Un des derniers lycées agricoles de Seine-Saint-Denis menacé de fermeture

Durée de lecture : 11 minutes

7 juillet 2020 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)



Le lycée agricole Fénelon de Vaujours, en Seine-Saint-Denis, devrait fermer définitivement ses portes. Ses vingt-cinq enseignants et ses cent soixante élèves sont désemparés et se retrouvent parfois sans solution de repli. Aidés par les anciens élèves et des élus, ils tentent de sauver l’établissement, l’un des rares consacrés aux métiers de l’écologie.

- Actualisation - Lundi 6 juillet 2020 - Le tribunal de Bobigny a donné raison au Comité social et économique (CSE) du lycée agricole Fénelon de Vaujours qui l’avait saisi. Par conséquent, le délai de consultation des orientations stratégiques de l’établissement est prolongé jusqu’au 23 août et la résiliation du contrat avec le ministère est suspendue. Concrètement, le LPE n’est donc toujours pas fermé administrativement, « même si tout a été fait pour que la réinscription des élèves au sein du LPE Fenelon ne soit pas possible pour la rentrée 2020 », regrettent ses défenseurs, qui précisent que « rien n’est gagné » et que d’autres actions et procédures sont en cours d’élaboration. « Depuis mars, c’est la troisième fois que la justice freine et bloque la direction et l’organisme de gestion dans la procédure de fermeture du LPE », se réjouissent-ils tout de même.


- Article original du lundi 8 juin 2020

  • Vaujours (Seine-Saint-Denis), reportage

C’est très rare, une école résolument tournée vers les métiers de l’écologie. C’est le cas du lycée du paysage et de l’environnement (LPE) Fénelon, à Vaujours, en Seine-Saint-Denis. Et pourtant, l’établissement risque fort de fermer. « Cette école forme ses étudiants aux métiers de l’écologie, du paysage, à l’agriculture urbaine, à l’apiculture et à l’horticulture… Elle est porteuse d’avenir, ce n’est pas le moment de la laisser tomber ! » s’insurge Philippe Jorgji, professeur d’économie au lycée. Mais le couperet est tombé fin mai : ce lycée dirigé par l’enseignement catholique de Seine-Saint-Denis, sous contrat avec le ministère de l’Agriculture, devra fermer ses portes à la fin de l’année scolaire. « Après 175 années d’existence, alors même que la Seine-Saint-Denis a besoin de développer une agriculture locale et saine pour nourrir des populations qui ont faim… » regrette Philippe Jorgji qui, en dix ans au sein du LPE, s’est attelé à faire naître, avec ses élèves, un verger et des ruches au sein de l’école.

Selon la direction, un déficit financier de 340.000 € plomberait la trésorerie du groupe scolaire, Fénelon comptant aussi une filière générale de la maternelle au lycée. Ce trou dans les comptes serait alimenté en grande partie par le lycée agricole, ce qui justifierait sa fermeture, afin d’éviter de plomber l’établissement dans son ensemble.

« Des rumeurs persistantes font état de projets immobiliers concernant une partie des 9,7 hectares de l’ensemble scolaire » 

Pour les défenseurs du lycée agricole, le déficit de trésorerie « n’est qu’un enfumage » et l’interprétation des comptes de l’ensemble scolaire Fénelon par la direction est erronée. Ils ont commandé un rapport comptable indépendant, lequel démontre que le lycée a une capacité d’autofinancement entre 500.000 et 700.000 euros par an, donc « sans avoir besoin d’emprunter et sans mettre en danger sa trésorerie » [1]. « La situation n’est donc pas catastrophique et ne justifie pas la fermeture du LPE », estime Philippe Jorgji.

Cela fait 175 ans que l’établissement existe.

Pourquoi, donc, vouloir fermer le lycée agricole ? « L’argument du déficit est créé artificiellement pour justifier cette fermeture », estime Philippe Jorgji. Pour lui, d’autres raisons, « moins avouables que celles découlant de la froide raison gestionnaire », sont à l’origine de cette décision : « Des rumeurs persistantes font état de projets immobiliers concernant une partie des 9,7 hectares de l’ensemble scolaire, une partie vierge de toute construction servant de terrain d’application des élèves du ministère de l’Agriculture ».

Les 2 000 mètres carrés de serre du lycée du paysage et de l’environnement.

