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Vendanges : où est la main-d’oeuvre ?

Les vendanges de 2022 ont plusieurs semaines d'avance.

Alors que s’ouvre en avance la saison des vendanges, de nombreux viticulteurs peinent à trouver des volontaires. Certains se tournent donc vers des centres pour réfugiés afin de leur offrir un travail.

Joigny (Yonne), correspondance

Le mois d’août n’est pas terminé que déjà, les raisins de l’Yonne sont mûrs à point. Dès le 29 août, la chorégraphie des vendangeurs va démarrer sur les vignobles de Joigny (Yonne), soit trois semaines en avance sur le calendrier habituel. Certains viticulteurs ont même déjà commencé. « Il a fait très chaud, on a eu du beau temps, on a très peu traité cette année [trois fois, contre six à huit habituellement] », se félicite Alain Vignot, l’un des deux derniers viticulteurs de la côte Saint-Jacques à récolter son pinot noir et son chardonnay « à la main ».

Le ballet est bien rodé : le vendangeur coupe les grappes de raisin et déverse ses seaux dans des hottes portées par de solides gaillards en direction d’une benne située en bout de rang. « Cela devrait être plié en une dizaine de jours, car le raisin est mûr, la vigne n’est guère feuillue, les grappes se voient bien », précise Alain Vignot.

Outre les incertitudes d’une météo détraquée, certains viticulteurs — de l’Yonne ou d’ailleurs — affrontent un autre aléa : la pénurie de main-d’œuvre. Au fil du temps, le rituel que n’auraient jamais manqué les habitués, quelques retraités, mais aussi les étudiants « qui reprenaient les cours début octobre » n’attire plus. Payée 11,07 euros [1] bruts de l’heure, la tâche reste pénible surtout dans les pentes de la côte Saint-Jacques. Alain Vignot propose bien aux porteurs une prime de 1 à 2 euros de l’heure, mais sur un total de 50 à 60 heures de travail, la différence n’est pas extraordinaire, même si le geste est là.

De demandeur d’asile, à ouvrier viticole

À quelques jours du top départ, Alain Vignot s’est mis à placarder la ville d’affichettes, au supermarché, chez le marchand de journaux et, bien sûr, chez Pôle emploi. « Il me faut environ 45-50 personnes et j’ai 80 volontaires, mais j’aurai pas mal de désistements à la dernière minute. » Une fois les vendanges commencées, rien n’est gagné. « On en perd toujours en route, ceux qui ne se lèvent pas le deuxième jour, ceux qui rechignent, ceux qui travaillent mal. » Le viticulteur tient ses comptes quotidiennement et fait tout pour constituer une équipe fiable et au complet. Quitte à faire appel à une main-d’œuvre habituellement boudée : les demandeurs d’asile.

Le 24 août, il s’est rendu au rendre au Centre d’accueil pour demandeurs d’asile de Joigny (Coallia), un hébergement de type collectif accueillant 131 personnes pendant leur procédure de demande d’asile. Là, neuf Afghans et un Éthiopien (huit hommes et deux femmes) se sont portés volontaires pour jouer de la grappe cette année. « Ces personnes sont officiellement des réfugiés, elles sont donc en droit de travailler », précise la directrice du centre, Céline Moriez. Il n’y a donc pas de sans-papiers dans les vignes. En tout cas ici.

Les viticulteurs font face à une pénurie de main-d’œuvre. Wikimedia Commons//Dixou

« C’est vrai que les structures comme la nôtre profitent chaque année des vendanges — mais aussi d’autres travaux agricoles — pour placer des personnes ayant le statut de réfugié. » À son arrivée sur le territoire français, un demandeur d’asile n’a pas le droit de travailler, le temps que l’Ofpra [2] statue sur son cas dans un délai de six mois. Au-delà, et sans convocation de l’organisme, il peut chercher un emploi. Lorsqu’il en trouve, son employeur doit faire une demande d’autorisation de travail en ligne. Pour les autres personnes migrantes, seules ont le droit de travailler celles en situation régulière avec une carte de séjour ou un récépissé avec autorisation de travail délivrée par la préfecture.

700 postes vacants

Le recours à cette main-d’œuvre de l’ombre n’est pas nouveau. Cette année encore, le Réseau de soutien aux migrants de l’Yonne (RSM89) a reçu la demande de trois viticulteurs du Chablisien et du Tonnerrois. « Ils cherchaient chacun une dizaine de personnes. Comme nous travaillons avec des gens en situation irrégulière, nous ne pouvons pas donner suite », se désole Marie Beunas de RSM89, qui précise bien que les besoins des viticulteurs et des agriculteurs ne se cantonnent pas à la période des vendanges. La profession peine à pourvoir localement 700 postes d’ouvriers viticoles, de tractoristes, de cavistes ou encore de secrétaires, selon le RSM89.

Or les personnes en situation irrégulière pourraient bénéficier d’une admission exceptionnelle au séjour, notamment lorsqu’elles détiennent une promesse d’embauche dans les métiers sous tension. En février, les associations de soutien aux migrants se sont alliées aux organisations syndicales du secteur agricole pour demander à la préfecture d’accorder des autorisations de travail dérogatoires. « Une telle association est assez rare car, en général, la vision des associations et du monde agricole sur l’accueil des immigrés n’est pas partagée », euphémise Marie Beunas.

Leur requête commune est restée sans suite. Pourtant, elle s’inscrivait dans la droite ligne d’une recommandation du rapport parlementaire sur les conditions de vie et d’accès au droit des migrants, réfugiés et apatrides qui préconise « d’ouvrir la possibilité de travailler aux demandeurs d’asile, dès le dépôt de leur demande » sans attendre l’instruction de la procédure. Le temps que tout cela aboutisse, pas mal d’hectolitres de vin auront coulé sous les ponts.

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