Au-dessus du mont Blanc, le tourisme en hélicoptère explose
- © Joseph Falzon / Reporterre
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Presque 2 000 hélicoptères ont survolé le sommet du massif du Mont-Blanc en 2024. Associations environnementales et mairies de la vallée luttent pour limiter cette source de pollution.
Chamonix (Haute-Savoie)
Les crampons crissent sur la neige. Le piolet, planté à intervalle régulier, s’enfonce sans peine sous la surface légèrement glacée. Chaque respiration rythme l’ascension vers le sommet, à 4 809 mètres d’altitude. Soudain, un grondement déchire le silence. Un hélicoptère apparaît derrière une crête, troublant la magie du moment. À l’intérieur, des touristes, téléphone portable en main, prennent des photos à tout-va. Elles finiront sur les réseaux sociaux, où leurs auteurs se vanteront d’avoir admiré le toit des Alpes sans effort. Ces riches voyageurs auront déboursé au moins 165 euros par personne pour un survol du mont Blanc.
Combien sont-ils chaque année à brûler du kérosène pour tutoyer les sommets ? Avec l’aide du collectif Mémoire vive, Reporterre a fait les comptes. En 2024, on a dénombré entre 1 566 et 1 973 vols en hélicoptère au-dessus du massif du Mont-Blanc. Les vols liés aux secours (301) et aux ravitaillements de refuges (110) ont été exclus de notre calcul. En haute saison, entre juillet et août, une quinzaine d’engins viennent chaque jour troubler la tranquillité de ces hautes altitudes.
« C’est un chiffre significatif », dit amèrement Éric Fournier, le maire de Chamonix (UDI), qui se bat depuis des années pour encadrer cette activité. « Les hélicoptères ne sont pas le seul problème. Il y a aussi les petits avions qui font du “touch and go” [1] sur le glacier du Tour, celui d’Argentière ou encore au Jardin de Talèfre. Et quand on demande les chiffres à la DGAC [Direction générale de l’aviation civile], ils ne peuvent pas nous les donner car ces petits avions ne sont pas équipés de transpondeurs ». Ainsi, les beaux jours, notamment les week-ends de mai, le maire a déjà recensé près de cinquante passages d’aéronefs déchirant le ciel cette année.
Indignation des guides de haute montagne
Ce brouhaha incessant révolte également les guides de haute montagne. En 2019, Michel Bordet, un guide aujourd’hui à la retraite, avait lancé une pétition à ce sujet. « À l’époque, j’avais trouvé insupportable d’être survolé sept à huit fois par jour l’été », raconte-t-il à Reporterre.
Depuis, rien n’a changé. La situation a même empiré, selon Nicolas Pietrenko, autre guide de haute montagne : « Je monte au mont Blanc depuis une vingtaine d’années et je suis de plus en plus gêné par le bruit des hélicoptères dans cet endroit où nous sommes censés être au calme. » Il dénonce aussi un « deux poids deux mesures », rappelant que la pratique du parapente est interdite du 1er juin au 15 octobre, « alors que les hélicos, qui ont des conséquences bien plus graves sur l’environnement, ne sont pas embêtés. »
Il aimerait que les autorités interdisent cette pratique, mais l’idée ne fait pas consensus au sein de la profession : « Certains collègues me disent que je suis bien content que les hélicoptères viennent chercher les blessés ou ravitailler les refuges. Et beaucoup de guides ne portent pas un grand intérêt aux questions environnementales », dit Nicolas Pietrenko. La Compagnie des guides de Chamonix n’a d’ailleurs pas répondu aux questions de Reporterre.
« Le silence est devenu une denrée rare »
Les professionnels de la montagne ne sont pas les seuls à se plaindre. Il y a dix ans, l’association Mountain Wilderness avait publié une vidéo intitulée Silence, respectons le massif du Mont-Blanc. « Le silence est devenu une denrée rare. Ici, on est dans l’un des rares territoires où il n’y a pas un bruit. On peut écouter ce silence », expliquait Vincent Neirinck, de Mountain Wilderness.
Des conséquences néfastes multiples
Son association, France Nature Environnement et ProMont-Blanc avaient envoyé une lettre au préfet en janvier 2020 pour alerter sur le sujet. Ils demandaient une interdiction des survols à moins de 1 000 mètres du sol. Six mois plus tard, une délibération du conseil de la ville de Chamonix appelait, elle aussi, à « limiter les nuisances induites par la fréquentation de l’espace aérien ».
En octobre 2020, un arrêté de protection des habitats naturels autour du mont Blanc a été pris par l’État. Sauf qu’il ne concerne que les activités terrestres. « Nous nous étonnons fortement de l’absence de dispositions visant à encadrer l’activité de survol de loisir […] eu égard aux impacts forts qu’entraîne cette pratique », dénonçaient les mairies de Saint-Gervais, Chamonix, ainsi que les associations écologiques Mountain Wilderness et ProMont-Blanc en 2021.
