Au Camp Climat, plus de militants et plus déterminés

Durée de lecture : 9 minutes

27 août 2019 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)

Pendant douze jours, plus d’un millier de personnes ont participé au Camp Climat, une sorte d’université d’été pour se former aux méthodes de désobéissance civile. L’occasion également de réfléchir aux stratégies du mouvement écolo et de s’interroger sur la radicalité des actions.

  • Kingersheim (Haut-Rhin), reportage

Soleil. Averse. Soleil. Averse. Soleil. Averse. Des giboulées ont abondamment arrosé la troisième édition du Camp Climat, organisée du 31 juillet au 11 août à Kingersheim en Alsace. « On se demande bien où il est, le réchauffement climatique », remarque amèrement l’un des participants. Un rassemblement de climatoseptiques ? Bien au contraire, cet événement organisé par Alternatiba, les Amis de la Terre et ANV-COP21 a été l’un des grands rendez-vous écolos de l’été. Plus d’un millier de personnes sont venues se former à la désobéissance civile en suivant l’une des 300 formations dispensées par 155 bénévoles. Au programme : des modules d’apprentissage à l’action non violente, à l’organisation de mobilisations, en passant par des formations sur la prise de parole en public, la confection de banderoles ou le franchissement de lignes de police.

De multiples compétences mises en pratique lors d’une grande « simulaction » : le blocage du fictif One Planet Seum-it. Comme dans une pièce de théâtre, les participants se sont glissés dans la peau de différents personnages : du « polissier », au journaliste en passant par le street médic. Certains se sont cachés dans un bâtiment toute la nuit pour perturber les retrouvailles entre les grands de ce monde, de Manuel Patron à Mickey Trump en passant par Angela Market ou encore Justin Troudenleau. La fiction dépassant parfois la réalité : l’un des participants a eu une côte fêlée lors d’une bousculade un peu trop mouvementée. « Tout n’a pas toujours été vraiment non violent. Des gens se sont débattus lors des interpellations alors qu’on leur avait appris à ne pas lutter », disait un formateur, un peu déçu. N’empêche : cette expérience grandeur nature a permis aux novices de se frotter à la réalité d’une action de désobéissance et de réaliser — pour certains — qu’ils n’auraient jamais la force d’affronter la « vraie » police. D’autres au contraire sont repartis plus galvanisés que jamais.

Des participants plus nombreux et plus politisés

Déterminés et studieux, les participants étaient presque deux fois plus nombreux qu’à Maury en 2017. Signe que l’écologie n’est plus l’affaire d’une minorité de « bobos hippies décroissants ». Cet engouement marque aussi un tournant dans l’histoire d’Alternatiba, qui travaille depuis des années à massifier le mouvement climat. « Ce changement d’échelle s’inscrit dans une réelle prise de conscience, grâce notamment aux marches pour le climat. Nous touchons aujourd’hui un public plus large qu’on doit accueillir. Il est important que chacun puisse trouver sa place avec différents niveaux d’engagement », explique Jon Palais, cofondateur d’Alternatiba et d’ANV-COP21. Plus nombreux, ces nouveaux activistes sont également plus politisés. « Dans les précédents camps, les gens se formaient à devenir des militants. Aujourd’hui, ils veulent entrer dans l’opérationnel. Repartir avec des billes pour faire des choses concrètes chez eux », assure Selyne, formatrice sur les cyberactions. « Les gens sont moins naïfs et ne se leurrent plus sur les effets de leurs actions. C’est quelque chose de très positif, même s’il faut faire attention, car ils peuvent repartir très vite si on ne leur donne pas les moyens de faire entendre ce qu’ils ont à dire », poursuit Rosalie Salaün, formatrice des prises de paroles en public.

Dans la cour de récréation du collège prêté par la mairie pour accueillir le camp, un bar avait été installé. Mais, avant 18 heures, pas question d’engloutir une pinte de Licorne, bière bio brassée spécialement pour l’occasion. On carburait au café afin d’imaginer les stratégies de demain. Et la question de l’utilité des marches pour le climat revenait comme une rengaine. Certains s’interrogeaient aussi sur les décrochages des portraits d’Emmanuel Macron, projet phare d’Alternatiba.

Dans l’ensemble, beaucoup se posaient la question des conséquences de leurs actions face au mépris du gouvernement et devant l’absence de victoires. Comment ne pas baisser les bras ? Faut-il continuer à protester comme autrefois ? Dans une vidéo publiée début mars, intitulée « On s’est planté », les vidéastes Vincent Verzat, de la chaîne Partager c’est sympa, et Félicien Bogaerts, du Biais vert, dressaient un constat assez amer de leur engagement.

