Des excréments pour faire pousser nos légumes ? Ce chercheur y croit
Le chercheur Fabien Esculier, spécialiste de « l’engrais humain », le 19 mars 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
Le chercheur Fabien Esculier, spécialiste de « l’engrais humain », le 19 mars 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Depuis dix ans, Fabien Esculier s’est passionné pour « l’engrais humain » — en clair, nos urines et matières fécales. Un sujet apparemment trivial qu’il traite avec une conviction : changer notre rapport à nos excrétions pourrait transformer le monde.
Bords de Loire, reportage
Dans ce jardin des bords de Loire, le printemps gazouille. Au milieu d’un tapis verdoyant, des tulipes récemment plantées déploient leur lumineuse corolle violette. Le secret de leur vigueur ? « On les a amendés avec du compost de caca humain », sourit malicieusement Fabien Esculier, propriétaire des lieux.
Rien d’étonnant à cela : dans cette maison, urine et fèces sont traitées comme des matières précieuses. Collecté dans des bidons équipés d’entonnoirs, le pipi finit dans un point d’apport volontaire voisin, à Angers — il ira ensuite fertiliser des terres maraîchères du territoire. Le caca, lui, termine sa course dans un compost dédié, au fond du jardin, où il se décomposera durant deux années [1] avant de servir comme amendement.
Une évidence pour Fabien Esculier et sa famille. Car l’homme a dédié sa carrière à réhabiliter l’engrais humain, en tant que chercheur à l’École nationale des ponts et chaussées mais aussi comme auteur : il publie, le 1er avril, Une autre histoire des excréments (éd. Actes Sud), un ouvrage qui entend révolutionner notre rapport à nos excrétions. « Il y a là un potentiel de transformation prodigieux », insiste-t-il, le regard pétillant derrière ses lunettes rondes.
10 L par chasse d’eau, « l’aberration paraît évidente »
Le scientifique n’a pourtant pas connu la « cabane au fond du jardin », ni le tas de fumier où l’on déversait (aussi) les pots de chambre. De son enfance dans le 13e arrondissement de Paris, on ne saura rien, ou si peu — la grand-mère canadienne qui l’incitait à uriner sur la rhubarbe « pour la faire pousser ». S’il est intarissable quand il s’agit de parler excréments, Fabien Esculier reste pudique sur sa vie personnelle. Lui fait remonter sa « prise de conscience » à ses années à l’École polytechnique.
« J’ai découvert le désastre écologique en 2004, raconte-t-il, citant l’ingénieur Jean-Marc Jancovici. Ce fut un choc traumatique, je me suis alors senti très seul à espérer une transformation radicale de nos sociétés. » L’étudiant décida alors d’embrasser la haute fonction publique, « un bon échelon pour impulser la transition ». Direction Achères pour son premier stage, la plus grosse station d’épuration d’Europe, aux portes de Paris.
C’est là, dans les odeurs de vase et de produits chimiques, qu’il eut le déclic. « On détruisait des tonnes d’engrais naturels contenus dans nos urines, tout en fabriquant et en important massivement des engrais fossiles », résume-t-il.
Voyez plutôt : 25 millions de baguettes de pain pourraient être produites chaque jour avec l’urine de tous les Franciliens et Franciliennes. Or actuellement, nos précieux effluents se retrouvent dans les eaux usées, puis principalement dans l’air ou les rivières. Un système énergivore, gourmand en eau — chaque passage aux W.C. consomme 10 litres d’or bleu — et inefficace.
Pour le jeune ingénieur, « l’aberration paraît évidente ». Pourtant, se rappelle-t-il, « personne d’autre ne semblait choqué ».
Devenu ensuite chef de la police de l’eau en Île-de-France, il participa aux réflexions sur le Grand Paris. « On se demandait dans quelles mesures la croissance urbaine à venir allait poser problème, explique-t-il. On a pu montrer qu’un des obstacles, c’était l’assainissement. » Car qui dit plus d’habitants dit plus d’eaux usées rejetées dans les rivières, « alors même que le débit des cours d’eau diminue déjà et va encore diminuer davantage ». Avec un risque accru de pollution par les nutriments, notamment contenus dans nos urines.
Mais le rapport pointant l’impasse finit au placard… et Fabien Esculier choisit de quitter son poste — « trop de dissonance », résume-t-il. Mais comment agir ? « J’avais beaucoup de questions et peu de réponses. Or, quand on ne sait pas ce qu’il faut faire, il faut faire des recherches. »
Son brillant CV en main et sa motivation chevillée au corps, il se lança dans la création d’un programme de recherche inédit, baptisé Ocapi, pour Organisation des cycles carbone, azote et phosphore dans les territoires, soutenu en particulier par l’Agence de l’eau Seine-Normandie et l’Agence de la transition écologique (Ademe).