Les conséquences néfastes de ces balades de haut vol sont nombreuses. En premier lieu : la pollution. Mémoire vive a calculé que l’ensemble des hélicoptères avaient libéré 385 tonnes de CO2 dans l’atmosphère en 2024. Soit une moyenne de 245 kg de CO2 par vol [2].
Ensuite, le dérangement de faune sauvage. Selon une étude publiée en Suisse par l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage et l’Office fédéral de l’aviation civile, « les hélicoptères ont un effet perturbateur plus élevé que les avions de dimension comparable ». Ces instances préconisent l’interdiction des survols de moins de 450 mètres de hauteur. Or, selon Mémoire vive, près 300 vols panoramiques passent à moins de 100 mètres du mont Blanc.
Enfin, le bruit causé par ces engins de fer peut avoir des conséquences dramatiques sur les humains. Montagne magazine relate le témoignage d’un guide qui aurait vu un enfant surpris par le bruit d’un hélicoptère partir en courant avant de tomber au fond d’une crevasse.
« Il ne faut pas faire de vagues »
Face à de telles nuisances, pourquoi l’État est-il si lent à réglementer cette activité ? « Je pense qu’il y a une absence de prise de conscience de la croissance du nombre des vols des dix dernières années », dit Éric Fournier. Michel Bordet parle plutôt de conservatisme : « Il ne faut pas faire de vagues, ne pas s’attirer d’ennemi chez les locaux, ou les professionnels, notamment Pascal Brun, qui est intouchable ».
Pascal Brun est le propriétaire de la compagnie Chamonix Mont-Blanc Hélicoptères, installée dans la vallée depuis 1993. Avec ses deux appareils, il a effectué au moins 650 vols en 2024. L’un d’entre eux appartient à la Banque publique d’investissement (BPI), via un crédit-bail. « Depuis le lancement de notre plan Climat en 2020, seuls les hélicoptères disposant d’un kit sanitaire, comme par exemple ceux du Samu, pourront être financés », affirme la BPI.
Le maire n’a pas de pouvoir réglementaire
Sollicité, Pascal Brun n’a pas répondu aux questions de Reporterre. « J’ai conscience d’être l’un des emmerdeurs bruyants de la vallée, expliquait-il en 2020 au Dauphiné libéré. 75 % de notre activité réside dans les travaux de montagne. Abandonner l’hélico, c’est renoncer à avoir des refuges, des remontées mécaniques, ou un secours en montagne performant. Si on parle maintenant des vols de loisirs qui représentent pour nous un quart de l’activité, j’entends un peu plus les critiques. Mais lorsqu’on emmène des gens sans expérience de la montagne, on leur parle avec passion de cet environnement si fragile et précieux. Au bout du compte, je pense que la montagne est gagnante. »
Éric Fournier échange régulièrement avec Pascal Brun sur une éventuelle diminution des vols touristiques. « La discussion n’a pas été facilitée par l’implantation il y a deux ans d’une nouvelle compagnie d’hélicoptères », déplore Éric Fournier. Cette discussion de gré à gré est l’unique marge de manœuvre du maire, qui n’a aucun pouvoir réglementaire en la matière.
Après des années d’alerte, il pense enfin avoir été entendu par les autorités compétentes. « On est à deux doigts d’aboutir. L’État s’est engagé à nous remettre une proposition qui limitera les vols touristiques en hélicoptère ou les vols d’aviation civile de loisir, détaille le maire, qui espère un encadrement d’ici à la fin de l’année. On a besoin des hélicoptères pour les secours, l’acheminement du matériel dans les refuges pour les travaux. Mais il faut restreindre ce qui est lié au tourisme. »
Pour réaliser cette enquête, Mémoire vive a utilisé les données ADS-B émises par tous les hélicoptères et les avions, et qui sont agrégées dans des bases de données publiques comme OpenSky Network ou ADS-B Exchange. Ces données fournissent les trajectoires et la durée de vol de chaque engin. Elles peuvent être incomplètes : par exemple, un hélicoptère peut avoir été perdu sur une partie de son trajet, pendant laquelle il a atterri et redécollé. Il est dans ce cas impossible de savoir s’il a fait un ou deux vols. C’est pourquoi nous fournissons une borne minimale et une borne maximale du nombre de vols.
Les données d’émissions de CO2 par heure de vol, pour chaque modèle d’hélicoptère, sont issues de la base de données en ligne fournie par Conklin & de Decker, un cabinet d’expertise aéronautique.
Pour cette enquête, nous filtrons les vols pour ne garder que ceux des hélicoptères ayant survolé le massif du Mont-Blanc. Nous retirons également les hélicoptères des autorités publiques et de la Sécurité civile. Enfin, nous retirons les vols de ravitaillement de refuges en enlevant les vols pour lesquels l’hélicoptère passe plus de 30 secondes à moins de 100 mètres des refuges gardés, dont les coordonnées ont été extraites depuis OpenStreetMap.
Quand c’est possible, nous utilisons les registres d’immatriculation pour identifier les propriétaires des hélicoptères.