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Vinz Kanté, de Fun Radio à l’écologie

L'ex-animateur radio et désormais militant écologiste Vinz Kanté, à Auderghem, en Belgique, en février 2024.

Vinz Kanté, 37 ans, a laissé tomber sa carrière d’animateur vedette à la radio, ses « morning » et « ses libres antennes », pour devenir journaliste et militant résolument écolo.

Auderghem (Bruxelles-Capitale, Belgique), reportage

Il y a tant d’embranchements dans une vie. Celle de Vinz Kanté, 37 ans, a emprunté un chemin ébouriffant. Qui aurait cru, au mitan des années 2010, que cet animateur radio deviendrait la voix d’un monde chahuté par les bouleversements climatiques et — il y tient ! — vérolé par les inégalités ?

Cette histoire, il la livre dans un sofa doré du Giulia’s Coffee and Antiques, un café d’Auderghem en Belgique, à quelques hectomètres de chez lui. Sa main gauche est posée sur les cornrows, ces tresses faites très près du crâne, de son fiston, Eden. Le petit marmotte qu’il a « 5 ans et demi » avec trois bouts de doigts devant la bouche. Il a apporté un carnet de coloriages Mickey et une palette de crayons de couleur. Nous sommes un jeudi, en période scolaire. Le daron, qui ne l’a pas déposé, se justifie : « Pendant la nuit, j’ai bougé et entendu “Blam blam blam !”. C’était mon téléphone. La batterie s’est désolidarisée, alors le réveil n’a pas sonné... »

Il est tranquille, le flow de Vincent Kanté, dit « Vinz ». Il porte un pantalon noir, un hoodie bleu canard et des lunettes. Sa barbe touffue encadre une mine souvent rieuse. Mais c’est son timbre qui nous saisit d’emblée, chaud et suave comme la dernière gorgée — la plus sucrée — du thé à la menthe qui fume sous son menton. Il en a renversé une lichée sur la table basse en bois. La théière en inox est capricieuse. « Je me fais avoir à chaque fois », déplore le Bruxellois, avec cette voix qu’il a longtemps promenée sur les ondes.

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Vinz Kanté au lancement de Limit, un média sur l’écologie, en décembre 2021.

Fun Radio, DJ et Dragon Ball

Il vivait alors ses années d’insouciance. De 2009 à 2018, il était animateur vedette et DJ chez Fun Radio, en Belgique et parfois même en France. Les auditeurs faisaient alors mine de s’endormir avec ses libres antennes dans les écouteurs et, le matin, écarquillaient les yeux en écoutant ses morning.

Florilège du contenu de ses émissions : le « Dragophone », où deux auditeurs bataillaient pour se faire inviter chez quelqu’un, appelé au hasard, en une minute chrono ; « J’kiff ta mère » (franchement sexiste), où un auditeur annonçait à son meilleur ami qu’il avait des sentiments pour la mère de ce dernier afin de l’énerver ; « Je suis ton père », où un auditeur, père de famille, appelait son fils ou sa fille pour lui annoncer qu’il n’était pas son véritable père, et que son parent biologique n’était autre que... Vinz.

D’autres fois, il concoctait des surprises aux auditeurs, comme ce jour où des fans du manga Dragon Ball ont reçu les appels d’acteurs faisant les voix françaises des personnages de la série télévisée.



La légende dit aussi qu’il est le premier animateur radio d’Europe à avoir diffusé le tube « Gangnam Style », la chanson parodique du chanteur sud-coréen Psy. Dans le petit milieu des ambianceurs de soirées, il était aussi un DJ en pleine ascension. Alors pas écolo pour un sou, il voyageait « partout » pour mixer. « Une quinzaine de fois au Japon, mais aussi à New York, au Canada... égraine-t-il. J’organisais mes propres soirées, je prenais l’avion à profusion, je jetais des iPhone dans la foule. C’est comme ça que je fonctionnais et je kiffais. J’étais un gars “no limit”. » Un ambianceur sans limites.

