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EntretienMédias

Audiovisuel public : « Les contenus environnementaux sont déjà le parent pauvre de l’information »

Charles Alloncle, député UDR et rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, à l'Assemblée nationale le 5 mai 2026.

Fusion de France 2 et France 5, budget réduit... Le rapport Alloncle sur l’audiovisuel public préconise des mesures controversées, qui vont davantage affaiblir les questions environnementales, dénonce Eva Morel de QuotaClimat.

C’est un affaiblissement historique de l’audiovisuel public, dénonce Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions. Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité » et le financement de l’audiovisuel public, porté par le député Charles Alloncle (UDR), a été rendu public le 5 mai après six mois d’auditions et de travaux à couteaux tirés, marqués par le mensonge et la désinformation.

Adopté de justesse une semaine plus tôt (12 voix contre 10, 8 abstentions), ce document de 400 pages contient près de 70 recommandations devant permettre environ 1 milliard d’euros d’économies par an. Parmi elles, la fusion de France 2 et France 5 d’une part, et de Franceinfo et France 24 d’autre part, la suppression de France 4, de France.tv Slash et de la radio Mouv’, ainsi qu’une réduction d’un tiers du budget des sports de France Télévisions.

Autres mesures controversées, un renforcement du devoir de réserve des journalistes et une nomination des dirigeants de l’audiovisuel public par le président de la République. À noter qu’une plainte contre X a été déposée le 2 mai devant le Parquet national financier, pour des soupçons d’influence du groupe Lagardère sur les travaux de la commission.

Ce rapport est « préoccupant », déplore Eva Morel, cofondatrice et secrétaire générale de l’association QuotaClimat, reconnue pour ses analyses du traitement médiatique du climat et par ses actions contre la désinformation climatique. Selon elle, le service public reste bien plus performant que les médias privés pour une information climatique et environnementale de qualité.


Reporterre — Quel état des lieux dressez-vous de l’information climatique et environnementale délivrée par l’audiovisuel public ?

Eva Morel — Il y a un effort éditorial important et constant dans le temps. Sur la quantité d’informations environnementales, l’audiovisuel public est deux fois plus impliqué que le privé en termes de couverture.

Les taux sont nettement plus élevés, toutes thématiques confondues — climat, biodiversité et ressources naturelles —, avec entre 3,9 et 4,9 % du temps d’antenne sur les dernières années. C’est particulièrement notable pour RFI, qui consacre une part très importante de son antenne (près de 10 %) à ces sujets. Des pics encore plus élevés sont observés lors de certains événements météorologiques extrêmes et des grands rendez-vous internationaux liés au climat, notamment les COP.

En revanche, on observe un niveau historiquement bas en mars 2026. La couverture médiatique des questions environnementales a été divisée par deux entre janvier et mars, pendant la campagne des municipales. C’est problématique : au moment où des choix démocratiques importants sont effectués, l’information environnementale disponible est moindre.


Et en matière de désinformation climatique ?

Il y a beaucoup moins de cas dans l’audiovisuel public que dans le privé. La prévalence est particulièrement élevée dans certains médias français, comme Sud Radio, RMC, CNews et Europe 1, tandis qu’elle reste très faible dans l’audiovisuel public.

« Dans le privé, 50 % de la mésinformation vient des membres de la rédaction »

Lorsqu’on s’intéresse aux personnes qui tiennent ces propos, 92 % des cas de mésinformation climatique dans l’audiovisuel public sont le fait d’invités, politiques ou non ; alors que dans le privé, jusqu’à 50 % des propos sont tenus par des membres de la rédaction. On observe donc, d’un côté, un manque de formation et une capacité parfois limitée à recontextualiser les propos. De l’autre, c’est un problème de ligne éditoriale de certains médias, en particulier les plus concernés.

La rigueur scientifique de l’information environnementale est clairement tirée vers le haut par l’audiovisuel public.


Pourtant, la commission d’enquête n’a eu de cesse de dénoncer comme partiale l’information, notamment scientifique, délivrée par le service public...

Oui, totalement. Nous avons été auditionnés sur la question de la rigueur scientifique de l’audiovisuel public. L’audition était extrêmement biaisée, à la fois sur le fond et sur la forme.

