À l’hôpital des animaux sauvages, on « réconcilie l’Homme et la nature »

Durée de lecture : 12 minutes

21 juillet 2020 / Lorène Lavocat et David Richard (Reporterre)



Le territoire français manque cruellement d’espaces dédiés aux soins de la faune sauvage. Ravitaillement à la pince à épiler de jeunes martinets, soin d’une buse à l’humérus cassé et découpe de poussins pour nourrir les rapaces… Reporterre a passé une journée dans l’un de ces « hôpitaux », dans l’Hérault.

  • Laroque, Hérault, reportage

Le long de la départementale encombrée de vacanciers, entre le supermarché et le camping, un lourd portail indique discrètement « Hôpital faune sauvage ». Derrière, d’imposantes serres et une demi-douzaine de cabanons se déploient sur un terrain jauni par le soleil estival. D’un sourire et d’un pas vifs, une dame en blouse verte nous entraîne vers un bâtiment, au fond du jardin : Marie-Pierre Puech, vétérinaire, est fondatrice de ce centre de soins, construit il y a douze ans sur son propre terrain. « C’est un peu la course ce matin, souffle-t-elle en ouvrant la porte, nous devons préparer la nourriture, ausculter les derniers arrivés, peut-être faire quelques piqûres. » À l’intérieur, la salle sent le fauve et résonne de pépiements incessants. Alignées sur des étagères, des cages abritent des bêtes blessées ou épuisées, entourées par des bénévoles qui leur prodiguent soins et attention.

Marie-Pierre Puech, vétérinaire et fondatrice du centre de soin l’Hôpital de la faune sauvage.

Léa, trentenaire, berce délicatement une buse trouvée dans la rivière avec un humérus cassé, tandis qu’Éva, la vingtaine, nourrit un minuscule guêpier d’Europe à l’aide d’une pipette. « Végétarien de longue date », Greg plume et découpe des poussins qui iront nourrir les rapaces abrités dans les serres. Au milieu, Marie-Pierre Puech distribue les missions, en chef d’orchestre infatigable. « Ici, c’est le Samu social des animaux ! » plaisante Marjorie, en emmenant un milan noir soigné dans une cabane un peu plus spacieuse.

Léa prend soin d’une buse trouvée près d’une rivière avec un humérus brisé.

En une heure, des visiteurs sont venus déposer un chevreuil frappé par une voiture, un moineau puis un martinet très mal en point, visiblement attaqué par un chat. « Tous ces animaux sont malades des humains, dit Marie-Pierre Puech en examinant un bébé hérisson, dont la mère a été tuée par une tondeuse à gazon. Ils vivent sous notre emprise, nous leur laissons si peu d’espace. » La prédation (par des chats ou des chiens), les chocs avec des véhicules ou avec des objets fixes (ligne électrique), les tirs volontaires ou involontaires sont des motifs fréquents de blessures et révèlent en creux la pression exercée par les humains sur leur environnement. « La plupart des causes d’accueil dans un centre sont liées à l’activité humaine », confirme par téléphone Adrien Corsi, soigneur et administrateur du Wildlife Rescue Union (WRU), une jeune association qui fédère au niveau européen les centres de sauvegarde.

Un martinet.

Chaque année, l’hôpital géré par l’association Goupil connexion accueille entre 2.600 et 3.400 bêtes — 80 % à plumes, 17 % à poils — principalement en été. En cette période, de nombreux juvéniles sont ramassés : des poussins tombés du nid ou ayant raté leur envol, certains devenus « orphelins »… Tous ne devraient pas se retrouver à Laroque : « Les gens ont tendance à se précipiter pour récupérer un petit oiseau sur le sol, mais parfois, c’est tout à fait normal qu’il soit là, et les parents ne sont pas loin », précise Marie-Jo, qui tient le standard téléphonique, afin d’aiguiller celles et ceux qui trouvent un animal. Le manque d’eau et la chaleur peuvent également causer d’importants dégâts parmi les plus fragiles.

Marie-Thé, 80 ans, prépare tous les matins une pâtée revigorante à base de viande hachée et de vitamines

Les jeunes martinets font ainsi partie des principaux pensionnaires estivaux. Mi-juillet, l’hôpital en accueillait plus de 800, qu’il faut nourrir plusieurs fois par jour. C’est Marie-Thé, 80 étés dont 20 passés au sein du Goupil, qui leur prépare tous les matins une pâtée revigorante à base de viande hachée et de vitamines. « Ça commence à être dur de faire ça, admet l’octogénaire en enfournant, à l’aide d’une pince à épiler, quelques miettes de viande dans le bec d’un oisillon. Mais il faut bien s’en occuper, et on n’est pas si nombreux. » Plus d’une centaine de bénévoles de 14 à 80 ans font vivre l’association.

