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À Nantes, un jardin autogéré réjouit enfants et habitants

12 juillet 2018 / Nicolas de la Casinière (Reporterre)

Le jardin collectif et autogéré des Ronces, à Nantes, résiste à un projet immobilier présenté sous un jour agricole qui modifierait en profondeur ce quartier populaire.

  • Nantes (Loire-Atlantique), reportage

« Pour ouvrir la cosse, tu tires sur le fil, sur le côté, là, comme ça. Vous vous les partagez, les enfants… » À genoux auprès des pois gourmands et des radis qu’ils ont plantés il y a trois mois, les gamins sont tout excités. « Qui en veut ? Moi, j’en ai une tonne ! » dit un garçon jubilant en brandissant sa main ouverte, trois petites cosses de petits pois posées sur la paume. « On pourrait y passer des journées… Comme expérience pédagogique, c’est une chance d’avoir ce jardin tout près de l’école », dit une institutrice. Squatté et autogéré depuis avril 2014 sur un terrain appartenant à la métropole nantaise, le jardin est à deux pas de leur cour de récréation.

Les fèves.

Les deux instituteurs, les parents d’élèves, et les enfants des deux classes de CP de l’école publique Maurice-Macé ont marché 750 mètres pour venir écouter des histoires d’abeilles, de puits retrouvé dans les broussailles, de cardes qui ressemblent à des artichauts, de ronces apprivoisées, mais aussi d’opposition au projet urbain officiel qui doit remodeler tout ce quartier. « On ne cache pas qu’on est en lutte, dit Julien. On avait recentré nos énergies sur le jardinage, mais le politique est revenu en force l’automne dernier, avec la procédure dite de “concertation” de la métropole, les réunions publiques et en parallèle les fouilles archéologiques. On ne sent pas la pression d’une éventuelle expulsion. On nous a juste fait savoir qu’on n’était pas au bon endroit vis-à-vis des plans prévus. De toute façon, le jardin, c’est un moyen, pas un but en soi. On n’a pas trop l’intention de tenter de le sauver en négociant. Il n’est pas question d’intégrer le projet. »

« C’est une lutte politique, une mini Zad nantaise » 

Pour les gens qui fréquentent ce jardin mi-sauvage mi-apprivoisé, viennent y biner les parcelles, flâner, discuter à l’ombre ou pique-niquer, il est un « espace rare de rencontres, d’expérimentations, de liberté, qui devient incontournable dans le quartier ». Cette réappropriation réveille un jardin en sommeil et offre le seul endroit où l’avenir du quartier peut s’exposer et se débattre avec des voisins, hors du discours officiel des aménageurs. L’essentiel des parcelles est cultivé collectivement. Chacun y travaille comme il l’entend et, au moment de la récolte, prend ce dont il a besoin. La partie collective voisine avec une dizaine de parcelles individuelles ou familiales. Il a suffi de quelques tracts glissés dans les boîtes aux lettres des environs, invitant à venir cultiver un carré de légumes, et le bouche-à-oreille a fait le reste. La cabane à outils, les bêches et arrosoirs, le puits, le compost et la paille sont partagés. L’individuel est vite rattrapé par une histoire de mise en commun.

Julien et l’institutrice.

Philippe, qui vit de petits boulots, vient de débroussailler son coin. Il cherche de l’argile pour améliorer le sol au pied des plants : « J’habite dans un studio, évidemment sans jardin. C’est à trois kilomètres. À vélo, j’en ai pour dix minutes. Ici, on est un peu à la campagne. Et puis, c’est une lutte politique, une mini Zad nantaise, si ça peut mettre un petit grain de sable dans l’engrenage… »

Pour les urbanistes, les techniciens de la métropole et les élus, c’est clair, on se situe au cœur de la zone d’aménagement concerté (ZAC) Doulon-Gohard.

Pour certains sociologues et étudiants, cette zone d’aménagement concerté ne relève pas de la concertation, mais d’une lutte urbaine qui s’enracine. Elle offre un lieu d’observation d’une résistance terre à terre à une planification urbaine décidée verticalement. Pour un géographe, ce serait plus un « tiers paysage », un « fragment indécidé du jardin planétaire », selon l’expression du paysagiste Gilles Clément. Pour les aménageurs de la métropole, c’est une épine dans le pied de leur projet. « Le projet d’aménagement prévoit de relocaliser les jardiniers volontaires sur un autre site, en zone naturelle », explique-t-on à Nantes métropole. Mais pour l’heure, le futur écoquartier n’est pas entré en phase de réalisation. Pas d’expulsion ni de procédure judiciaire ne sont en cours ni même en vue contre celles et ceux qui ne seraient pas de bonne volonté.

« On prend racine » 

Affalés dans des canapés récupérés, loin de ces enjeux de géopolitique locale, les écoliers sont enjoués, ravis de goûter sous l’ombrage du noyer, et de pouvoir reprendre des parts de gâteaux cuits dans le four à pain construit près de la serre. Les enfants sont venus il y a trois mois pour les semis, ils se sentent un peu chez eux. Certains sont passés entretemps avec leurs parents, leurs grands-parents, pour leur faire découvrir le jardin des Ronces et ses petits secrets. Le labyrinthe des prunelliers, les ruches, le poulailler et ses sept poules, le nouveau verger de pommiers, poiriers et pruniers. Le figuier n’a pas pris. Les jeunes guides ont aussi montré les petits pieds de vigne : un cépage noah, un vin rebelle, prohibé en France depuis 1935, mais toujours cultivé clandestinement par quelques vignerons du coin, entre deux rangs de vigne autorisée. Pour l’éradiquer, on a raconté qu’il rendait fou, voire aveugle, simplement parce que le noah produit un vin plus fort en méthanol. Avantage, ce cépage productif, rustique et facile à cultiver, n’a pas besoin de protections phytosanitaires. « Bref, on prend racine », dit Benjamin, l’un de ces jardinier·es roncier·es.