La fame a eu ses avantages : ses émoluments sont montés jusqu’à 8 000 euros — « brut », précise-t-il —, et il a récolté des anecdotes à la pelle. Sa « connerie la plus inutile » ? Le tournage d’une vidéo, à Las Vegas (États-Unis), pour le compte de la marque de bières Desperados, aux côtés d’influenceurs du monde de la nuit. « Et tu sais quoi ? On est monté à bord d’un avion Zéro-G, qui nous a mis en apesanteur en alternant les phases de montée, puis les plongées à pic. Et nous, on était tous dedans, déguisés comme des extraterrestres, avec des néons, et on faisait la teuf la tête à l’envers avec des bouteilles de “Despé” à la main. »

« Un jour, tout s’est arrêté. Et là, j’ai pris une grande claque »

Rétrospectivement, il s’excuserait presque pour l’ensemble de son œuvre. Il a le sentiment d’avoir alimenté une bulle maléfique. Un inframonde qui vend du rêve en toc. Vinz plonge ses prunelles marron dans les nôtres : « J’ai perfusé une génération, en lui faisant croire que la réussite c’était de consommer, de voyager loin... C’est un idéal qui rend les gens malheureux, parce qu’il n’est pas accessible à tous et qu’il est totalement décalé de l’urgence écologique. »

Sa bifurcation, il la narre comme le début d’un roman : « Un jour, tout s’est arrêté. Et là, j’ai pris une grande claque. » Après un passage bref chez NRJ, il a été embauché par la RTBF, où il a animé l’émission « Tarmac », dédiée au hip-hop et à la « culture urbaine ». Puis la pandémie de Covid-19 a déferlé sur le monde. « Je l’ai vue venir », assure-t-il en ajustant le bandeau noir sur ses cheveux. L’homme était en pleine « geekerie », passait son temps sur le site de traçage de vols d’avions Flight Radar 24, « à vérifier tous les vols au départ de Wuhan », en Chine, où le Covid a été découvert. « Je me disais déjà que c’était mort, que le monde entier allait se confiner. »

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Il a vu juste : chacun s’est claquemuré. La cervelle de Vinz, elle, était en ébullition. « J’ai cherché à comprendre pourquoi la pandémie avait été si rapide. » Il a saisi petit à petit les intrications étroites entre les pandémies et les bouleversements du climat. Jusqu’à tomber sur les rapports, ou « gros pavés », du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). « Avant, pour moi, le changement climatique était simplement une préoccupation pour plus tard, et pas une menace existentielle pour aujourd’hui. »

Déjà titubant, il a fini K.-O. en enchaînant les vidéos de la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte« crochet du droit » —, puis de l’ingénieur Jean-Marc Jancovici« crochet du gauche » — ou encore de l’auteur Pablo Servigne« Uppercut, mais avec une petite caresse, parce qu’il est comme ça Pablo ».

Et vlan ! Le voilà propulsé dans une nouvelle ère. « J’ai tout stoppé du jour au lendemain, même les voyages au Japon, dont j’étais tombé amoureux. Continuer comme avant, ça aurait été comme tirer à balles réelles sur mes deux enfants. » Il mime un tir de pistolet. Eden tressaille (comme quand son père dit des gros mots), avant d’être vite apaisé par ce dernier. « Il était temps de construire autre chose. »

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Une écologie radicale et grand public

En 2021, il a fondé son propre média sur l’écologie, Limit, une chaîne de vidéos YouTube qui se donne pour mission d’aborder, de façon pédagogique, les thématiques qui englobent les « limites planétaires ». Il a publié fin 2021 sa première vidéo, une interview de Jean-Marc Jancovici intitulée « Oui, c’est un peu la merde ».

Il a enchaîné avec des reportages et a notamment documenté en décembre 2023 la répression policière lors d’une action de désobéissance menée par le mouvement Code rouge, qui s’attaquait au secteur de l’aviation à Liège et Anvers. Action durant laquelle il a lui-même pris des coups.

