Abolissons la vènerie sous terre, la chasse barbare des blaireaux

Durée de lecture : 7 minutes

27 août 2020 / Des membres d’associations naturalistes et de protection des animaux



Dans le Loir-et-Cher, le préfet a autorisé l’extension de la période de chasse au blaireau. Les signataires de cette tribune contestent le caractère d’espèce chassable de cet animal et dénoncent cette décision administrative tout comme la technique de la vènerie sous terre, particulièrement cruelle.

La liste des signataires est à la fin de la tribune.


Le 30 juillet 2020, le préfet du Loir-et-Cher a signé un arrêté autorisant une période complémentaire de vènerie sous terre du blaireau jusqu’à l’ouverture générale de la chasse. Cette période vient en complément de celle dite « normale » de chasse du blaireau, du 15 septembre jusqu’au 10 janvier 2021. La période totale de chasse autorisée par déterrage du blaireau durera donc cinq mois et demi, soit un mois et demi de plus que la normale. Cette autorisation a été prise malgré les résultats de la consultation publique, qui avec 72,5 % montrent une grande majorité d’avis défavorables à cet arrêté préfectoral. Nous devons réagir pour faire face à ce qui s’apparente clairement à un déni de démocratie.

Cette forme de chasse particulièrement barbare et cruelle consiste pendant des heures à acculer des familles entières de blaireaux dans leurs terriers à l’aide de chiens qui n’hésitent pas à mordre les animaux terrorisés. Cette « vènerie sous terre », interdite dans la plupart des pays européens en raison de son caractère cruel, inflige de profondes souffrances aux animaux qui se retrouvent prisonniers dans un état de stress extrême pendant de longues heures. Les déterreurs finissent par extraire les blaireaux avec des pinces pour, ensuite, les achever à coups de pelle, de dague ou à la carabine. Bien que cela soit interdit depuis le 1er avril 2019, on a pu observer que dans certains cas, les petits blaireaux étaient donnés vivants aux chiens.

Pour justifier la prolongation de cette chasse barbare dans son département, le préfet prétend que le blaireau y serait en surabondance. Or, lorsque les populations de blaireaux font l’objet d’études par des organismes indépendants, il s’avère que celles-ci sont largement inférieures aux estimations faites par les fédérations de chasse. Avec une dynamique de population très faible  [1] et une mortalité périnatale extrêmement élevée — 50 % ne dépasseront pas la première année  [2] —, le blaireau souffre, comme beaucoup d’autres, de la disparition de son habitat, et paye un lourd tribut à la circulation automobile. De plus, de par son caractère territorial, cet animal ne peut jamais être en surabondance.

Le spectre important des dégâts causés par les blaireaux est souvent invoqué pour justifier la prolongation de la période de déterrage, or il est fréquent que ces supposés dégâts soient largement surestimés ou bien qu’ils lui soient attribués à tort. En 2016, le Conseil scientifique du patrimoine naturel et de la biodiversité (CSPNB) a estimé que « sans évaluation précise des dégâts (…) rien ne justifie pour ce motif des campagnes d’abattage massif de ces animaux ». [3].

Concernant les dégâts occasionnés par le creusement des terriers aux infrastructures humaines, les tentatives de régulation des blaireaux, de par les mouvements de population qu’elle engendre, font qu’un territoire inoccupé est immédiatement réinvesti par un autre clan, qui creusera ses propres galeries. Alors que l’utilisation dans les terriers concernés de répulsifs olfactifs ou/et la pose de sas antiretour en association avec l’installation de terriers artificiels permet de préserver les infrastructures humaines tout en conservant le clan existant sur son territoire, qu’il continuera à défendre, évitant ainsi toute nouvelle intrusion et donc de nouveaux éventuels dégâts.

La Belgique, l’Allemagne, le Luxembourg et l’Angleterre ont instauré des règlementations protectrices du blaireau depuis plus de 40 ans et n’ont pas constaté de hausse des dégâts qui pouvaient lui être attribués.

« Il est interdit de détruire (…) les portées ou petits de tous mammifères dont la chasse est autorisée »

Lorsque la vènerie sous terre est pratiquée à partir du 15 mai [4], les jeunes blaireaux de l’année ne sont pas entièrement sevrés et dépendent encore des adultes, comme l’a démontré l’étude réalisée par Virginie Boyaval, éthologue spécialiste du blaireau, conclusion corrélée avec les autres études scientifiques  [5]. Prolonger la période de déterrage du blaireau est en contradiction avec l’article L. 424-10 du Code de l’environnement, selon lequel « il est interdit de détruire (…) les portées ou petits de tous mammifères dont la chasse est autorisée ».

