À Bure, un vote décisif ce soir dans la bataille contre les déchets nucléaires

18 mai 2017 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Les conseillers municipaux de Mandre-en-Barrois, dans la Meuse, doivent voter ce jeudi la cession ou non du bois Lejuc à l’Andra, l’agence chargée de mettre en place la poubelle nucléaire Cigéo. Ce vote est capital pour l’avenir du projet.

Ce jeudi 18 mai autour de 18 h, sous l’œil des journalistes et la surveillance de la gendarmerie, les onze conseillers municipaux du village de Mandres-en-Barrois (Meuse) devront se prononcer sur l’avenir du projet d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo. Rien de moins. À la demande du maire de la commune, Xavier Levet, les élus devront voter afin de valider la cession du bois Lejuc à l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Sans cette délibération cruciale, l’Andra ne pourra pas entrer en possession de ce bois stratégique, dans lequel elle prévoit d’implanter les puits d’accès et d’aération de la poubelle nucléaire.

Ce conseil municipal n’est qu’une énième péripétie d’une longue série qui voit s’affronter l’Agence aux opposants à Cigéo. Si vous les avez ratées, voici les principaux épisodes :

  • le 13 janvier 2013, les habitants de Mandres-en-Barrois ont exprimé leur opposition à la cession du bois communal à 50 voix contre 35, lors d’une première consultation populaire ;
  • le 2 juillet 2015, le conseil municipal a voté à 7 voix contre 4 la cession de la forêt, dans des conditions jugées irrégulières par plusieurs habitants, qui ont porté plainte pour contester cette décision ;
  • le 28 juin 2016, les opposants au projet Cigéo ont occupé le bois Lejuc afin de bloquer les défrichements lancés par l’Andra de manière illégale. Depuis cette date, ils ont construit des cabanes et monté des barricades. Ils seraient actuellement plusieurs dizaines à vivre au quotidien dans la forêt ;
  • le 28 février 2017, le tribunal administratif de Nancy leur a donné raison, en annulant la délibération municipale en raison d’irrégularités dans le déroulement du scrutin. Une décision de justice contestée par l’Agence nationale des déchets radioactifs. Dans un communiqué du 28 avril, elle a rappelé qu’elle reste « propriétaire des lieux ». Les juges ont donné quatre mois à la commune pour revoter, faute de quoi le bois redeviendra communal.

« L’Andra s’est installée en Meuse grâce à l’achat des consciences » 

L’enjeu du conseil municipal de ce jeudi 18 mai est donc de taille. Et rien ne semble joué. « Nous sommes certains que quatre élus voteront contre la cession, mais d’autres pourraient suivre, ou s’abstenir », estime Michel Labat, un habitant de Mandres et farouche opposant. Mais pour lui, quelle que soit l’issue du scrutin, « il n’est pas question de céder face à l’Andra ». Avec deux autres habitants, il a décidé de porter plainte pour faux et usage de faux contre le maire.

En cause, le contrat d’échange signé entre la mairie et l’Andra le 6 janvier 2016 devant notaire. « Le maire y déclarait que la délibération du conseil municipal n’avait pas fait l’objet d’un recours devant le tribunal administratif. Or, un tel recours avait été déposé moins de trois semaines auparavant, précédé lui-même d’un recours gracieux signé par 31 habitants, le maire ne pouvait pas l’ignorer », explique Me Samuel Delalande, l’un des avocats des habitants.

Un détail qui n’en est pas un puisque « le notaire aurait pu refuser de valider le contrat d’échange s’il avait eu connaissance de ces recours ». Et le bois ne serait pas devenu propriété de l’Andra.

Avec cette nouvelle plainte, Michel Labat espère montrer que « certains de nos élus, dont notre maire, sont irresponsables ». Car au-delà du cas symbolique du maire, les opposants dénoncent des situations récurrentes de conflits d’intérêts entre l’Andra et plusieurs conseillers. Depuis la Maison des résistances de Bure, Sylvestre [un nom d’emprunt] pointe « une série de petites magouilles pour réaliser un grand projet inutile et imposé ». Certains, comme le maire, ont des proches employés par l’Andra. D’autres bénéficient de baux de chasse accordés par l’Agence. D’autres encore ont obtenu des terres agricoles via des redistributions foncières orchestrées par l’Andra et la Safer.

« L’Andra s’est installée en Meuse grâce à l’achat des consciences », estime Sylvestre. Le Groupement d’intérêt public (GIP), qui distribue chaque année 60 millions d’euros de subventions aux départements de la Meuse et de la Haute-Marne, a ainsi largement participé à l’acceptabilité sociale du projet. « C’est une politique insidieuse : plutôt que de passer en force ou d’assumer ses responsabilités, l’État préfère développer un système clientéliste, et pousse les habitants à participer à la destruction de leur propre territoire », s’indigne l’opposant. Pourtant, ça et là dans les environs, des voix s’élèvent pour contester Cigéo : mi-mai, les habitants de Doulaincourt (Haute-Marne) se sont prononcés à 90 % contre la nucléarisation de leur territoire. « Cette délibération montre bien comment l’État fait reposer sur les épaules de onze élus d’une commune rurale le choix d’un projet démesuré », poursuit Sylvestre.

« Nous vivons sous occupation policière, c’est insupportable et démesuré pour un village de 120 habitants ! » 

À Mandres-en-Barrois, où les trottoirs ont été refaits et où les lampadaires paraissent flambants neufs grâce au GIP, Michel Labat constate tous les jours les résultats de cette politique : « Le fatalisme prédomine, les gens se disent qu’on n’y peut rien, qu’il faut bien mettre les déchets quelque part, que ce n’est pas si terrible. » Même si, depuis quelques semaines, le bal incessant des camions de gendarmerie et les contrôles d’identité récurrents ont réveillé le ras-le-bol des citoyens. « On peut être contrôlé trois fois en moins d’une demi-heure, nous vivons sous occupation policière, c’est insupportable et démesuré pour un village de 120 habitants ! » s’emporte M. Labat.

Dans le bois Lejuc.

Alors, pour échapper à l’ambiance tendue dans sa commune, il se réfugie régulièrement dans le bois Lejuc. « Cela me fait plaisir de voir ces jeunes vivre dans les arbres, il faut du courage pour tenir la forêt. » Dans une lettre publique, il apporte avec d’autres habitants des environs son soutien à l’occupation illégale du bois : « Nous réaffirmons notre totale solidarité face à la défense légitime de cette forêt que nous aimons, dans laquelle nous nous promenons, nous chassons et nous faisons notre affouage. Cette forêt regorge de souvenirs, elle est le dernier de nos espaces communs et nous ne voulons pas la voir se transformer en dépotoir radioactif. Ce bois n’est pas à l’Andra, c’est notre bois communal ! »

Les occupants du bois vivent sous la menace d’une expulsion depuis le 26 avril dernier. Mais ils n’entendent pas se laisser intimider, et multiplient les actions : défilé de « l’Andrastik Circus » dans les rues de Mandres, manifestation des 300.000 pas ce samedi 20 mai à Saint-Dizier, chantiers collectifs du 19 au 26 juin.

Une détermination partagée par certains habitants de Mandres, qui le rappellent dans leur communiqué : « Nous continuerons de résister face à l’injustice, à l’achat des consciences et des élus, et l’accaparement de notre territoire par l’Andra. Si l’État décide d’expulser notre forêt, c’est le village de Mandres-en-Barrois qu’elle expulse. Nous ne resterons pas les bras croisés ! »




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Lire aussi : Bure : le tribunal de Nancy invalide la cession du bois Lejuc à l’Andra

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : VMC Camp

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