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Entre danse et apnée, une artiste qui s’inspire des baleines

Danseuse professionnelle, Marine Chesnais a introduit dans ses performances une dimension supplémentaire après sa découverte de l'apnée et son observation de la vie sous-marine.

Danseuse et apnéiste, Marine Chesnais a inventé le concept de danse « bio-inspirée » en s’inspirant du vivant pour créer ses chorégraphies. Amoureuse de l’océan, elle est allée chercher l’inspiration auprès des baleines à bosse.

Rennes (Ille-et-Vilaine), reportage

Lorsqu’elle danse, Marine Chesnais semble en apesanteur, comme immergée dans un liquide qui ralentit ses mouvements. Elle lève un bras, puis le laisse lentement tomber, entraînant tout le reste de son corps, comme guidée par une force invisible. Pour parfaire le tableau, des trombes d’eau s’abattent sur les baies vitrées du musée des Champs libres, à Rennes, où elle a accepté de nous faire une démonstration de « danse bio-inspirée ».

Vu de l’extérieur, on croirait voir une sirène évoluer dans un aquarium. Avec ses longs cheveux ondulés qui tombent en cascade sur ses épaules, sa silhouette fine et élancée, la danseuse morbihannaise a tout de ces créatures mi-femme, mi-poisson qui peuplent les légendes. La danse est ce qui relie cette amoureuse de l’apnée de 36 ans au milieu aquatique.

Créer un langage interespèces

Quelques instants plus tôt, attablée devant une tasse de thé fumante, Marine Chesnais nous expliquait le principe de la danse bio-inspirée, dont elle est l’une des principales instigatrices en France : un ensemble de mouvements chorégraphiques puisés dans la gestuelle des êtres non humains et de leur milieu naturel. L’océan, ses fonds marins, ses habitants, et plus particulièrement les baleines, sont la principale source d’inspiration de la chorégraphe bretonne.

« Le but n’est évidemment pas de bouger comme une baleine à bosse, mais de sortir de sa zone de confort »

Pour sa première création de danse bio-inspirée, baptisée « Habiter le seuil », en 2021, Marine Chesnais était partie à la rencontre des baleines à bosses sur l’île de La Réunion. Avec l’aide de scientifiques et d’associations spécialistes de l’observation des baleines, elle avait soigneusement étudié leurs mouvements lors de multiples plongées. Elle s’était aussi appuyée sur des éthogrammes, des documents qui répertorient les différents gestes des cétacés et leurs interprétations.

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Une fois revenue sur la terre ferme, la danseuse a mêlé ces gestes avec ceux que les humains peuvent avoir sous l’eau, puis elle a incorporé cette gestuelle hybride à ses chorégraphies, pour arriver à « un langage commun, interespèces » : « Le but n’est évidemment pas de bouger comme une baleine à bosse, mais de sortir de sa zone de confort, en inventant un langage corporel qui n’est pas tout à fait humain, puisqu’il est inspiré des baleines. Ce travail m’a servi ensuite d’abécédaire chorégraphique », précise la danseuse apnéiste, qui assume l’originalité de son travail.

« En ce moment, il y a beaucoup de projets sur le genre, mais assez peu sur l’écologie »

« Dans le milieu de la danse, les gens pensent souvent que je suis un ovni. Est-ce que ce que je fais est de la danse ? Du sport ? De la recherche scientifique ? Ça questionne beaucoup que je sois à l’intersection de plusieurs disciplines. C’est ce qui me plaît et c’est ce qui donne du sens à mon engagement », affirme cette passionnée de l’océan, qui ne cache pas ses convictions écologistes.

Marine Chesnais, qui naviguait «  avant même de savoir marcher  », partait en vacances en bateau avec ses parents. © Aline Neznal / Reporterre

Son dernier spectacle, « Cherry Collapse », produit par le Triangle, un centre culturel spécialisé dans la danse, à Rennes, traite avec brio de la crise climatique et de l’effondrement, un thème peu abordé dans les créations de danse : « En ce moment, il y a beaucoup de projets sur le genre, mais assez peu sur l’écologie », dit la danseuse avec regret.

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Marine Chesnais, qui naviguait « avant même de savoir marcher », connaît la valeur de ce qui vit sous la surface argentée de l’océan. Son prénom semblait déjà la destiner à un profond attachement à l’océan. Déjà adepte de la plongée sous-marine avec bouteilles, elle a découvert l’apnée à 28 ans lors d’un stage sur l’île grecque d’Amorgos, où a été tourné le film Le Grand Bleu. « Un peu caricatural », reconnaît la danseuse dans un sourire qui fait plisser le coin de ses yeux.