Vinz Kanté dans les studios de Limit. DR

Vinz pose des questions en pensant aux non-initiés. Il donne son avis et assume son militantisme en faveur d’une écologie radicale et combative, en partageant des appels à mobilisation, y compris pour des actions de désobéissance civile. Il saupoudre le tout de références à la pop culture, aux mangas ou aux jeux vidéo. « Limit se situe à l’interface entre le savoir scientifique et le grand public, avec une forme de langage qui ne donne pas la sensation que c’est réservé à un public académique. Le but, c’est de rendre ces sujets accessibles à tout le monde, aux jeunes issus de tous les milieux socio-économiques. »

Joël Gréa, coauteur des vidéos de Limit : « Quand j’ai vu arriver cet extraterrestre, j’ai vu une forme de cœur et d’humour que je n’avais pas vu ailleurs. J’ai fait le pari qu’avec Vinz, on pourrait toucher le grand public. »

Sur la chaîne, qui emploie désormais « 2,5 personnes » grâce aux dons et aux partenariats avec des fondations, Vinz aimerait ramener de « nouveaux visages », publier des vidéos en anglais et atteindre les 100 000 abonnés sur YouTube d’ici la fin de l’année, contre plus de 60 000 aujourd’hui.



Quand il regarde ces vidéos, Armand Liétart n’est « pas tellement étonné ». Le professeur a rencontré Vinz adolescent, alors qu’il lui enseignait le français et l’espagnol en lycée technique. « Vincent était en décrochage scolaire et on sentait une forme de souffrance chez lui. » Le prof, lui, a eu de la suite dans les idées. Il a cherché « à dépoussiérer l’enseignement » et mis à disposition une caméra Sony à ses élèves en leur proposant de réaliser des reportages. « Vinz y mettait beaucoup d’énergie. Il avait déjà cette voix reconnaissable entre mille. » « Ce mec m’a donné confiance, souffle Vinz, reconnaissant. C’est le premier à ne pas m’avoir défoncé en réunion parents-profs. Il a éclairci mon chemin. »

Il n’était pourtant pas mal embarqué, Vinz, quand il est venu au monde le 22 octobre 1986, de la rencontre entre un mécanicien au parcours tortueux, sénégalo-malien né à Casablanca (Maroc), et d’une responsable des ressources humaines liégeoise « peace and love, plutôt bourgeoise ». Il garde des souvenirs émus d’une jeunesse heureuse passée à Anderlecht : le générique de « Dragon Ball Z » à la télé, ses premiers émois musicaux pour « Regulate », du rappeur Warren G, ses parties sur la console Master System de Sega.

Il convoque une succession de paysages-images, et on se retrouve avec lui, dans ses virées entre voisins pour aller « taper des foots ». Mais ce qu’il aimait par-dessus tout — « un peu pour échapper aux disputes de [s]es parents sur [s]on éducation » —, c’était pédaler seul sur son vélo rouge, un « MTB Mountain Bikes », « avec des champs jaunâtres et de la forêt tout du long ». Durant l’affaire du pédocriminel Marc Dutroux, il allait moins loin, tenu de venir pointer régulièrement à l’interphone.

Vinz Kanté, ici enfant, est né d’un père sénégalo-malien et d’une mère liégeoise. © Vinz Kanté / Montage Reporterre

De cette époque, il a hérité d’un tic. Démonstration. Il tourne la tête sur le côté, pince ses lèvres et souffle comme dans une sarbacane. « C’est comme ça que j’expulsais les mouchettes que je gobais sur la route. » Il a conservé cette manie, « mais c’est idiot, désormais tu peux pédaler la bouche ouverte, il se passe plus rien ». Il se souvient d’avoir vu les magasins Decathlon, Quick et Cora remplacer des terres fertiles dans son quartier : « L’Anthropocène s’est déclaré devant moi », résume-t-il.

Eden et sa grande sœur Anaïs, 10 ans, ne perdront pas tant de temps à réaliser ce qui se joue. Lui et sa compagne, la chanteuse Kipili, prennent le temps de parler « de tous les sujets » avec leurs marmots. « Elle aussi s’est engagée sur la voie de la décroissance, mais par un biais différent : elle s’intéresse énormément à la spiritualité des peuples autochtones d’Amazonie et d’Afrique. » La famille a mis en scène son changement de cap dans le documentaire Même pas peur, l’écoanxiété comme moteur, diffusé sur la RTBF.

Après plus de deux heures d’entretien, bien trop longues pour Eden, le Mickey du cahier de coloriages se retrouve avec des bras carminés de vert. Au parc, pendant que son père prend la pose devant notre appareil photo, le petit s’enhardit et imite la célébration du footballeur Kylian Mbappé après un but. Le regard fier de papa Vinz frise.

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