Goûter à l’ombre du noyer.

L’accueil des riverains a été d’emblée favorable, ils apprécient de revoir cultiver cet espace maraîcher en déshérence. Un retour à la mémoire du quartier, à la terre-potager, qui travaille et qui nourrit. Les pensionnaires de la maison de retraite voisine ont arpenté avec plaisir les allées défrichées. Les liens avec les voisins sont toujours bienveillants. Que l’école publique en fasse un terrain de découverte augmente la visibilité de ce projet militant, et l’inscrit dans la vie du quartier. Tout comme la dernière fête annuelle du jardin, très fréquentée, tant par les riverains que par les militants soutenant l’initiative qui dure. Chorales, jazz-rock, punk, cantine à prix libre, jeux, débats et déballages de pique-nique. Le dernier plan officiel de Nantes métropole fait même figurer le jardin des Ronces, que Google a aussi officiellement répertorié et que le peu rebelle quotidien régional Ouest-France évoque comme « jardin non autorisé par la mairie » et non un « squat », avec le côté péjoratif qui accompagne souvent ce terme.

Dominé par un petit château d’eau typique du paysage maraîcher du quartier, cet hectare et demi face au cimetière était à l’état sauvage, abandonné depuis près de 40 ans. Il a été débroussaillé par des mains militantes, ouvrant des trouées potagères entre des massifs de ronces taillés comme des massifs.

Le paysage maraîcher.

De mémoire, des voisins localisent la zone du puits, qui est finalement retrouvé au cœur d’un bosquet touffu de ronces. Une redécouverte précieuse pour arroser les plants de tomates. Un vélo sans roue sert désormais de pompe pour remonter des baquets d’eau profonde. « Quand on est arrivés, le sol était si sableux, du fait des apports, année après année, du maraîcher d’avant, qu’il n’y avait que des fourmis. Maintenant, on a des vers de terre », explique Solange aux écoliers accroupis devant les pois gourmands. Avec des coups de main du collectif Sème ta Zad passé du bocage de Notre-Dame-des-Landes au maraîchage urbain, l’occupation de la friche s’est pensée dès le départ comme un espace de résistance au projet urbanistique des Gohards, qui veut implanter trois milliers de logements en remodelant ce quartier populaire fait de jardins ouvriers, de terrains occupés plus ou moins légalement, d’aire d’accueil des gens du voyage, de cité cheminote, de HLM et de petites maison modestes.

« Il n’y a là rien d’une agriculture nourricière » 

Un grand chantier urbanistique doté d’un budget de 61,7 M€, mais qui met surtout en avant la création de quatre fermes urbaines, immiscées entre les programmes des promoteurs. La présentation du futur quartier Doulon-Gohards par Nantes métropole frise l’écoblanchiment : « C’est un projet agricole en pleine terre, en culture biologique, peu mécanisé dont les modes de distribution s’orienteront vers les circuits courts et la vente directe. C’est aussi un projet économique d’installation agricole en ville, productif d’un revenu agricole et d’emplois paysans, qui s’harmonisera avec la construction de 2.700 logements et l’arrivée de nouveaux habitants », explique la présentation officielle.

Les semis des écoliers ont poussé.

En fait, le projet d’installation de petits paysans en ville n’est qu’un alibi. Les quatre surfaces agricoles d’interstices ne représentent que 3,7 % de la surface urbanisée par le projet. Et il faudra une modification du plan local d’urbanisme pour les classer en zone AD (zone agricole durable). Ce ne seront pas des exploitations maraîchères normales, mais des vitrines, des espaces de démonstration. La plus petite, dédiée à un atelier d’insertion, est programmée sur un demi-hectare, la plus importante « pépinière de talents avec activité de formation autour de nouvelles formes d’agriculture », sur quatre. La ferme « à vocation scientifique, orientée recherche et formation » occuperait un hectare, celle présentée comme « vitrine du terroir nantais », 1,30 ha.

Le puits du jardin des Ronces, au fond, derrière la ribambelle d’enfants.

« En fait, il n’y a là rien d’une agriculture nourricière, dit Julien. Quand on parle de ces fermes urbaines, on ne parle plus de béton. Même nous, on tombe dans le piège. On en oublie les 2.700 logements qui seront surement 3.000 au cours de l’opération, comme cela s’est passé ailleurs. Ces fermes, moins de 4 % de la surface à aménager, servent juste à faire passer le projet immobilier. » Le poireau qui cache la forêt de grues du BTP, le confetti potager masquant l’artificialisation des sols.

Au jardin des Ronces aussi, ce concept de microfermes en ville sert d’écran de fumée. Dès le départ, le collectif des occupants a veillé à ne pas jouer le jeu institutionnel, ne se constituant pas en association, refusant de participer à la concertation mise en place par les technocrates, communicants et urbanistes de la métropole. « Ils sont bien embêtés. Ce qu’ils prétendent faire, c’est ce qu’on fait déjà… », sourit Benjamin. Cela complique la stratégie publique pour faire dégager ces gêneurs, même si l’élu à l’urbanisme laisse entendre qu’on pourrait intégrer ces jardiniers en marge, sauf bien sûr si c’est « un projet idéologique ». Des fois que la mauvaise graine s’enracine.



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Source : Nicolas de la Casinière pour Reporterre

Photos : © Nicolas de la Casinière/Reporterre
. chapô : au jardin des Ronces.

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