«  En apnée, si tu acceptes de suspendre les réactions de ton cerveau, alors tu t’ouvres à une expérience transcendante.  » © Aline Neznal / Reporterre

Elle trouve dans cette passion une inépuisable source d’inspiration comme chorégraphe : « Toutes les recherches de mouvements et de présence que je menais sur Terre sont facilitées sous l’eau, parce qu’on peut s’abandonner à cette matière. Tout devient extrêmement fluide, extrêmement lent… »

Surtout, l’apnée permet d’accéder à un état de lâcher prise mental, qui laisse le champ libre à l’expression corporelle : « Si tu résistes, tu commences à avoir une petite voix qui te dit : “Tu n’as plus d’air, tu vas mourir, remonte !” Si tu acceptes de suspendre les réactions de ton cerveau, alors tu t’ouvres à une expérience transcendante. » Dix ans après sa découverte de l’apnée, la danseuse parvient à tenir 5 minutes et 20 secondes sous l’eau.

Un laboratoire de danse bio-inspirée

En 2019, après une parenthèse de vie parisienne, Marine Chesnais a décidé de renouer avec ses origines bretonnes. Elle s’est alors installée sur l’île de Groix et a fondé à Lorient la compagnie One Breath, un laboratoire de danse bio-inspirée. À cette époque, la danseuse réalise que les recherches en biomimétisme — la science qui s’inspire de ce qui existe déjà dans la nature — servent surtout des perspectives marchandes et productivistes « pour rendre un bâtiment plus haut, un tissu plus résistant... »

«  Sous l’eau, tout devient extrêmement fluide, extrêmement lent.  » © Laura Mommicchi

Elle décide qu’elle pourrait faire la même chose avec la danse, mais plutôt à des fins émotionnelles et artistiques, dans un but de reconnexion avec le vivant. La danseuse est persuadée que cela incarnerait de manière plus concrète et sensible les discours sur l’écologie : « On entend beaucoup de choses sur la crise écologique, mais on reste incapable de les intégrer dans notre quotidien. Où est-ce que ça bloque ? Comme danseuse et chorégraphe, je pense que la danse et les mouvements du corps sont d’excellents moyens pour faire sauter ces résistances et tenter l’expérience d’un autre rapport au monde. » explique-t-elle avec de grands gestes, manquant de renverser sa tasse de thé.

Pouvoir transformateur de la danse

Marine Chesnais est une artiste passionnée. Si elle peut parler du sens de son travail pendant des heures, il est en revanche bien plus difficile de la faire parler d’elle-même. Est-ce ce rapport à l’humilité qu’elle cultive depuis que, toute petite, elle s’est retrouvée confrontée à l’immensité du grand bleu, à bord du bateau familial ?

Marine Chesnais était déjà danseuse professionnelle avant de découvrir l’apnée à 28 ans. © Aline Neznal / Reporterre

En tout cas, la danseuse affirme que, si elle ne croyait pas dans le pouvoir transformateur de la danse, elle travaillerait sans doute dans une librairie, sur l’île de Groix : « J’aurais un mode de vie sobre, qui aurait beaucoup plus de sens pour moi, et je ne prendrais pas l’avion. Parce que là, en tant que danseuse, forcément, je voyage beaucoup », admet-elle avec une once de culpabilité, évoquant ses multiples voyages en Europe pour donner des représentations.

Mêler danse et recherche scientifique

Mais pour l’instant, Marine Chesnais n’en a pas fini avec la puissance émancipatrice de la danse subaquatique, elle qui aime tant transmettre sa passion. Avec One Breath, elle propose des ateliers d’initiation en piscine avec des collégiens bretons : « Cela consiste en une initiation à l’apnée, avec une seconde étape sur terre, où les personnes sont invitées à se réapproprier leurs mouvements sous-marins dans une danse. »

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Après « Habiter le seuil » et « Cherry Collapse », l’artiste se lance dans une nouvelle création, qui mêlera recherche scientifique et danse sous-marine : « C’est un projet qui va s’étaler sur deux ans, que je vais mener en studio de danse et en piscine, précise la chorégraphe-apnéiste, pleine d’enthousiasme. J’ai cherché une piscine avec du fond, où on peut expérimenter des états de corps différents. Il y en a une à Nancy, avec un palier à 6 mètres et un autre à 12 mètres. »

Après près de dix ans de pratique de l’apnée, Marine Chesnais peut tenir plus de cinq minutes sous l’eau. © Aline Neznal / Reporterre

Pour ce projet, elle s’entourera d’une équipe de danseurs professionnels, qui sont aussi apnéistes, ainsi que de plusieurs chercheurs et chercheuses de différentes disciplines : « Il y aura un philosophe de l’environnement, un naturaliste et plongeur scientifique, une chercheuse en savoirs du corps et pratiques somatiques, une sociologue de la transition écologique, un physiologiste de l’apnée… » La liste n’est pas exhaustive.

Tout ceci, pour essayer de comprendre ce qui se joue sur les plans neuronal, physiologique, psychologique et émotionnel quand on est sous l’eau. Un projet ambitieux, qui nous ouvrira peut-être de nouvelles pistes de connexion avec le monde sous-marin… et surtout avec nous-mêmes.

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