, mais à quel prix ? Réunis à Genève depuis le 5 août, les diplomates de 184 pays avaient jusqu’au 14 août, à minuit, pour aboutir à la version finale de l’attendu traité international contre la pollution plastique. Un laborieux travail débuté en 2022. Seulement, face à l’éternelle obstruction des pays pétroliers et des lobbyistes de l’industrie pétrochimique, aucun accord commun n’a pu être signé.
Au cœur de la nuit, la présidence a dévoilé un énième texte de compromis. Celui-ci comportait encore plus d’une centaine de points de friction à clarifier. Mission impossible dès lors, pour les chefs de délégation, de réussir à accorder leurs violons. La plénière a ainsi été ajournée, et les débats renvoyés à une future session de négociations dont la date et le lieu seront bientôt discutés.
En décembre 2024, ce qui devait déjà être l’ultime round des négociations s’était soldé par un échec. Ce deuxième revers dévoile au grand jour les limites de ce processus. « Il est urgent de changer les règles si l’on veut demain parvenir à des accords multilatéraux efficaces », dit à Reporterre Lisa Pastor. Chargée de plaidoyer à Surfrider, association de protection des océans présente à Genève, elle appelle à mettre fin à la quête acharnée du consensus.
Reporterre — Il y a huit mois, les diplomates des quatre coins de la Terre échouaient à construire un traité international contre la pollution plastique. Pourquoi le même scénario se répète ?
Lisa Pastor — Les délégations travaillent à l’élaboration d’un texte depuis 2022. Au fur et à mesure des discussions, son contenu a changé maintes fois jusqu’à obtenir la version accouchée en décembre 2024, à Busan en Corée du Sud. Cette cinquième session de négociations devait être la dernière. Mais les États ne sont pas parvenus au consensus, alors une sixième session a été programmée. Celle qui vient de prendre fin, ici en Suisse.
Le monde nous regardait. Il attendait de Genève un leadership fort, pour mettre réellement fin à la crise de la pollution plastique. Au lieu de ça, un texte discrètement publié au milieu de la nuit n’offre guère plus que des promesses volontaires déguisées en progrès. Nous appelons les États à ne surtout pas céder en acceptant un traité si peu satisfaisant. Nous n’étions pas venus ici pour un voyage diplomatique, mais pour obtenir un traité à la hauteur de l’urgence, juridiquement contraignant. Force est de constater que nous n’y sommes pas parvenus. Il n’y a donc aucun accord pour le moment.
En quoi la dernière mouture proposée par la présidence manquait-elle d’ambition à vos yeux ?
Au début de ces dix jours, nous avions sur la table une nouvelle proposition de texte bourrée de parties entre crochets, synonyme d’éléments à discuter. Il y en avait pas moins de 1 500. Le 13 août, la veille de la clôture des échanges, un projet de synthèse a été dévoilé. Et celui-ci était tout bonnement inacceptable. Il s’agissait réellement du plus grand recul observé depuis trois ans. La plus faible des versions de texte proposées, niant complètement la science. De très nombreux pays, mais aussi la société civile, s’y sont donc fermement opposés.
Pour donner l’illusion d’une avancée, la présidence a donc soumis un ultime texte au cœur de la nuit, contenant de légères modifications. Celles-ci laissent croire à une amélioration, mais dès lors qu’on lit chaque ligne dans le détail, on s’aperçoit que le langage est extrêmement faible. Les États ne « doivent » plus, mais « peuvent ». Il appelle à des mesures nationales, mais la pollution plastique ne connaît pas de frontières. Elle exige une action collective et contraignante, non des concessions au plus petit dénominateur commun. Ce résultat, bourré d’imprécisions, est incapable d’atteindre son mandat et sert seulement les intérêts des lobbies industriels et de quelques pays pétroliers.
Quelles mesures concrètes attendiez-vous ?
Initialement, ce traité se voulait être un jalon, un tournant historique de la gouvernance environnementale. Ce, notamment grâce à un article visant à réduire la production mondiale de plastique. Car la meilleure façon de mettre fin à la pollution plastique, c’est d’arrêter d’en fabriquer autant. Seulement cet article, à l’origine de toutes les frictions, a tout simplement été supprimé du texte proposé par la présidence. Traduction : le cœur du traité, toute sa substance, a été retiré. Il y a uniquement une reconnaissance que les niveaux de production actuels sont insoutenables.
Par ailleurs, la mention — contenue dans les précédentes versions — visant à interdire clairement les produits chimiques et autres additifs dangereux est passée à la trappe. Des tas d’études scientifiques alertent pourtant depuis des années de leur dangerosité. Nous réclamions aussi un article consacré uniquement à la santé. Il n’y figure plus.
Nous défendions enfin toute une liste de produits plastiques à bannir. Ceux à usage unique notamment, comme la vaisselle en plastique, mais aussi les produits cosmétiques contenant des microplastiques ajoutés volontairement ou encore les filtres de cigarette. Là-dessus aussi, la présidence a reculé en utilisant un langage non-contraignant.
Qui a été à l’origine de ce « grand recul » ?
De A à Z, les pays pétroliers ont travaillé à saboter les négociations. Ils étaient très bien organisés et extrêmement vocaux. Dans chaque groupe de travail, sur tous les articles, ils ont bloqué les avancées. Malheureusement, d’autres États — dont les positions étaient jusqu’ici assez floues — les ont rejoints, notamment la Russie, l’Inde et bon nombre de pays d’Asie du Sud-Est.
Et puis, évidemment, les lobbyistes de l’industrie pétrochimique ont joué un rôle délétère central. Au moins 234 d’entre eux figuraient sur la liste des participants à cette session. Du jamais-vu. C’est sans compter ceux du secteur agroalimentaire et cosmétique... [Ils étaient bien plus, donc, que la coalition scientifique (60 inscrits), que la délégation des peuples indigènes (36 inscrits) et que les représentants des 27 pays de l’Union européenne (233 inscrits).]
Cette dernière nuit de négociations, laborieuse, rappelle le fiasco de la COP29 sur le climat en Azerbaïdjan. Ne faudrait-il pas radicalement changer de processus ?
Les dernières 24 heures dévoilent au grand jour les limites du processus de négociations. Aujourd’hui, la quête acharnée du consensus ne fonctionne plus. Elle ne permet pas d’obtenir des accords répondant aux requêtes de la science, des peuples autochtones, des communautés en première ligne et des ONG. Entendre certains pays ambitieux, comme la Suisse, appeler à bannir ce processus est un bon signal. Nous soutenons cette dynamique. Il est urgent de changer les règles si l’on veut, demain, parvenir à des accords multilatéraux efficaces. Celles-ci ne sont plus applicables dans le contexte dans lequel nous sommes.
Les pays à vouloir réellement agir sont nombreux. Il ne s’agit pas uniquement de l’Europe et de l’Amérique latine. Des pays africains, des îles du Pacifique et le Canada espèrent aussi un sursaut. De nombreuses études sorties ces derniers jours ont démontré qu’un traité signé sans les pays liés de près à la production de plastique serait tout de même efficace pour lutter contre cette pollution. Pourquoi ? Parce qu’il aura malgré tout des répercussions positives sur le commerce et les mécanismes financiers. Avec ou sans eux.
Alors arrêtons de chercher absolument le consensus. À force de le faire, les diplomates réduisent les textes à peau de chagrin. Le processus n’est pas du tout transparent, ni démocratique. Il satisfait davantage la minorité de pays bloquant que la majorité de pays ambitieux. Seulement, il vaut mieux ne pas signer de traité qu’un mauvais traité.