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Culture et idées

À Cannes, l’écologie mise sous le tapis

La mannequin Grace Elizabeth sur le tapis rouge de « Killers Of The Flower Moon » au Festival de Cannes, le 20 mai 2023. Le film de Martin Scorsese parle de l'assassinat de membres d'une tribu ayant trouvé du pétrole sur leurs terres.

Avec ses stars, ses jets privés et ses yachts, le Festival de Cannes promeut un monde à des kilomètres des considérations écologiques. Mais certains tentent de faire bouger les choses.

« Si on ne se bouge pas le cul maintenant, on va perdre cette planète ! » Ce coup de gueule poussé par l’acteur Harrison Ford le 21 mai dernier, sur le plateau de France 2 en plein Festival de Cannes, peut faire sourire. L’interprète d’Indiana Jones, fervent collectionneur d’avions et de voitures de luxe, est-il le mieux placer pour faire croire qu’il se préoccupe de l’avenir de l’humanité ? Hypocrisie, coup de com’, aveuglement ou dissonance cognitive ?

Le réalisateur Cyril Dion penche pour cette dernière option. « À part quelques personnes qui ont mis en place une forme de radicalité dans leur vie, tout le monde fait pareil. On s’alarme du réchauffement climatique et on va quand même prendre l’avion. Cette dissonance est inhérente à nos sociétés et on ne va pas faire semblant de le découvrir quand ce sont des acteurs qui le disent », explique-t-il à Reporterre.

Parler écologie... en face de BMW

Parler d’écologie au Festival de Cannes est comme imaginer James Bond dire adieu à son Aston Martin. Une gageure. Depuis le 16 mai dernier, des centaines de stars viennent des quatre coins du monde en avion fouler le tapis rouge et signer des contrats avec les plus grandes marques de publicité. Certaines ont voyagé en jet privé et auraient émis près de 600 tonnes de CO2 en une semaine, selon ANV-COP21 Nice. C’est également un défilé de yachts plus polluants les uns que les autres, scrutés par le compte Yacht CO2 tracker.

« Il est vrai qu’il existe un décalage avec des hélicoptères qui tournent au-dessus de nos têtes toute la journée et nous qui parlons d’écologie. Mais je n’ai jamais vu autant de conférences sur le sujet que cette année, que ce soit sur les récits ou sur la manière de produire plus responsable », assure Alissa Aubenque, directrice des opérations chez Ecoprod, une association lancée en 2009 par des acteurs du secteur audiovisuel pour réduire les effets environnementaux des productions.

Depuis deux ans, Ecoprod remet ainsi un prix distinguant un film produit de manière écoresponsable. Cette année, il a été décerné à Just Philippot pour son premier long métrage Acide. 11 films étaient candidats sur les 80 projetés au festival. « Cela reste encore peu, concède Alissa Aubenque. Mais nous espérons en avoir plus chaque année ; d’autant que nous avons eu beaucoup de monde à notre remise de prix. »

Pourtant, le Festival de Cannes tente de faire bonne figure. Recyclage du tapis rouge, fin des bouteilles d’eau en plastique, valorisation des déchets, une contribution à certains projets environnementaux à hauteur d’environ 1,3 million euros... Des petits gestes pas forcément pertinents : certains projets financés sont accusés de greenwashing, comme celui de préservation de la forêt au Zimbabwe, selon un article de Disclose. En 2021, une sélection climat avait été lancée, incluant par exemple le documentaire Animal de Cyril Dion ou encore La Panthère des neiges de Vincent Munier et Sylvain Tesson. Mais depuis, pas grand-chose. « Il y a une difficulté du milieu à s’impliquer dans les questions écologiques par crainte de se faire critiquer, c’est un monde aux antipodes en termes de consommation et de voyage. Les gens se disent que, quoi qu’ils fassent, ils se feront taper dessus », précise Cyril Dion.

En attendant, les badauds se pressent toujours sur la Croisette, à l’affût d’un selfie avec des starlettes qui arrivent à bord de BMW. La marque est en effet partenaire du festival et en profite pour faire la promotion de ses énormes véhicules électriques. L’année dernière, la patrouille de France avait sillonné le ciel azuréen tandis que Tom Cruise montait les marches pour présenter le film Top Gun : Maverick. Un luxe ostentatoire à 1 000 lieues des considérations de sobriété. « On sait bien que le Festival de Cannes n’est pas écologique, on ne fait pas semblant de le découvrir tous les ans », remarque Cyril Dion.

Un manifeste pour verdir le cinéma

Pour tenter de faire bouger les choses, le réalisateur a corédigé un manifeste avec le nouveau collectif CUT ! (Cinéma uni pour la transition) L’objectif : mettre le 7ᵉ art au service de l’écologie en lançant trois chantiers. D’abord sur la forme, afin d’aider les productions à réduire leur empreinte carbone. Ensuite sur le fond, pour que les autrices et auteurs écrivent des histoires permettant de changer les imaginaires. Enfin, sur la diffusion de ces films, pour qu’ils soient le plus large public possible. Une plateforme est en cours de développement pour mettre en lumière les initiatives existant déjà. « Les gens sont à l’écoute, ils savent qu’il faudra y passer tôt ou tard, explique la réalisatrice Julie Amalric, également membre du collectif CUT !. L’époque où l’on vous regardait de travers quand vous parliez d’écologie est terminée. D’autant que cela rime souvent avec économie, comme lorsqu’on impose un repas végétarien par semaine dans les tournages. »

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Les paillettes cannoises occultent aussi une grosse partie du milieu qui tente de s’en sortir avec des bouts de ficelle. « Des tas de gens font déjà du cinéma de façon écologique par contrainte et avec la petitesse de leurs moyens », explique Clément Schneider, vice-président de l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (Acid). Pour lui, le manifeste du collectif CUT ! est un peu « incantatoire et ne fait de mal à personne ». Il estime que les grosses productions ne pourront jamais sortir de leur schéma somptuaire. « La dépense est consubstantielle au cinéma. Il faudrait faire un gros travail pour renoncer à cela, mais je ne suis pas sûr que les gens y soient prêts. Il y a un côté “bigger than life” qui est assez anti-écologique », poursuit Clément Schneider.

« Il y a un côté “bigger than life” qui est assez anti-écologique »

Peut-on imaginer un Festival de Cannes autrement ? Un évènement qui abandonnerait son étiquette bling-bling et consumériste, dont les participants sortiraient de leur tour d’ivoire pour se frotter aux réalités sociales et écologiques. Certains en rêvent. « Produire de nouveaux récits, c’est un énorme chantier. On pourrait commencer par changer de petits détails de narration. Est-ce que dans son prochain film, Brad Pitt ne pourrait-il pas incarner un personnage qui refuse de prendre l’avion et qui voyage en train ? Qui déciderait de recycler du plastique ? » poursuit Julie Amalric. « Nous sommes la société du spectacle et nous devons nous demander à quoi nous servons. Faire du divertissement pour les gens qui oublient la catastrophe écologique ? Ou accompagner cette mutation culturelle en racontant des histoires qui nous aident à le faire ? » conclut Cyril Dion.

L’écologie n’est pas la seule épine dans le pied du festival. Alors que l’actrice Adèle Haenel a publié une lettre appelant à déserter cette profession, le festival a choisi d’ouvrir l’évènement avec... Jeanne du Barry. Réalisé par Maïwenn, le film offre le 1er rôle à Johnny Depp, un acteur accusé de violences conjugales envers son ancienne compagne Amber Heard.

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