De premiers succès collectifs
« Il a une énergie débordante, qu’il a mise au service de cette cause », remarque Sabine Barles, un sourire dans sa voix téléphonique. Cette professeure en urbanisme et aménagement suit le travail de Fabien Esculier depuis l’origine. « Dans les années 2000, on était quelques rares chercheurs à s’intéresser au sujet de l’engrais humain, mais avec Ocapi, ils l’ont fait décoller, observe-t-elle. Ce qu’ils font est d’une importance majeure. »
Dans sa thèse, soutenue en 2018, Fabien Esculier remet ainsi les toilettes au centre du village : « Nos systèmes agroalimentaires ne s’arrêtent pas à ce qu’on mange. » Se nourrir et excréter sont deux besoins physiologiques vitaux, tant pour les humains que pour tous les êtres vivants d’un écosystème. Le chercheur parle ainsi de « systèmes alimentation-excrétion », pour lutter contre « l’impensé collectif » qui entoure le fond de nos W.C.
Mais comment impulser un tel changement de paradigme ? « Face à la complexité des enjeux écologiques, la façon conventionnelle de produire du savoir scientifique, très cloisonnée, est inopérante », estime Marine Legrand, anthropologue au sein d’Ocapi. Ainsi, le programme a peu à peu mis sur pied une nouvelle manière de fabriquer des connaissances, alliant recherche académique, travail de terrain et sensibilisation.
« Nous avons élaboré une approche interdisciplinaire inédite sur ce sujet », indique la chercheuse. En plus des études menées, notamment en agronomie ou en sociologie, le programme met en place des projets pilotes, accompagne des porteurs de projets, développe de la médiation artistique…
Avec succès : ils ont œuvré au développement des toilettes sèches en France, participé à l’ouverture de points d’apport d’urine volontaires, démontré le potentiel fertilisant de l’urine. « Ils ont aussi fait le choix politique du collectif, ce qui est encore rare dans la recherche », observe, admirative, Sabine Barles. Autant d’ingrédients qui ont permis de sortir nos excrétas de l’oubli.
« Un monde qui marche »
« Ce cheminement m’a “radicalisé”, constate pour sa part Fabien Esculier, les yeux rieurs. Au sens étymologique très positif : je suis revenu à la racine, en déconstruisant mon regard d’ingénieur, et cette croyance absolue dans les solutions technologiques. »
En 2020, il a d’ailleurs écrit une lettre ouverte à ses camarades polytechniciens, les invitant à « prendre le temps de réfléchir, d’arrêter partiellement, temporairement ou définitivement [leur] travail actuel au besoin, et d’infléchir [leurs] trajectoires personnelles et professionnelles pour résister sérieusement au désastre écologique et social que nous vivons ».
« On peut nourrir le monde sans engrais de synthèse »
Dans son jardin aux herbes touffues, le chercheur y croit dur comme fer : « On a décrit un monde qui marche. On peut nourrir le monde sans engrais de synthèse, on peut améliorer la santé des gens en utilisant moins de ressources fossiles, on peut mieux préserver l’eau. » Pour lui, le problème n’est donc pas principalement technique — il raconte d’ailleurs dans son livre comment l’humanité a très longtemps utilisé ses excrétions comme engrais —, mais politique. Ocapi vient d’ailleurs de publier récemment des propositions dans ce sens.
Alors comment faire advenir ce monde du « rien-à-l’égout » ? Fabien Esculier n’investit ni la révolution ni le réformisme. « Je penche pour la stratégie interstitielle — commencer à petite échelle, s’organiser dans les interstices, expérimenter, essaimer », dit-il. Il en veut pour preuve le développement du compostage urbain, de la première ville engagée dans le compostage collectif en pied d’immeubles en 2006 (Rennes) à la loi généralisant la collecte des biodéchets en 2025.
Pour le chercheur, nous avons tous à gagner à un tel basculement, car, comme le dit sa collègue Marine Legrand, ce sujet lie « l’intime au planétaire ». À l’échelle individuelle, « il s’agit de se reconnecter aux humains et aux non-humains qui nous font vivre, de se reconnecter au fait que notre corps produit tous les jours des engrais », écrit-il. Dans son ouvrage, il détaille ainsi sur une dizaine de pages « où faire pipi » — surtout pas dans une rivière ou une baie, et pas plus de six mictions annuelles par mètre carré de pelouse.
« Les possibilités d’action à petite échelle ne sont pas à négliger. Elles ont une portée potentiellement très importante. » Mais au-delà de cette approche domestique, le chercheur souligne l’importance géopolitique de nos excrétas. « La France est dépendante à plus de 90 % pour ses engrais, des produits fossiles fabriqués par un complexe militaro-agricole », remarque-t-il. Car, rappelons-le, l’industrie de l’azote produit aussi des bombes.
Depuis sa maison, avec ses bidons et son compost, Fabien Esculier espère ainsi « participer à notre autonomie alimentaire ». C’est également la conclusion optimiste de son livre : « Uriner dans un arrosoir et déféquer dans un compost ne peuvent-ils pas porter en eux la possibilité d’une paix dans le monde ? » Comme une lueur d’espoir au fond de la cuvette.
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Une autre histoire des excréments, de Fabien Esculier, aux éditions Actes Sud, avril 2026, 304 p., 21 euros. |