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Tribune — Agriculture

Vers un cacao sans déforestation

Cacao au Cameroun.

L’industrie du chocolat et le gouvernement français ont signé une charte pour un cacao durable. Une initiative ambitieuse, écrivent les auteurs de cette tribune, qui comporte toutefois d’importants manques.

Frédéric Amiel est coordinateur général des Amis de la Terre France. En octobre dernier, il a publié Petite Histoire de la mondialisation à l’usage des amateurs de chocolat, aux éditions de l’Atelier.

Après avoir travaillé pour Mighty Earth, Greenpeace, Amnesty International et Human Rights Watch, Etelle Higonnet est désormais conseillère senior auprès de la National Wildlife Federation. Elle a été nommée Chevalier de l’Ordre national du mérite en France pour son travail de protection de l’environnement, contre la déforestation dans les industries du cacao, de l’huile de palme, du caoutchouc, du soja et du bœuf.



C’est une bonne nouvelle pour les amateurs de chocolat, la France vient de lancer une plateforme public-privé en faveur du cacao durable. Communément appelée Frisco (pour French Initiative on Sustainable Cocoa), elle vise à promouvoir un cacao « zéro déforestation », sans recours au travail des enfants et s’engage à améliorer les revenus des cacaoculteurs. Une charte, élaborée conjointement par le gouvernement français, une poignée d’ONG, des organismes de certification et la majeure partie de l’industrie française, vise désormais à garantir que seul du cacao éthique répondant à ces critères soit importé en France d’ici à 2025. Cette initiative fait écho à la Stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI), adoptée par le gouvernement en 2018 pour mettre fin à l’importation de produits contribuant à la déforestation d’ici à 2030. Pour autant, tout est-il parfait dans cette charte et pouvons-nous espérer déguster bientôt des pains au chocolat et des bûches de Noël éthiques et écolos ?

Lire aussi : Chocolat : le guide pour acheter éthique et écolo

Cette initiative française offre quelques perspectives intéressantes. Premièrement, du fait de la composition des signataires : la France a réussi à rallier la quasi-totalité des grands négociants en cacao, chocolatiers et petits chocolatiers du pays. L’obtention d’un spectre aussi complet d’entreprises laisse augurer d’un risque faible de « fuites », à savoir le maintien d’un marché parallèle prospère dans lequel les mauvais élèves continueraient à saper les efforts de la majorité. Cela distingue Frisco, dans une certaine mesure, des plateformes homologues telles que l’initiative allemande sur le cacao durable (German Initiative on Sustainable Cocoa, ou Gisco), Beyond Chocolate (généralement appelée Bisco) en Belgique, l’initiative néerlandaise sur le cacao durable (Dutch Initiative on Sustainable Cocoa ou Disco), la Plateforme suisse du cacao durable (Swissco) et Japanisco au Japon (officiellement nommée Plateforme japonaise pour un cacao durable pour les pays en développement).

Même le négociant français de cacao Sucden, qui a notoirement remporté le prix de l’« Œuf de Pâques pourri », décerné par l’ONG Mighty Earth, en 2019 pour sa faible politique en matière de cacao, a signé ! Il est encore plus intéressant de relever que plusieurs grandes enseignes de supermarché françaises se sont jointes [1] à cette initiative visant à supprimer des rayons le chocolat issu de la déforestation et du travail des enfants d’ici à 2025. La grande distribution étant le premier diffuseur de chocolat du pays et le plus gros bénéficiaire de ce marché, son soutien est crucial. D’autres démarches européennes n’ont pu obtenir un tel engagement de sa part.

Cacaoyère au Cameroun. © Frédéric Amiel

Deuxièmement, on peut se réjouir que le club des Chocolatiers engagés, qui réunit un grand nombre d’artisans chocolatiers, ait participé aux négociations et su jouer de son prestige pour pousser les autres acteurs à aller plus loin dans les objectifs sociaux et environnementaux. Ces artisans engagés ont notamment imposé que la plateforme se fixe pour objectif la garantie d’un revenu vital pour les producteurs de cacao, et ont insisté sur la nécessité d’intégrer l’approche agroécologique sous ombrage dans cette charte. Appelée aussi agroforesterie, cette technique consiste à faire pousser le cacao sous le couvert d’autres arbres, de façon à maintenir une continuité écologique dans le paysage.

Une initiative tardive, mais ambitieuse

Au cours des quatre dernières années, l’industrie du chocolat a entrepris un nombre croissant de réformes pour lutter contre la déforestation, le travail des enfants et la faible rémunération des producteurs du secteur. Dans les pays producteurs de cacao, en Afrique, en Indonésie et en Amérique du Sud, les efforts se sont largement concentrés sur l’Initiative cacao et forêts, qui rassemble la plupart des gouvernements et entreprises concernés pour tenter de mettre fin à la destruction des forêts, en particulier à travers des programmes d’aide à la diffusion de pratiques agricoles durables.

Dans les pays consommateurs de cacao, États-Unis et Europe surtout, les efforts se sont concentrés sur les Isco (Initiative on Sustainable Cocoa), des plateformes de réflexion qui ont proliféré au cours des cinq dernières années pour permettre à l’industrie de développer un cacao durable — une tâche vitale étant donné les antécédents de piètre performance sociale et environnementale de cette industrie. Cependant, malgré de grandes déclarations, elles ont éprouvé des difficultés à transformer l’engagement en action, et courent le risque de ne rester qu’une manœuvre de greenwashing pour l’industrie.

Sac de cacao au Cameroun. © Frédéric Amiel

De plus, jusqu’à récemment, les divers Isco utilisaient des définitions, des indicateurs de performance et des dates de référence divergentes, provoquant la confusion dans le monde du cacao durable, au lieu d’entraîner un mouvement mondial. L’initiative française s’est donc engagée à s’aligner sur quatre autres Isco (allemande, belge, néerlandaise, suisse), qui ont récemment signé un mémorandum pour travailler en synergie et assurer l’harmonisation de leurs engagements. Les observateurs du monde du cacao attendent avec impatience de voir si Frisco contribuera réellement à des efforts de coordination avec les autres plateformes pour garantir un plus grand succès à ces perspectives de changement.

Des manques inacceptables

Un élément en particulier reste à améliorer : l’utilisation de pesticides dans la culture des cacaotiers. Les membres de Frisco ont jusqu’à présent refusé d’inclure un plan pour réduire la quantité de ces produits phytosanitaires nocifs. C’est un échec majeur. Ils sont dangereux pour les consommateurs et pour les plus de 1,5 million d’enfants qui travaillent dans le secteur du cacao, et sont exposés à des insecticides, des fongicides et des herbicides dangereux. Des centaines de milliers d’entre eux pourraient donc développer de graves problèmes de santé, dans des pays où, par ailleurs, il est très difficile d’avoir accès à un bon système de soin.

En outre, cette utilisation de pesticides non raisonnée fait du cacao traditionnel un contributeur essentiel à la sixième extinction de masse, quand le cacao biologique, cultivé sans produits de synthèse, pourrait contribuer à inverser la tendance actuelle en préservant la biodiversité. C’est un point important même sur le plan économique, puisque la productivité des cacaoyères dépend fortement de la pollinisation par les insectes, et une mauvaise gestion des pesticides peut la mettre en péril.

Si le nouveau Frisco comporte des perspectives d’amélioration intéressantes, une vraie marge d’amélioration reste donc à combler pour promouvoir un cacao véritablement durable. Il faudra en tous les cas juger sur pièce (en chocolat ?), sachant que les progrès réels dépendront de la capacité de cette nouvelle alliance à garantir des résultats concrets et rapides dans l’année à venir.

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