De plus, la vènerie sous terre n’est pas sans conséquence pour d’autres espèces sauvages protégées dont certaines peuvent utiliser les terriers de blaireaux (chat forestier, salamandre et certaines espèces de chiroptères) [6]. Lorsque la vènerie est passée par là, les terriers s’en trouvent fortement dégradés et ne sont plus forcément habitables. Cette raison justifie que le Conseil de l’Europe interdise le déterrage.

Le blaireau est une espèce protégée par la Convention de Berne, qui dans son article 9 n’autorise des dérogations de porter atteinte aux espèces protégées qu’à condition qu’il n’existe pas d’autre solution satisfaisante et que la dérogation ne nuise pas à la survie de la population concernée. Or, il existe des solutions alternatives efficaces pour repousser le blaireau, qui ne nécessitent pas sa mise à mort : mise en place d’une cordelette placée à quinze centimètres de hauteur et imbibée d’essence ou d’un autre répulsif, l’installation d’une clôture électrique légère, clapet antiretour…
 
La chasse, le piégeage, la vènerie sous terre et les demandes répétées de dérogations pour extension de périodes de chasse constituent une pression qui peut mettre à mal les effectifs de cette espèce. Pour toutes ces raisons, nous demandons que le blaireau puisse obtenir en France le statut d’espèce protégée « non chassable » et nous demandons avec insistance que la « vènerie sous terre », chasse particulièrement barbare, soit abolie.

Les associations Aves France et Aspas ont déposé un recours en référé pour suspendre la décision du préfet dont l’audience s’est déroulée le 21 août. Malheureusement cette requête a été rejetée.

Un autre recours en annulation portant sur le fond de l’arrêté sera prochainement déposé.


  • Les signataires de cette tribune 

Collectif Renard Blaireau
ASPAS
AVES France
One Voice
Action Nature Rewilding France
Association MELES
Association Green
Forêts Alternatives du Jura
Association la chenevière
Association Animale Justice Droits
Parti Animaliste
Faune Alfort
AOC (Alliance des opposants à la Chasse)
Corinne Rolland : Photographe naturaliste, cofondatrice du Collectif Renard Blaireau
Sébastien Valembois : Président association Green, cofondateur du Collectif Renard Blaireau
Christophe Coret : Président d’AVES France
Muriel Arnal : Présidente fondatrice One Voice
Pierre Athanaze : Écrivain, président d’Action Nature Rewilding France
Virginie Boyaval : Présidente association MELES
Coralie Ruga : Présidente association Forêts Alternatives du Jura
Catherine Hélayel : Juriste, essayiste, présidente association Animale Justice Droits
Jacques Pivard : Président association la Chenevière
Jean Louis Chuilon : Illustrateur, président AOC
Isabelle Di Mascio : Co-correspondante Parti Animaliste (06)
Jean François Courreau : Professeur vétérinaire, fondateur Faune Alfort
Marc Giraud : Écrivain, porte-parole de l’ASPAS
Madline Rubin : Directrice de l’ASPAS





[1FNE et FND, (2008)

[2Hancox (1980) ; Wandeler & Graaf (1982) ; Harris & coll., (1992) ; Cresswell & coll., (1993) (Delahay, R., G.Wilson, S.Harris, D.Macdonald (2008)

[3CSPNB, (juin 2016)

[4Habituellement, les autorisations de période complémentaire de vènerie sous terre la font débuter le 15 mai. Dans le cas présent, un recours juridique a reporté le début de la période complémentaire au 30 juillet.

[5Badger (2002) Pp 1232-1282 in V. Heptner,N. Naumov,eds. Mammals of Soviet Union, Vol. 2/1b ; Cresswell, W., S.Harris, C.Cheeseman, P.Mallinson (1992) ; Delahay, R., G.Wilson, S.Harris, D.Macdonald (2008) ; Lariviere, S., A. Jennings (2009) : Yamaguchi, N., H.Dugdale, D.Macdonald (2006).

[6Atlas des mammifères de Bretagne éd. (2015) ; Programme « Chiroterrier » réalisé par Virginie Boyaval (2019).


Lire aussi : Loups, requins, ibis, blaireaux : un massacre sans base scientifique

Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Joël Brunet

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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