Centrales à bitume pour l’A69 : les riverains créent leur propre outil pour contrôler la qualité de l’air
Les riverains mobilisés dénoncent le sacrifice de leur santé et de l’environnement au profit de l’A69 et des grands capitaux du Tarn. - © Antoine Berlioz / Reporterre
Les riverains mobilisés dénoncent le sacrifice de leur santé et de l’environnement au profit de l’A69 et des grands capitaux du Tarn. - © Antoine Berlioz / Reporterre
Durée de lecture : 5 minutes
Une centaine d’opposants à l’autoroute A69 se sont réunis dans le Tarn, le 22 novembre, contre les centrales à bitume. Face à un plan de surveillance jugé insuffisant, ils ont lancé leur projet : Zéphyr.
Puylaurens (Tarn), reportage
« Le plan de surveillance d’Atosca [le concessionnaire de l’autoroute A69] et de la préfecture du Tarn manque de rigueur scientifique. » Samedi 22 novembre vers 10 heures, dans un froid glacial, Jacques Thomas, écologue et spécialiste des zones humides, est venu manifester, comme une centaine de riverains, son opposition et son inquiétude face à la mise en service de l’usine d’enrobés de Puylaurens, dans le Tarn.
Cette usine, comme celle de Villeneuve-lès-Lavaur, plus à l’ouest, est destinée à produire une partie des 500 000 tonnes de bitume qui devront être coulées sur les 53 km entre Toulouse et Castres.
Depuis le parking où se sont rejoints environ 150 personnes, dont une bonne dizaine d’enfants, la grande cheminée de l’usine et l’impressionnant tas de fraisat sont bien visibles. Ce matériau, présenté comme de l’enrobé recyclé, provient de la réfection ou du rabotage des routes en asphalte et doit être mélangé et chauffé avec des granulats et du bitume pour produire un enrobé ensuite directement coulé sur les routes. Lors du chauffage de ces matériaux, les opposants craignent le dégagement de particules fines et de matières toxiques dans l’air autour des centrales.
« Depuis la délivrance de l’autorisation environnementale, il y a plus de deux ans, on alerte sur l’insuffisance des mesures d’impact et de suivi de ces centrales à bitume », poursuit Jacques Thomas, emmitouflé sous son bonnet.
Ce plan « n’a aucun sens »
Le 18 novembre, une réunion d’information a pourtant eu lieu entre des riverains, les services de l’État et Atosca pour détailler le plan de surveillance environnementale mis en place. La préfecture du Tarn a notamment précisé que celle-ci serait assurée par l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris), au moyen de seize capteurs installés à proximité des centrales.
« Atosca/NGE s’engagent à garantir la sécurité sanitaire et environnementale des riverains », assure la préfecture dans un communiqué, consciente des inquiétudes exprimées sur le territoire.
« Ce plan de surveillance n’a aucun sens du point de vue méthodologique », critique Jacques Thomas, alors qu’une quinzaine de fourgons de gendarmerie encadre la manifestation statique et calme de ce samedi matin.
Le pédologue qui étudie les sols explique : « Il ne mesure pas certains composants toxiques et ne permet pas de faire des mesures en temps réel. C’est-à-dire que si l’air est fortement pollué, on aura les résultats seulement plusieurs semaines après. On ne comprend pas non plus l’emplacement des capteurs, qui ne sont pas toujours positionnés en fonction des vents dominants. » Selon lui, « leur objectif est de ne jamais arrêter ces usines, peu importe la pollution que cela engendre ».
Dans la présentation de son plan de surveillance, la préfecture écrit que les résultats de l’Ineris seront disponibles et publics « dans un délai de quatre semaines après la dernière semaine de chaque campagne ».
Opération Zéphyr
Face à un plan de surveillance que les collectifs Sans bitume jugent insuffisant, l’idée d’un autocontrôle citoyen a émergé. « Il y a un an et demi, on a voulu développer nos propres instruments de mesure pour vérifier la qualité de l’air et permettre aux habitants du territoire de suivre la situation en temps réel », poursuit le scientifique entre deux prises de parole au mégaphone. Grâce à ses compétences, et à celles d’autres opposants à l’A69, Jacques Thomas a pu créer, dans son bureau d’études, un capteur pour mesurer la qualité de l’air : le Zéphyr.
Fonctionnel depuis quelques mois, le Zéphyr a été distribué à plus de 80 riverains, mairies et écoles sur le territoire autour de ces centrales. Il permet de mesurer l’oxyde d’azote, les particules fines et les composés organiques volatils. « La force de notre système, c’est de mailler tout le territoire, alors qu’Ineris prévoit seulement seize capteurs », explique-t-il.
Chaque habitant, détenteur d’un capteur ou non, peut désormais vérifier, depuis une carte interactive actualisée toutes les cinq minutes, les taux de pollution de l’air et les seuils d’alerte autour de chez lui. Le projet Zéphyr entend également transmettre ce savoir-faire, via des ressources en libre accès, à d’autres collectifs et habitants vivant à proximité de sites sensibles, afin de leur donner les moyens de s’emparer à leur tour de cette question sanitaire.
« Ce capteur apporte du concret pour vérifier la qualité de l’air autour de chez nous ou près de l’école, raconte Marie, qui habite à Lempaut, une commune limitrophe de Puylaurens, qui est venue au rassemblement avec ses deux enfants de 7 et 9 ans. On ne fait plus confiance à la préfecture et à Atosca. On a déjà entendu des témoignages terribles d’habitants du territoire qui ont connu ce type de centrales, notamment à Gragnague. On nous raconte les odeurs nauséabondes et les particules noires sur les fenêtres et le linge dehors. Évidemment, cela nous fait peur, surtout quand on sait que près de la centrale de Puylaurens, il y a quatre écoles. Je suis très inquiète pour mes enfants », poursuit-elle.
Sur ce point, la préfecture affirme que « des points de mesure ont été positionnés spécifiquement à proximité des établissements scolaires ».
Les opposants, qui restent déterminés, continuent d’interroger le choix du concessionnaire de mettre en service ces deux centrales à quelques jours de l’audience du 11 décembre à la cour administrative d’appel de Toulouse, qui confirmera ou non l’illégalité de l’autoroute prononcée en février.
Au mégaphone, Alexandre, l’un des membres du collectif Saint-Germain Sans bitume, ne désespère pas à l’approche de ce délibéré décisif : « Quoi qu’il arrive, notre lutte et celle de tous les enfants présents aujourd’hui, ce n’est pas seulement celle contre l’A69, c’est un combat contre ce modèle de société. On est là pour l’avenir, et c’est un combat à long terme que l’on doit mener contre le béton et le bitume et qui inspirera d’autres luttes. »