Le maire de Vaujours, Dominique Bailly (LR), « réfute totalement toute opération immobilière, l’école Fénelon est un espace vert qu’on protège ». Depuis le dernier plan local d’urbanisme (PLU) [2] de la commune de Vaujours, validé en décembre 2017, la zone nord de l’ensemble scolaire n’est pourtant plus classée zone naturelle. Elle est désormais classée « zone UL », c’est-à-dire qu’elle est constructible pour des infrastructures dédiées au sport, aux loisirs et au tourisme.

Les jeunes plants maraîchers.

Début mars 2020, la direction de l’établissement a adressé une lettre à l’association des parents d’élèves afin de démentir la vente de « l’intégralité de la propriété », mais concède toutefois que « l’association propriétaire de l’établissement a émis l’hypothèse de vendre une ou deux parcelles de terrain pas ou peu utilisées dans les activités de l’établissement ». « La mairie souhaite construire de nouveaux logements, la vente de ces terrains est une aubaine pour elle, en vue de construire une nouvelle piscine municipale à proximité, par exemple. Et c’est le lycée agricole qui trinque », regrette Philippe Jorgji.

« Quand les parents dans le 93 parviennent enfin à scolariser leurs enfants dans un établissement qui leur donne un avenir, on le ferme ! » 

Pour les 160 élèves et leurs familles, prévenues fin mai de la décision définitive, l’annonce est dure à digérer. « Nous sommes écœurés, nous constatons que la vie de 160 élèves vaut peu de choses dans une société financière libérale », dit Sabrina Brusson, dont les filles Andrea, 20 ans, et Carla, 17 ans, sont scolarisées au sein de l’établissement. Pour elle, la direction est coupable « d’un mensonge par omission. On nous a mis devant le fait accompli. Avant la fin février, nous ne savions même pas que l’école risquait de fermer. » Habitante d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), elle a le sentiment « que c’est toujours sur nous que ça tombe. Dans le 93, on est les oubliés de Parcours sup, le taux de chômage des jeunes est très élevé, et quand les parents parviennent enfin à scolariser leurs enfants dans un établissement qui leur donne un avenir, on le ferme ! »

Le verger patrimonial.

Ses enfants risquent de se retrouver sans école à la rentrée prochaine. « Les établissements pouvant leur permettre de poursuivre leur cursus sont trop loin de chez nous, dans les Yvelines ou en Seine-et-Marne. Et, si elles sont acceptées, ce qui n’est pas garanti, nous devrons assumer le coût d’un internat, des transports, des péages, du gazole, mais aussi le temps passé dans les embouteillages, la fatigue. Ce n’est pas rien… Et j’ai peur qu’elles décrochent. »

Le rucher de l’école.

Sa fille Andrea, étudiante en première année de BTS aménagement paysager, se dit « très stressée » : « Ici, les professeurs étaient bienveillants, la classe s’entendait bien. On pensait passer au moins deux ans ensemble mais, au bout de quelques mois, on se retrouve tous à la porte, on va être obligés d’aller vivre dans des internats loin de notre famille… C’est brutal, ils auraient au moins pu nous laisser terminer notre cursus ! » Pour reprendre sa formation, elle devra aller à Paris, Saint-Germain-en-Laye ou à Brie-Comte-Robert, « mais ce n’est déjà pas la porte à côté », et elle craint « des décalages dans le programme scolaire ».

Chez les anciens élèves du lycée agricole, l’incompréhension est totale. Ils ont lancé une pétition pour sauver l’établissement, qui a recueilli plus de 5.000 signatures. « Hors de question de baisser les bras », pour Luca Biglione, qui a passé dix ans au sein de Fénelon, où il a validé une licence professionnelle en développement de projets de territoire. Aujourd’hui, il est étudiant à l’École nationale d’architecture et du paysage de Bordeaux (Gironde). « Paysagiste, maraîchage, agriculture urbaine… Fénelon est une porte d’entrée magnifique pour des métiers prestigieux, et ce n’est pas un lieu où l’on vient apprendre “bêtement”, dit-il. On y forge des connaissances solides sur les enjeux environnementaux, sur les conséquences de nos pratiques sur la planète. Priver les jeunes du 93 d’un établissement de cette qualité, en 2020, c’est tout bonnement inconcevable. »

« La chute des effectifs est avérée, mais la direction est largement responsable de ce manque d’attractivité : rien n’est fait pour faire la promotion de ses formations ! » 

Selon la direction, la fermeture de l’école et ses problèmes financiers sont intrinsèquement liés à la perte d’attractivité de l’école, qui a perdu une centaine d’élèves durant ces dix dernières années. « Malheureusement, les gamins n’ont plus l’engouement de travailler la terre, les fleurs, l’espace vert », croit savoir Dominique Bailly, le maire de Vaujours. « La chute des effectifs est avérée, mais la direction est largement responsable de ce manque d’attractivité : rien n’est fait pour faire la promotion de ses formations ! déplore Luca Biglione. Moi-même, lorsque j’étais au collège à Fénelon, ayant de bons résultats scolaires, certains professeurs m’ont déconseillé d’aller poursuivre mes études au lycée du paysage et l’environnement, sous l’argument que “ce serait du gâchis au vu de mes résultats”. »

Philippe Jorgji, Luca Biglione et Quentin de Barros, étudiant en 2e année de BTS au lycée agricole.