« J’ai réalisé que je tenais le même discours depuis huit ans et que nous n’avons eu qu’un lot de défaites face à une victoire éclatante de nos adversaires », racontait Vincent Verzat. L’impatience face aux bouleversements climatiques qui s’accélèrent est compréhensible pour Malika Peyraut, chargée de communication auprès des Amis de la Terre. Elle aimerait cependant que le travail souterrain et ingrat de construction d’un réel rapport de force soit reconnu. « Pour métamorphoser un territoire, on a besoin de gens formés et nous sommes encore un mouvement jeune. Ce travail de montée en compétences ne se voit pas, mais il va permettre, s’il y a une étincelle, de proposer autre chose. Car on ne peut rien construire sans fondations solides. »

« Qui bouscule les codes aujourd’hui ? Les Gilets jaunes »

Certains n’hésitaient pas à remettre en question la radicalité des actions proposées par Alternatiba. Le mouvement est-il trop timoré face à l’urgence de la situation ? Cemil, créateur de la chaîne Cemil choses à te dire, venu au Camp Climat, était particulièrement critique. « Quel est l’objectif d’Alternatiba ? De massifier ? Dans ce cas, on est bon. Mais, s’il faut sauver la planète, on est à côté de la plaque. Car il y a urgence et j’ai l’impression qu’Alternatiba s’interdit des choses. Si tu cherches à plaire à tout le monde, tu te conformises. Et le conformisme, c’est le pire ennemi de la démocratie. » Avoir un message populaire, positif et joyeux pour être le plus inclusif possible est-il contreproductif ? Faut-il s’interdire d’être radical par peur de déplaire ? Jon Palais n’était pas de cet avis : « Depuis ses débuts, Alternatiba porte le message que les alternatives existent, mais sans naïveté ni évangélisme. Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il nous faut des solutions plus radicales. Mais il ne faut pas seulement rester dans les discours et demeurer dans une posture incantatoire, il faut poser des actes. Les gens doivent montrer l’exemple et s’ils trouvent un moyen radical d’agir, qu’ils le fassent et ouvrent la voie. »

Un point de vue qui laissait Cemil dubitatif. « Qui bouscule les codes aujourd’hui ? Les Gilets jaunes. Pourtant, j’ai l’impression qu’il y a un mépris de classe de la part des écolos. Car on regarde toujours vers le haut, et jamais vers le bas. Or, tous les bouleversements viennent d’en bas. Et le mouvement climat, tel qu’il existe aujourd’hui, ne fera pas la différence sans la base. » L’écologie : une préoccupation de catégories sociales favorisées ? Cette critique longuement ressassée a perdu de sa pertinence depuis quelques mois, avec la naissance des Gilets jaunes et l’apparition de pancartes « fin du monde fin du mois, même combat » dans les marches climat. Alternatiba a d’ailleurs très rapidement noué des liens avec les ronds-points. C’est une victoire pour Jon Palais : « Si le mouvement des Gilets jaunes était né il y a deux ans, je ne suis pas sûr que nous aurions été capables d’aller vers eux. D’autant qu’il ne suffit pas d’un appel en l’air pour aller vers ces classes populaires : il faut des projets communs. » Début juillet, plusieurs blocages d’entrepôts Amazon ont été organisés conjointement par ANV-COP21, les Amis de la Terre et des Gilets jaunes.

« Nous avons fait un travail politique commun afin de savoir ce qui nous rassemble et d’aller au-delà de nos divergences. Bien sûr, on est encore loin d’être un mouvement de masse qui touche tous les secteurs de la société. Mais cela se structure tout doucement », disait Malika Peyraut. Des Gilets jaunes de Kingersheim sont d’ailleurs passés au début du rassemblement afin de souhaiter la bienvenue à cette joyeuse troupe d’écolos.

La question de la radicalité demeure clivante 

Des militants d’autres organisations étaient également présents, notamment des membres de Youth for Climate et d’Extinction Rebellion. Ce jeune collectif qui s’est fait connaître par un discours très offensif et par un blocage du pont de Sully, violemment réprimé. « Le mouvement écolo dans son ensemble est en train de se questionner sur la radicalité. Cela ne sert à rien de se taper dessus entre nous. Il faut faire front commun », estimait Claire Lejeune, membre d’Extinction Rebellion. Pourtant, cette question de la radicalité demeure clivante, faute notamment de consensus autour de sa définition. « Il faut distinguer le discours, le niveau d’engagement et, surtout, le résultat d’une action. Par exemple, il y a des demandes au sein d’ANV-COP21 pour faire des blocages qui durent plus longtemps. Certes, c’est radical, mais est-ce vraiment transformateur de la société ? Alors qu’une monnaie locale, qui remet l’économie au service de l’humain, est une action qui ne semble pas radicale. Pourtant, elle l’est », analyse Jon Palais. Il estime d’ailleurs qu’il n’existe pas de radicalité possible sans une adhésion massive de la population : « Je demeure sceptique face à l’état actuel de notre rapport de force et je crois qu’un petit nombre de gens qui changent le système et imposent leur choix aux autres, cela s’appelle de la dictature. »

Des querelles de clocher pour Cécile, formatrice à l’action militante soutenable. Elle déplore les débats interminables pour savoir qui détient la meilleure méthode pour gagner : « Je pense qu’on reproduit les mécanismes de pensée du système capitaliste en hiérarchisant les façons de faire. Or, il ne faut pas voir cela de façon pyramidale mais plutôt par cercles connectés les uns aux autres. Je ne veux pas perdre mon temps ni mon énergie à convaincre un collectif qui a envie de faire des actions violentes. Il ne faut pas chercher à uniformiser la lutte. Mieux vaut mener la bataille de différentes façons et avancer au lieu de perdre du temps à savoir qui a raison. L’éparpillement collectif n’est pas grave car s’il n’y avait qu’une seule manière de résoudre la crise climatique, on l’aurait déjà trouvée. »


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Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Clément Bressy, Boris Cousin, Priscille Dhesse, Quentin Jaud, Amael Le-Bigot, Julien Legast, Basile Mesre-Barjon, Mathieu Varoqui. Camp Climat 2019 sur Flickr

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