Un chasseur poursuit un paysan dont le tracteur l’aurait effrayé

Durée de lecture : 4 minutes

1er février 2017 / Émilie Massemin (Reporterre)

Par une belle journée de juin 2015, un maraîcher bio sur son tracteur se retrouve nez à nez avec un chasseur de renards. Et le voilà poursuivi en justice ce mercredi 1 février, pour « violences avec arme par destination ».

Un chasseur sachant chasser doit pouvoir chasser… sans être chassé par un tracteur. C’est la drôle de comptine inventée par la société de chasse de la Chapelle-Villars (Loire) et la Direction départementale des territoires (DDT) de la Loire, et qui cause bien du souci à Alexandre Pugnet, maraîcher bio de la commune. Au point de l’amener devant le tribunal correctionnel de Saint-Étienne, ce mercredi 1er février après-midi.

À l’origine de cette ubuesque affaire, un vendredi de juin 2015 durant lequel l’agriculteur restaurait un chemin d’accès à une parcelle isolée de sa ferme de la Vallerine en coupant des branches dans son bois. C’est alors qu’a surgi Jacques Lapierre, un chasseur. Il était en train de débusquer des renards dans le cadre d’une battue au renard menée par dix-huit chasseurs et organisée par la DDT. « À un moment, il s’est retrouvé devant le tracteur et il a dû se sentir menacé », raconte M. Pugnet. Qui assure qu’il n’était pas au courant de la venue de chasseurs sur ses terres, la préfecture et la société de chasse n’étant pas tenues d’avertir ni oralement ni par courrier les propriétaires des parcelles traversées : « Il y aurait eu un affichage préfectoral devant la mairie. Mais moi, la mairie, je n’y vais quasiment jamais ! »

La version de M. Lapierre est sensiblement différente. Le chasseur assure que l’agriculteur lui a « foncé dessus avec son tracteur » alors qu’il l’avait probablement repéré grâce à son gilet orange. « Pendant quinze jours, je n’ai pas très bien dormi, confie-t-il. Quand vous avez un tracteur à un mètre de vous et qui vous poursuit un peu… » Le chasseur a porté plainte pour « violences n’ayant pas entraîné d’incapacité totale de travail (ITT) avec une arme par destination », en l’espèce le tracteur. La société de chasse locale et la DDT se sont également portées parties civiles. Reporterre n’a pas réussi à joindre le président de la société de chasse. Quant à la DDT, elle a indiqué qu’elle « ne [commentait] pas une affaire judiciaire en cours ».

Trois ans de prison avec sursis et 100.000 euros d’amende

Pour M. Pugnet, c’est l’incompréhension. « Normalement, ce type d’affaires ne devrait pas finir devant la justice, déclare-t-il, incrédule. Mais là, les gendarmes ont remis une convocation à mon fils dès le lundi. J’ai dû me rendre au poste, puis les gendarmes sont venus sur ma ferme pour que je leur montre le travail que j’étais en train de faire, puis j’ai dû retourner à la gendarmerie, où il y a eu une confrontation avec le chasseur et un témoin-surprise. » Avec, en suspens, des sanctions dont l’ampleur fait blêmir l’agriculteur : « Si l’on reprend les termes de l’accusation, les peines sont vertigineuses. Elles peuvent atteindre trois ans de prison avec sursis, des travaux d’intérêt général et 100.000 euros d’amende ! »

Verdict ce mercredi après-midi. Mais M. Pugnet est déterminé à ne pas se laisser faire. « La loi est extrêmement favorable à la chasse », dénonce ce défenseur « de la nature et des animaux sauvages » : « Non seulement les chasseurs peuvent chasser tous les jours pendant la période d’ouverture, mais en plus depuis 2010 il existe une contravention d’obstruction à un acte de chasse ! » Lui-même a toutes les peines du monde à interdire l’accès de ses terres à la société de chasse du village. « Ils venaient parfois chez nous en plein milieu de la récolte, parmi nos cueilleurs accroupis dans les rangs, se souvient-il. Sans jamais nous avoir demandé l’autorisation de chasser sur nos terres. »

Surtout, selon l’agriculteur, le préfet consulte seulement la fédération départementale de chasse avant d’autoriser une battue administrative — une hérésie alors que certaines espèces chassées sont d’excellents auxiliaires de culture pour les paysans. « Je cultive des légumes-racines — carottes, navets, panais… — qui peuvent être attaqués par des mulots et des campagnols. Or, le renard se nourrit de ces petits rongeurs. Il nous permet de cultiver plus sereinement, sans craindre trop de dégâts et sans abuser des pesticides. »

Pour le défendre, la famille de l’agriculteur a lancé une pétition largement relayée par l’Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) du pays viennois. Le tracteur d’Antoine Pugnet « ressemble plus à une compression de César qu’à un véhicule et atteint péniblement les 6 km/h si les vents sont favorables », ironise cette dernière, qui tourne en dérision le « potentiel imaginatif insoupçonnable » du chasseur. Mardi matin, le texte atteignait 6.570 signatures.


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Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Dessin : © Tommy/Reporterre

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