« Le bénévolat est essentiel pour nous, car une personne qui vient ici pour aider, c’est une personne sensibilisée de plus, assure Marie-Pierre Puech. C’est en apprenant à soigner qu’on apprend à prendre soin… et en prenant soin de la faune sauvage, nous prenons soin de nous. » Voici le leitmotiv de cette vétérinaire inlassable, engagée depuis 1996 au sein de l’association Goupil. « Je rêve d’un monde où humains et animaux seraient amis », dit-elle. Elle a ainsi beaucoup travaillé avec les éleveurs locaux : « Les chouettes effraie et chevêche sont des carnivores nocturnes, qui participent à la régulation des petits mammifères comme les rongeurs, explique-t-elle. Mais elles sont menacées par la destruction de leurs habitats et l’usage répandu de la mort-aux-rats dans les fermes. » Par des actions de sensibilisation et de poses de nichoirs dans les fermes, la vétérinaire a voulu œuvrer « à réconcilier l’Homme et la nature ». Aujourd’hui, des dizaines de ces rapaces nocturnes peuplent à nouveau le département.

Greg, tatoueur à Montpellier et bénévole à l’Hôpital de la faune sauvage.

Avec la création de l’hôpital en 2008, les actions de sensibilisation se sont multipliées. « Ici, on ne soigne pas tant la biodiversité que les humains, car c’est surtout nous qui n’allons pas bien », affirme encore la vétérinaire. Une fois les animaux soignés et rétablis, l’association organise des relâchers publics, avec des jeunes, des agriculteurs… « Nous réparons les animaux dans le centre de soins, mais il faut aussi préparer le monde extérieur à les accueillir une fois guéris, dit Mme Puech. C’est notre responsabilité commune de leur offrir un monde où ils puissent vivre. » Elle espère organiser prochainement un relâcher de hérissons près de chez Léa, bénévole et maraîchère en cours d’installation. « Sur notre terrain, nous avons de nombreux escargots, dit la jeune paysanne. Un hérisson pourrait nous aider à les réguler, sans avoir recours à des pesticides. »

Nourrissage d’un jeune hérisson.

« Nous voulons conscientiser sans moraliser, explique Myriam, bénévole, tout en astiquant la cage d’un bébé loutre. En venant ici, les gens peuvent prendre conscience des conséquences de leurs actes : une tondeuse à gazon peut blesser mortellement un hérisson… même si on ne va pas s’arrêter de tondre, peut-être peut-on prendre garde, être attentionné quand on le fait. » L’association agit aussi auprès des plus jeunes, à travers un club Connaître et protéger la nature (CPN), mais également avec les scolaires. Et pour porter la bonne parole au cœur des villes, un projet est en cours avec le parc zoologique de Montpellier ; il permettrait, à terme, d’ouvrir un centre de soins urbain, et d’accueillir plus de 25.000 enfants chaque année.

« Il faut ramener de la vie en ville et tisser des liens entre humains et non humains »

« Il faut ramener de la vie en ville, répète Marie-Pierre Puech. Le monde ne manque pas de merveilles, mais d’émerveillement. » Elle espère que la découverte, la « rencontre » avec la faune sauvage participera au changement de regard que nous portons sur les autres êtres vivants. Lutter contre les idées reçues : un renard n’est pas « nuisible » et les vautours ne sont pas de dangereux prédateurs, mais des charognards essentiels au fonctionnement des écosystèmes. Un petit bol rempli de cachets rose pâle dans la main, la vétérinaire s’introduit dans une des cabanes abritant une impressionnante femelle aigle royale. Elle a eu l’aile brisée par un choc contre une ligne électrique, et ne volera plus jamais. « Nous ne pouvons pas la relâcher, mais elle va devenir une ambassadrice, elle racontera, par sa présence, les conséquences de nos modes de vie sur l’environnement », dit-elle.

Myriam, une bénévole.

Les idées pour « tisser des liens entre humains et non humains » ne manquent pas, bien au contraire : la tâche peut avoir des airs de mission impossible. Dans le bureau de l’association à Laroque, Catherine supervise les « taxis faune », des chaînes de conducteurs bénévoles qui permettent de rapatrier des animaux des quatre coins de la région. « Ils arrivent du Gard et de l’Hérault principalement, mais on va régulièrement en Lozère, en Ardèche, détaille-t-elle. On peut même aller jusqu’à Toulouse ou Perpignan ! » Le territoire français manque en effet cruellement d’espaces dédiés aux soins de la faune sauvage.

Un aigle royal.

