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Nucléaire

Au pouvoir, les écologistes peuvent-ils rester antinucléaires ?

Pourquoi certaines personnalités des mouvements écologistes, comme l’ex-ministre François de Rugy, ont-elles opéré un virage à 180 ° en matière de nucléaire ? Est-il possible de demeurer antinucléaire une fois arrivé au pouvoir ? Comment dépasser le mythe productiviste des Trente Glorieuses qui nous enferme dans cette énergie controversée ? Hervé Kempf était l’invité de Binge Audio pour répondre à ces questions.

Peut-on incarner un discours antinucléaire une fois arrivé au pouvoir ? N’y a-t-il pas une incapacité à agir ? Le fondateur de Reporterre, Hervé Kempf, répond à toutes ces questions dans « Nucléaire, le pouvoir atomise-t-il les convictions ? », épisode du podcast Programme B de Thomas Rozec, diffusé sur Binge Audio.


Thomas Rozec — Les luttes antinucléaires ont été pendant des décennies un point de ralliement, un creuset de politisation pour plusieurs générations des années 1960 jusqu’à maintenant. On aurait ainsi pu s’attendre, au moment où arriveraient au pouvoir des hommes et des femmes politiques dont l’éveil militant s’est fait au contact de ces combats, à ce que leurs convictions les poussent à faire bouger les lignes.

Or, cela n’a jamais été le cas. Plusieurs d’entre eux ont viré de bord. C’est le cas tout récemment de François de Rugy, ex-Europe Écologie—Les Verts, ex-ministre de la Transition écologique, qui expliquait début mars dans un hebdomadaire qu’il ne croyait plus à une sortie totale du nucléaire, ce qu’il défendait encore il y a peu. Il n’est pas le premier à opérer ce genre de virage. Cela veut-il dire que ses convictions antinucléaires sont incompatibles avec le pouvoir ?

Notre invité pour en discuter est mon confrère Hervé Kempf, fondateur du site Reporterre, ancien de Courrier international et du Monde, spécialiste des questions environnementales qu’il couvre et raconte depuis plus de trente ans. Je lui ai donc retourné cette question initiale : est-il possible de maintenir une ligne opposée au nucléaire une fois arrivé aux commandes, par exemple d’un ministère ?


Hervé Kempf — Cela dépend de la solidité des lobbies que vous allez affronter, et de la force de vos convictions. C’est donc la force de vos convictions contre celle du lobby en face et des intérêts existants. Si vous avez des convictions fortes, vous allez, au nom d’un intérêt général, décliner un certain nombre de politiques précises, qui vont devoir s’imposer à des intérêts qui ne sont pas généraux, même s’ils ont une légitimité.

Thomas Rozec — Mais François de Rugy n’est pas le premier, je pense à Brice Lalonde par exemple, à incarner cette présence écologiste au pouvoir et qui trente ans plus tard tient un discours pronucléaire, alors qu’il s’est lui-même construit sur l’antinucléaire.

Hervé Kempf — Dans les deux cas que vous avez cités, Brice Lalonde et François de Rugy, ils ont effectivement une culture écologique forte, notamment Brice Lalonde. Il a eu son heure de gloire dans les années 1970 et 1980. Il a été l’un des fondateurs des Amis de la Terre ; il n’était pas seulement antinucléaire, il a vraiment porté avec d’autres la question écologique. Il a soutenu René Dumont, a été ministre de l’Environnement de 1988 à 1992 sous Mitterrand. Et puis sa trajectoire politique est devenue très compliquée. Avoir goûté au pouvoir, à une très forte notoriété et à l’exercice du pouvoir en lui-même, tout cela a des effets sur vous. C’est une drogue dure. Il est très difficile de résister à cette drogue dure, quand justement vous n’avez pas des convictions extrêmement fortes et constituées. Donc pour Lalonde, je crains qu’une certaine exigence de jeunesse n’ait fini par s’effilocher.

François de Rugy en janvier 2019, alors ministre de la Transition écologique.

Quant à François de Rugy, vous savez que dans le parti des Verts, il y a ceux qui pensent qu’il vaut mieux entrer dans les institutions pas à pas en convainquant les gens de faire des compromis. Le problème est qu’en allant de compromis en compromis, le pragmatisme finit par faire oublier votre exigence première. Mais si vous êtes trop radical et révolutionnaire, vous risquez de ne pas arriver au pouvoir et de ne pas avoir l’action transformatrice que vous voulez.

