« Un dévoiement du travail parlementaire » : comment une commission d’enquête sert de tremplin à la désinformation scientifique
Géraldine Woessner, rédactrice en chef du pôle Environnement pour le magazine Le Point, lors du débat. - Capture d’écran / Youtube
Géraldine Woessner, rédactrice en chef du pôle Environnement pour le magazine Le Point, lors du débat. - Capture d’écran / Youtube
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Journalistes scientifiques écartés, assos écolos dépeintes en « lobby »... Un débat organisé à l’Assemblée nationale a laissé le champ libre à la parole climatosceptique et à la remise en cause de l’information scientifique.
Propager le doute et la désinformation scientifique : mode d’emploi. Le 26 mars, la Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public organisait, à l’Assemblée nationale, une table ronde sur l’information scientifique.
Depuis ses débuts en novembre 2025, la commission a été critiquée à de nombreuses reprises en raison des prises de position de son rapporteur, Charles Alloncle (Union des droites pour la République), qui en a fait une tribune pour concentrer les critiques envers des médias de l’audiovisuel public qu’il juge trop orientés à gauche. Sans surprise, la séance dédiée à l’information scientifique a été l’occasion de donner le micro à des personnalités controversées et de multiplier les déclarations trompeuses sur la situation environnementale.
Les associations écolos, un « lobby financé par l’industrie du bio »
Premier élément troublant : sur les cinq participants et participantes ne figurait qu’une seule journaliste. Et pour représenter la profession, le rapporteur a choisi d’inviter Géraldine Woessner, rédactrice en chef du pôle Environnement pour le magazine Le Point, un hebdomadaire classé à droite, qui a, ces dernières années, multiplié les articles pour expliquer que la crise de la biodiversité n’existait pas, que le glyphosate n’est pas nocif pour la santé, ou que les bassines sont un objet de « mégadésinformation ».
À la table ronde, le discours de Woessner — aussitôt publié en accès libre sur le site du Point — est d’une remarquable ingéniosité. Citant l’exemple d’un reportage antivax diffusé en 2008 (il y a bientôt vingt ans), Woessner explique que l’émission « Cash Investigation » (qui n’a rien à voir avec ledit reportage) « promet des révélations, des scandales similaires », mais que les journalistes écologistes sont confrontés à un problème : en France, « il n’y a pas un scandale par semaine ». Charge aux journalistes, alors, de « les gonfler un peu, et les pousser », avec l’aide d’associations environnementales dépeintes en « lobby financé par l’industrie du bio ». Une fois le tableau brossé, la journaliste agite l’argument économique : « L’effondrement de nos productions agricoles doit beaucoup à ces émissions mensongères. »
« Les journalistes scientifiques, premiers concernés, ont été totalement écartés ! »
Le tout, largement sans contradiction : la journaliste du Point était entourée par l’ancien ministre de l’Environnement François de Rugy, aujourd’hui consultant pour une banque d’affaires, et de l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn — le premier a d’ailleurs réalisé après la séance une vidéo avec la seconde, dans laquelle elle explique qu’« il n’y a pas de lien prouvé [du cancer] avec l’agriculture ». La table était complétée par le porte-parole de l’Association française pour l’information scientifique (Afis), qui a, jusqu’à 2020, été l’un des principaux relais de thèses climatosceptiques en France et a relayé de fausses informations sur les pesticides dans son journal de vulgarisation scientifique.
Dans une lettre ouverte, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité dénonce une « attitude outrageusement sceptique vis-à-vis de l’information scientifique et technique, en particulier dans le domaine de l’écologie scientifique » ; l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (Ajspi), elle, s’étonne que « les journalistes scientifiques, premiers concernés, [...] ont été... totalement écartés ! »
« Un dévoiement du travail parlementaire »
La seule voix dissonante, l’association Quota Climat, a été invitée... la veille pour le lendemain, sur la demande de la députée Sophie Taillé-Polian (Écologiste et Social), membre du bureau de la commission : « Si je n’étais pas intervenue, il y aurait eu un panel totalement unicolore, dénonce-t-elle. Si le rapport de cette commission est adopté, un certain nombre de discours seront immédiatement légitimés. On observe clairement un dévoiement du travail parlementaire à des fins partisanes et idéologiques. »
Un autre député membre de la commission, qui rappelle qu’une commission d’enquête est avant tout un « objet politique », propose une explication à la composition de la table ronde : « Ce sont des personnes avec qui [Charles Alloncle] échange, et qui lui auraient affirmé qu’il y a une désinformation scientifique. » Et qui ont ainsi obtenu les coudées franches pour remettre en cause l’information scientifique, sans contradiction.
Le 26 avril 2026, l’Afis, par la voix de son président Jean-Jacques Ingremeau, a envoyé un droit de réponse à Reporterre :
« Dans votre article du 21 avril 2026, vous mettez en cause l’Association française pour l’information scientifique en l’accusant d’avoir été “jusqu’à 2020, été l’un des principaux relais de thèses climatosceptiques en France”. Ces affirmations sont fausses et de nature à porter atteinte à la réputation de notre association. L’Afis, dont la mission est d’apporter un éclairage scientifique sur les débats de société, a toujours mis en avant les avis faisant consensus, et en particulier ceux du GIEC. En 2008 et 2010, elle a publié deux dossiers complets sur la question du réchauffement climatique où la description du consensus scientifique était confiée à Michel Petit, physicien de renommée internationale représentant la France dans le bureau du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Elle a par la suite publié plusieurs dizaines d’articles allant dans le même sens. Vos lecteurs pourront les consulter librement et en intégralité sur notre site Internet. Sur les pesticides, l’Afis a de même relayé l’ensemble des avis des agences sanitaires sur ces questions. »
La réponse de notre journaliste Nicolas Celnik :
« La mention de l’importation de thèses climatosceptiques par l’Afis se fonde notamment sur l’enquête de Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens “Les gardiens de la raison” (La Découverte, 2020). Les auteurs y soulignent que l’association a notamment offert des tribunes à Charles Muller, comme le texte « Climat : quelques éléments de critique sceptique », toujours consultable sur le site internet de l’Afis, en parallèle des articles publiés par Michel Petit. Cette remise en cause du consensus scientifique est identifiée par les auteurs du livre comme une des stratégies de doute qui a permis au climatoscepticisme de prospérer en France. Les auteurs soulignent que “dans le cas du climatoscepticisme, c’est parce que [ce genre d’arguments] sont relayés au plus près des acteurs de la vulgarisation que les arguments pénètrent les milieux de la médiation scientifique en peu de temps”.