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Biolait, la coopérative des paysans qui échappe à la crise

26 octobre 2016 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



Née il y a 20 ans, la coopérative Biolait n’a cessé de grandir et fournit aujourd’hui 28 % du marché français de lait bio. Sa particularité : conserver l’esprit solidaire des coopératives et assurer une transparence complète vis-à-vis de ses membres et des consommateurs.

- Saffré (Loire-Atlantique), reportage

Au début, ils étaient six producteurs de lait bio à vouloir sortir du giron des grandes laiteries comme Lactalis, Terrena ou encore Sodiaal. Vingt ans plus tard, la SAS (société par actions simplifiée) Biolait a grandi : 800 fermes y adhèrent, soit près de 2.000 producteurs ; elle collecte 160 millions de litres de lait bio, ce qui représente 28 % du marché français, compte 54 salariés, distribue 200 produits et a noué des partenariats avec Biocoop et Système U. Biolait est devenu un incontournable du marché du lait bio français.

Pour parvenir à un tel résultat, l’entreprise n’a pas misé sur la fin des quotas ou la détresse des producteurs de lait conventionnel ; elle n’a pas non plus sous-vendu son lait bio pour se faire une place sur le marché ; elle a, au contraire, misé sur la transparence.

La conjoncture économique est particulièrement favorable au lait bio, car il y a, en France, plus de demande que d’offre. De quoi obtenir des prix aux alentours de 450 euros la tonne, contre 290 euros la tonne pour le lait conventionnel. Mais qu’adviendra-t-il si le bio n’est plus un marché de niche et que tout le monde s’y met ? Ne risque-t-on pas de retrouver les travers du conventionnel ?

« Chaque producteur se sent concerné et adhère à la décision finale »

Jacques Chiron, producteur et fondateur de Biolait, s’attend à cette question. « Nous connaissons le marché, les nouveaux arrivants et développons de nouveaux débouchés. Avec les données fournies par l’observatoire de la filière, nous avons toutes les informations nécessaires sur le marché. Par ailleurs, nous fixons nos prix en fonction des coûts réels et pas en fonction des aléas des cours mondiaux. »

Rappelons-nous la théorie économique du marché « pur et parfait » où chacun a accès à la même information. C’est ce qu’il se passe avec Biolait et ce qui permet un meilleur rapport de force entre les différents acteurs du secteur. Comme le répète à l’envi Jacques Chiron, « le savoir est la clef ».

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Jacques Chiron, cofondateur de Biolait, et Gérard Thoméré, l’un des producteurs-adhérents de la coopérative sur l’exploitation du second.

Biolait a pour ligne directrice de prendre ses décisions au consensus, et non pas à la majorité, « pour que chacun s’implique, que personne ne se sente lésé », explique-t-il. Faire des choix stratégiques avec près de 2.000 producteurs, cela semble impossible, et pourtant… Par exemple, lorsqu’est né le désir de garantir une alimentation 100 % française aux bovins, la proposition a été soumise en réunion locale à l’automne 2015, puis affinée en conseil d’administration avant un nouveau passage en réunion locale en février 2016. Alors seulement s’est déroulé le vote définitif. « Oui, le processus est long, reconnaît Jacques Chiron, mais il est solide, car chaque producteur se sent concerné et adhère à la décision finale. »

Tout cela fait quand même beaucoup de réunions, de discussions. Être agriculteur, n’est-ce pas d’abord être les pieds dans le champ ou à l’étable ? Jacques Chiron s’amuse : « Les réunions font partie du temps de travail, si vous prenez les cadres d’entreprise, ils passent beaucoup de temps en réunion, et personne n’y trouve à redire, pourquoi cela serait-il différent pour nous ? »

L’argument fait mouche, d’autant plus que « chaque producteur doit être impliqué, ça ne s’arrête pas avec le départ du camion qui collecte le lait ». Cette phrase est une des maximes de Biolait, qui exige un investissement personnel pour que l’organisation garde la main sur sa production, ses prix et sa gestion.

« Si on enlève les agriculteurs, on enlève tout, et c’est la mort des campagnes »

Avec la fin des quotas laitiers en 2015, la tendance est à l’agrandissement pour faciliter le travail des laiteries qui pourront collecter moins de fermes, mais plus de lait. Une question de rentabilité entre le transport et la quantité collectée pour la laiterie, une question de vie ou de mort pour la ferme. Pas de collecte, pas de lait vendu et, donc, la clef sous la porte.

À rebours de cette logique, Biolait se fait un point d’honneur de collecter le lait de tous ses adhérents, même si ce n’est pas rentable. « Nous assurons un service public, explique Jacques Chiron. Pour nous, il est hors de question de laisser un collègue sur le carreau. »

Cette solidarité entre adhérents-producteurs est un des piliers de l’entreprise. C’est elle qui a poussé Gérard Thoméré à passer en bio et à changer de laiterie en 2008, alors qu’il était en conventionnel depuis 1981. Il a effectué cette conversion à l’âge de 51 ans. Quelques années avant ce choix, la crise du lait — encore une — se faisait déjà sentir par un début de surproduction laitière et la fin des quotas était annoncée pour 2015. La stratégie adoptée par sa coopérative d’alors pour se préparer à ces turbulences a choqué Gérard Thoméré et l’a décidé à partir. « La coop nous a dit que certaines fermes allaient disparaître et que leurs quotas allaient nous être redistribués. Un moyen d’augmenter notre production. Ça m’a dégoûté. » Pourtant, en récupérant les quotas des fermes disparues, Gérard aurait pu augmenter sa production, de quoi gonfler son revenu : la bonne affaire, en somme. « Non, cingle-t-il. Si on enlève les agriculteurs, on enlève tout : les écoles, la Poste, le bar, et c’est la mort des campagnes. Je ne peux ni cautionner ni participer à cela. »

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L’exploitation de Gérard Thoméré, en Loire-Atlantique.

L’accès à l’information vaut pour la conjoncture économique, le fonctionnement interne de l’entreprise, mais aussi pour le consommateur.
Biolait a d’abord signé un partenariat avec les magasins Biocoop en 2000, en fournissant une bonne partie des produits laitiers de base (lait, yaourts, beurre, etc.) suivant une logique de traçabilité avec le logo « Ensemble pour plus de sens ». En 2011, Biolait a étendu son aire de distribution en signant avec Système U. Là aussi, la transparence est au cœur des campagnes de communication qui en découlent. Forte de son succès, Biolait est ambitieuse : elle vise ni plus ni moins que de supplanter le lait conventionnel, entre autres en soutenant l’installation de nouvelles fermes laitières. À rebours, encore une fois, de la tendance au regroupement d’exploitations dans le secteur conventionnel.




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Lire aussi : « Il y avait 5.000 vaches laitières dans Paris en 1900 ! »

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre
. chapô : Les vaches de Gérard Thoméré.

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