L’association pour la promotion de la santé animale en comptabilise près de 70, mais nombre d’entre eux sont « spécialisés » sur une espèce ou une famille d’animaux. « Comparé à d’autres pays européens, on est moins bien desservis et organisés en France », constate aussi Adrien Corsi, du WRU. Surtout, beaucoup de ces refuges connaissent des difficultés économiques récurrentes, car le soin à la faune sauvage n’a rien d’une activité « profitable ». La presse locale se fait ainsi régulièrement l’écho d’appels à dons (ici ou ) afin de sauver ces espaces, bien souvent privés de financements publics. D’après le rapport d’activité 2018 du Goupil connexion, « un martinet coûte environ 30 euros à l’association, un hérisson passant l’hiver à l’hôpital peut coûter entre 100 et 200 euros ». Toutes espèces confondues, le montant nécessaire pour accueillir un animal ayant eu besoin d’opérations ou de soins intensifs peut atteindre jusqu’à 500 euros.

Un vautour blessé.

« Certaines régions, comme la Nouvelle-Aquitaine, soutiennent leurs centres, mais ailleurs, il n’y a aucune aide, observe Adrien Corsi. Nous sommes peu reconnus, en comparaison avec d’autres structures animalières comme les zoos ou les cirques : nous n’avons par exemple reçu aucune aide à la suite du confinement et du Covid-19, alors que nombre d’entre nous ont perdu des revenus pendant cette période. » Autre problème, « beaucoup de lieux ne vivent que grâce à l’énergie et au temps déployés sans compter de leurs adhérents et salariés », note le soigneur, qui regrette « un turn over important dans ces structures, qui nuit à la qualité des soins et des actions menées ». Pourtant, rappelle-t-il, les centres de soins et de sauvegarde jouent un rôle essentiel :

Outre les soins et l’éducation à l’environnement, nous menons une surveillance sanitaire, en repérant les maladies ou les pathogènes qui peuvent émerger et se développer parmi la faune sauvage, comme la grippe aviaire ou la rage chez les chauves-souris. »

Là encore, la pandémie de Covid-19 a montré l’intérêt d’un tel suivi.

« L’État donne des millions à la chasse, mais nous, c’est comme si on n’existait pas, dénonce Mme Puech. Nous menons pourtant une action au service du bien commun ! » Plutôt que d’attendre une aide « qui n’arrivera jamais ou qui sera insuffisante vu les enjeux », la vétérinaire préfère parier sur l’auto-organisation : « Mieux vaut faire nous-mêmes, en créant une communauté d’entraide. » À ne fonctionner qu’à l’énergie bénévole, ne craint-elle pas de vider l’océan à la petite cuillère ? La question paraît la surprendre : « Tous les jours, je vois des personnes dont le regard sur le vivant a changé, tous les jours je vois des animaux se rétablir ! » Il est 16 h 30 quand Marie-Pierre Puech range sa blouse, après neuf heures passées au chevet des bêtes et des humains.


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QUE FAIRE SI VOUS TROUVEZ UN ANIMAL SAUVAGE ?

« Ces dernières années, on trouve beaucoup de mauvais conseils sur internet et sur les réseaux sociaux, alerte Adrien Corsi. Résultat, les gens font parfois n’importe quoi. » Si vous trouvez un animal sauvage, mieux vaut donc aller chercher l’info au bon endroit, sur le site internet d’un centre de soins et de sauvegarde reconnu. La carte et la liste des centres français sont à retrouver ici.

Voici également quelques conseils donnés par l’association Goupil connexion :

  • Pour attraper l’animal, utilisez des gants ou enveloppez-le dans un tissu (un vêtement, une couverture ou une serviette) : en cachant sa tête, vous le calmerez et l’attraperez plus aisément ;
  • Munissez-vous d’un carton qui ferme muni de trous d’aération ou d’une boîte à chat et placez un tissu ou du papier au fond pour qu’il ne glisse pas. N’utilisez pas de cage qui aggraverait ses blessures. Veillez à ce que le carton ne soit pas trop grand pour que l’animal ne soit pas projeté pendant son transport ;
  • Une fois l’animal placé dans le carton, évitez de le manipuler (ne le caressez pas, ne lui parlez pas) et ne le montrez pas. C’est un animal sauvage, le stress peut aggraver sa situation. Ne donnez pas à manger, à boire ou de médicaments à l’animal, sauf si cela vous est indiqué par votre interlocuteur de l’hôpital faune sauvage. Ne jamais donner de lait ou de pain aux animaux ;
  • Appelez le plus rapidement possible le centre de soins le plus proche de chez vous ;
  • Joignez au carton une feuille de renseignements (date, lieu et circonstances de la découverte).

La détention d’animaux sauvages est interdite. Les centres de sauvegarde sont autorisés et spécialement équipés pour les détenir dans des conditions adaptées à leurs besoins. Leur transport est toléré en cas d’absolue nécessité.





Lire aussi : Les animaux malades de la canicule

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © David Richard/Reporterre
. chapô : une chouette effraie auscultée par Marie-Pierre Puech à l’Hôpital de la faune sauvage.

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