Sur la forme, les autres intervenants étaient pour beaucoup des personnes tenant des propos non consensuels dans la communauté scientifique, voire relevant de la désinformation. Il y avait la rédactrice en chef au service société du magazine Le Point, Géraldine Woessner [qui a, ces dernières années, multiplié les articles affirmant que la crise de la biodiversité n’existerait pas, que le glyphosate ne serait pas nocif pour la santé, ou que les mégabassines seraient un objet de « mégadésinformation »] ; l’ancien ministre de l’Environnement François de Rugy, aujourd’hui consultant pour une banque d’affaires ; et l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn [qui a récemment expliqué qu’« il n’y a pas de lien prouvé [du cancer] avec l’agriculture »] sur les questions de santé.

« En réalité, le rapport est loin d’être impartial »

L’échange s’est très mal déroulé. Nous n’avons pas eu l’opportunité d’expliquer la méthode que nous utilisons pour produire les données. Celles-ci ont été directement contestées comme étant militantes.

De nombreuses questions portaient sur l’idée que les journalistes environnement seraient biaisés ou militants, et que l’audiovisuel public donnerait la parole à des militants et se verrait dicter son agenda sous cet angle. Il a également été affirmé que France Télévisions avait signé la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique [pour que les journalistes traitent la crise écologique sur le fond], ce qui est faux. Pourtant, cela se retrouve dans le rapport publié le 5 mai.

Plus généralement, cette audition s’est transformée en une attaque très forte contre les ONG environnementales et les journalistes traitant de ces questions, comme si couvrir ces sujets ne faisait pas partie du périmètre du journalisme conventionnel. C’est préoccupant.

La tenue de la commission d’enquête, les débats sur ces sujets et le contenu du rapport final sont assez ironiques au regard de l’objet initial de la commission, qui portait sur l’impartialité de l’audiovisuel public. En réalité, le rapport est loin d’être impartial.


La publication de ce rapport s’inscrit dans un contexte préoccupant : concentration des médias entre les mains de milliardaires, plans de licenciements massifs, droitisation des lignes éditoriales y compris dans le service public, comme en témoigne l’embauche de la journaliste libérale-réactionnaire Eugénie Bastié par France 2 dans la perspective de l’élection présidentielle. Êtes-vous inquiète ?

Oui, on a le sentiment que le public tente soit de répondre aux critiques qui lui sont adressées — en recrutant par exemple des journalistes davantage connotés à droite ou en modifiant certains programmes spécialisés sur des sujets considérés comme engagés, comme « La Terre au carré » sur France Inter —, soit qu’il opte pour une posture de résistance face à ces critiques.

Cela reste compliqué car ils ont une crainte forte de voir leur financement réduit et leur existence même remise en cause dans les prochains mois. La dynamique est donc très inquiétante.

« Les questions environnementales pourraient devenir un bouc émissaire »

Ce qui nous préoccupe, c’est que les questions environnementales puissent être instrumentalisées pour devenir un bouc émissaire. Les médias de service public pourraient alors chercher à faire amende honorable en réduisant des contenus jugés « militants », ce qui réduirait les contenus environnementaux, qui sont déjà le parent pauvre de l’information.

Nous incitons donc les médias à continuer de couvrir ces sujets. La lutte contre la désinformation offre une opportunité, car si l’environnement n’est pas toujours perçu comme une priorité, la désinformation l’est davantage.


Que préconise QuotaClimat pour, à l’inverse, améliorer le traitement éditorial des sujets climatiques et environnementaux ?

Une première mesure serait de préciser les compétences de l’Arcom [l’autorité de régulation de l’audiovisuel], pour que sa mission puisse s’appuyer sur l’état des connaissances scientifiques. Aujourd’hui, un flou persiste, rendant difficiles le traitement et l’instruction des saisines relatives à des cas de désinformation climatique.

L’Observatoire des médias sur l’écologie, que nous avons créé, devrait également être rattaché à une institution — le plus pertinent serait l’INA [l’Institut national de l’audiovisuel] — pour garantir sa pérennité et la fiabilité de ses données.

Nous identifions aussi un enjeu de formation initiale et continue des journalistes aux questions environnementales, ainsi que de renforcement de la déontologie journalistique. Aujourd’hui, il existe bien un conseil de déontologie, mais il n’est pas reconnu par la profession et n’a pas suffisamment de moyens pour jouer pleinement son rôle.

Enfin, il y a la question de la publicité et du modèle économique des médias. On ne peut pas attendre un traitement critique du secteur automobile lorsqu’une part importante des recettes publicitaires provient de ce même secteur.

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