« Le mouvement écologiste a pris son essor dans les années 1970 en s’opposant au nucléaire. »

Donc de Rugy était dans ce courant pragmatique pour participer au pouvoir. Et de fil en aiguille, il a fini par passer au Parti socialiste puis au parti de M. Macron, qui est maintenant un parti de droite, voire pire. Chemin faisant, il a oublié ses convictions antinucléaires qui sont la ligne d’Europe Écologie—Les Verts, dont il était membre. Peut-être que le pouvoir l’a plus intéressé qu’une certaine cohérence dans les idées. À moins que, touchées par la grâce, ses convictions aient été transformées par la révélation des bienfaits de l’énergie nucléaire !

Thomas Rozec — Quelle est l’histoire de la sortie du nucléaire chez les Verts ?

Hervé Kempf — Cela a toujours fait partie de l’histoire du parti. Mais la contestation de l’énergie nucléaire est au cœur de la conscience écologique. Quand le nucléaire, qui venait du militaire, a commencé à avoir des applications civiles et à prendre de l’ampleur dans les années 1960, il incarnait une vision productiviste et industrialiste du monde. Et fondamentalement, il l’est toujours. Le mouvement écologique est né notamment en contestation totale de l’énergie nucléaire, dans les années 1960, à une époque où l’on en savait beaucoup moins sur le nucléaire, la radioactivité, etc. Le nucléaire était vraiment l’agent, l’illustration, l’exemple d’un développement magique du monde, de la croissance. La contestation antinucléaire faisait partie du goût qu’on avait pour la défense des oiseaux, du refus des pesticides qu’on découvrait, du thème de la pollution qui apparaissait avec les déchets.

C’était un tout. On ne distinguait pas les oiseaux d’un côté, les pesticides de l’autre, puis le nucléaire. Il était évident pour tout le monde qu’il s’agissait du même bloc. Le mouvement écologiste a pris son essor dans les années 1970 en s’opposant au nucléaire. Notamment avec quelqu’un comme Pierre Fournier, qui écrivait alors une chronique très lue dans Charlie Hebdo et puis dans La Gueule ouverte.

« Si on veut éviter la dégradation, il faut changer radicalement. »

En France, les premières grandes manifestations écologistes ont eu lieu au Bugey et en Alsace contre les centrales nucléaires. Elles mettaient dans le même paquet — si vous me permettez cette expression — la contestation du monde industriel et productiviste qui détruit l’environnement. La question antinucléaire est donc au cœur de la contestation et de la critique écologistes.

La centrale nucléaire de Fessenheim, le 19 février 2020.

Thomas Rozec — Mais n’y a-t-il pas, une fois arrivé au pouvoir, une incapacité à agir ?

Hervé Kempf — Cette question est très franco-française. L’Allemagne est sortie du nucléaire, la Belgique l’a aussi décidé, l’Italie en est sortie dans les années 1980, l’Espagne a également décidé de sortir du nucléaire, comme le Danemark. Donc il y a un cas français. Cela me paraît lié à la structure d’organisation du pouvoir en France, dont le régime est très particulier : d’une part, tout gravite autour du président de la République et, d’autre part, l’élection de l’Assemblée nationale par un scrutin majoritaire à deux tours produit des majorités extrêmement fortes, même si le parti dominant n’est pas majoritaire en termes de voix.

En France, il y a deux partis dominants, avec autour deux ou trois partis plus petits, cela dépend des époques. Et puis il y a la société civile, avec de nouveaux mouvements qui vont avoir de plus en plus de poids, tout en étant exclus du pouvoir par le verrouillage de ce système majoritaire et présidentiel. Les deux cas principaux exclus du système sont les écologistes et le parti qui s’appelle désormais le Rassemblement national. Dans les années 1980, les écologistes ont fait le choix, avec Dominique Voynet et Yves Cochet, de dire qu’il fallait choisir et que si on voulait vraiment peser il fallait participer au pouvoir, en s’alliant au Parti socialiste, un des partis dans le système institutionnel que je vous ai décrit. Les Verts avaient peu de possibilités pour peser.