Patrick Lalague, chef d’établissement du groupe scolaire Fénelon-Vaujours, n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre. Pierrick Chatellier, directeur diocésain de l’enseignement catholique de Seine Saint-Denis, avait convenu d’un rendez-vous téléphonique le mardi 2 juin avec notre journaliste, mais il ne l’a jamais honoré.

Au Parisien, M. Chatellier a assuré être « le premier à regretter ce projet de fermeture… mais nous n’avons pas eu le choix ». Il promet que toutes les familles sans solution pour la rentrée « seront appelées » pour se voir proposer une place dans une formation. « Nous nous sommes aussi assuré qu’il n’y aurait aucun surcoût pour ceux qui changent d’établissement, notamment sur un éventuel internat… Toute notre attention est portée là-dessus », a-t-il ajouté.

Selon lui, deux plans de sauvetage consistant à fusionner le lycée agricole et le lycée général ont été présentés aux équipes l’an dernier. Comme ils n’ont pas été adoptés, la direction aurait été contrainte de fermer l’école. « On n’a jamais refusé un rapprochement, mais le lycée agricole et le lycée général ne relèvent pas des mêmes ministères, le rapprochement était impossible au niveau juridique, pédagogique et organisationnel ! » réplique Philippe Jorgji.

Les défenseurs du LPE s’accrochent à quelques lueurs d’espoir. Le comité social et économique de l’établissement (CSE) a obtenu une audience en référé le vendredi 29 mai au tribunal de Bobigny afin de revoir le délai de consultation des orientations stratégiques de l’établissement. Dans son jugement prononcé le 5 juin, le tribunal a interdit à l’organisme de gestion (OGEC) Fénelon de procéder à la résiliation du contrat avec le ministère de l’Agriculture dans l’attente d’une audience sur le fond, qui se tiendra le 18 juin. « La justice nous dira alors s’il y avait une logique à ce que cette résiliation de contrat se fasse, explique Jean-Marc Rafenberg, enseignant et représentant du personnel. Par ces démarches, nous voulons gagner au moins une année supplémentaire afin que les élèves puissent finir leur cycle. »

Ils sont également soutenus par le président du conseil départemental, Stéphane Troussel (PS), qui a écrit une lettre au ministre de l’Agriculture. Pour lui, la fermeture de l’école « représenterait une perte importante pour la formation aux métiers de la nature dans un contexte où la Seine-Saint-Denis s’engage résolument en faveur de la préservation de la biodiversité et du développement de l’agriculture urbaine ».


  • Recueil d’une centaine de témoignages d’anciens et actuels élèves et étudiants, d’anciens enseignants au LPE, et de parents d’élèves, opposés à la fermeture de l’école :




[1Les conclusions du rapport ont été présentées lors d’une séance extraordinaire du comité social et économique de l’organisme de gestion de l’enseignement catholique (Ogec) Fénelon, le 7 mai 2020 :
« Aussi, en utilisant les données du prévisionnel 2019/2020, la CAF [capacité d’autofinancement] nette serait de près de 700 K euros, et donc en restant prudent, on s’aperçoit que le groupe scolaire Fénelon pourrait investir entre 500 K euros et 700 K euros annuellement (ce qui correspond à la moyenne des dernières années) à partir de cet exercice sans avoir besoin d’emprunter et sans mettre en danger sa trésorerie. L’école n’a plus d’emprunt et peut donc investir 700 K euros sans incidence sur sa trésorerie. En conclusion, l’expert souligne le contraste entre la perte comptable de 2018/2019 et la capacité nette d’autofinancement qui reste positive et qui permet de continuer sur le même niveau d’investissement que ces dernières années compte tenu du fait très important que l’ensemble des emprunts est désormais remboursé. »


Lire aussi : Dans ce lycée, les jeunes paysans apprennent l’agriculture bio

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre
. chapô : l’établissement scolaire catholique Fénelon de Vaujours.
. dans le lycée : © Philippe Jorgji



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