Alors qu’en Allemagne ou en Belgique, cela fait assez longtemps que les partis écologistes participent aux majorités, dans les Länder [États fédérés allemands] par exemple, avec une représentation importante au Parlement qui leur permet de vraiment peser. Par exemple, Dominique Voynet et Les Verts avaient négocié dans le Parti socialiste l’abandon de Superphénix [ancien réacteur nucléaire en bordure du Rhône]. Mine de rien, c’était un acquis énorme. Le surgénérateur est un système nucléaire prétendument nouveau qui pose d’énormes problèmes. Il y avait ainsi un prototype de Superphénix dans le sud-est de la France qui ne marchait pas du tout. Mais Dominique Voynet a ensuite dû accepter le projet d’enfouissement de déchets nucléaires à grande profondeur dans l’Est de la France, à Bure. Elle a aussi dû lâcher sa position sur les OGM. Et, au bout d’un moment, cela n’a plus été possible et les Verts ont quitté le gouvernement.

Soutien des paysans lors du rassemblement des 200 000 pas à Bure, le 5 juin 2016.

Thomas Rozec — Finalement, en ayant associé le nucléaire avec l’État français, on ne fera pas bouger cette ligne sans un changement complet du système ?

Hervé Kempf — Oui, s’il n’y a pas de changement complet de logiciel, on ne pourra pas bouger cela. Nous sommes maintenant arrivés à un état de catastrophe écologique lié à l’action humaine et plus précisément à un système économique de production de consommation qui signifie que, si l’on veut éviter la dégradation, il faut changer radicalement.

Poursuivre une croissance économique du PIB (produit intérieur brut) tel qu’il est conçu aujourd’hui est incompatible avec le respect des grands équilibres biosphériques, mais aussi avec une réduction forte des émissions de gaz à effet de serre, et avec l’arrêt de la destruction de la biodiversité. On est obligés de tout repenser. Cela suppose un changement profond dans notre économie, dans nos modes de consommation, dans notre culture quotidienne et aussi dans nos rapports sociaux et d’inégalités, et donc de pouvoir, qui déterminent le champ politique et la façon dont vit la société.

Les terres agricoles du plateau de Bure.

En France, nous avons toujours eu un État fort — un État protecteur qui est aussi un État fédérateur d’un pays très divers. La reconstruction qui a été faite de la France pendant les Trente Glorieuses après l’humiliation terrible de la Deuxième Guerre mondiale, s’est ensuite réincarnée par de Gaulle. Il a posé comme un de ses actes forts de réaffirmation du pouvoir de la France et de redynamisation de l’économie : « Le nucléaire, c’est super important. » Dans l’esprit de de Gaulle — et c’est pour cela aussi qu’il y a une ambiguïté fondamentale — c’était le nucléaire militaire : « Je veux la bombe atomique pour redevenir une grande puissance. » Et puis, dans la foulée, parce que c’est intimement lié, on a développé les réacteurs nucléaires, qui sont associés aussi à une idée de croissance forte. On était encore dans l’idée qu’il fallait 6 ou 7 % de croissance forte par an, et donc qu’il fallait une électricité très abondante. C’était à une époque où l’écologie était vraiment absente. Les écolos, à partir des années 1960, ont commencé à dire : « Hé oh, cela ne va pas votre truc. » Au début, ils n’étaient en réalité que quelques-uns, on les prenait pour des illuminés, des barbus, des prophètes. Ils étaient ridiculisés.

Ce logiciel d’État fort était donc totalement associé à la mythologie croissanciste, productiviste, à celle des Trente Glorieuses. Mais il faut qu’on change ce logiciel. Revenir à un État qui aura pris conscience de l’intérêt général à l’heure de la catastrophe écologique, donc partir dans une autre direction. C’est le schéma de La France insoumise, qui est radicalement antinucléaire. Et de l’autre côté, il y a les écolos, qui ont une culture beaucoup plus décentralisée, beaucoup plus locale et régionale, et pour qui c’est en faisant confiance au terrain, à la démocratie locale, aux gestes du quotidien, que l’on arrivera à changer vraiment les choses. Je pense qu’il faut arriver à trouver une bonne articulation entre les deux logiciels.

Et de l’autre côté, c’est la France du passé qui continue à rêver du nucléaire. Qui est pour le nucléaire ? La droite, le Rassemblement national qui fait son fond de commerce sur la xénophobie et dit : « On est pour le nucléaire parce que c’est la France », les Républicains parce que c’était de Gaulle, la France, « l’indépendance », et puis la droite capitaliste incarnée par Macron, qui maintient le nucléaire pour faire l’auto électrique, l’hydrogène, la 5G, et là, l’écologie, on l’oublie. Peut-être sont-ils nostalgiques de l’État gaullien des Trente Glorieuses. Mais ça, c’est le monde du passé. Il faut se tourner vers l’avenir.

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