« Ces animaux ont développé des pouvoirs extraordinaires » : plongée dans les abysses avec Marie-Anne Cambon
Marie-Anne Cambon dans son laboratoire de Brest, le 23 février 2026. - © Jean-Marie Heidinger / Reporterre
Marie-Anne Cambon dans son laboratoire de Brest, le 23 février 2026. - © Jean-Marie Heidinger / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Menacées par l’industrie minière, les abysses sont moins connus que la Lune. Seuls quelques humains ont pu les observer. C’est le cas de la microbiologiste Marie-Anne Cambon, qui nous replonge dans cet écosystème fascinant.
Plouzané (Finistère), reportage
Quiconque doute du fait que les abysses regorgent de vie devrait pouvoir faire un tour dans le laboratoire dédié de l’Ifremer. Cinq minutes dans cette caverne d’Ali Baba océanique suffisent pour voir sa vision du monde bouleversée. À peine la porte franchie, nous voilà nez-à-nez avec les crocs d’un poisson-ogre, prisonnier d’une jarre emplie de formol. À ses côtés s’étend la longue carcasse d’une chimère à nez mou, tassée entre un échantillon de corail, un crustacé au dos gonflé d’épines, les restes d’une moule géante… Un peu plus loin, dans un labyrinthe d’étagères éclairées au néon, s’amoncellent des centaines de flacons remplis d’organismes blanchis par les fluides de conservation. « Bienvenue en environnement profond ! », nous accueille Marie-Anne Cambon.
La microbiologiste fait partie des très rares humains à avoir arpenté les tréfonds de l’océan. Notre planète a beau être couverte aux trois quarts d’eau salée, on connaît moins bien les grands fonds marins que la Lune — seuls 0,001 % d’entre eux ont été explorés.
Le jour de notre rencontre, Marie-Anne Cambon s’apprête à prendre le large pour cinquante-cinq jours dans le cadre de la campagne scientifique « Hermine 3 », dédiée à l’étude d’une petite zone de la dorsale médio-Atlantique. Cette longue chaîne de montagnes et de volcans sous-marins façonnée par l’écartement des plaques tectoniques.
« Je me sens très chanceuse d’observer ce qui se passe au fond »
Quelque part au milieu de l’océan, à mi-chemin entre les Antilles et les Canaries, elle effectuera sa dix-huitième plongée à bord du Nautile, le sous-marin de poche de l’Ifremer. Elle descendra jusqu’à 4 000 mètres sous la surface — une profondeur telle que la lumière du soleil n’y pénètre plus. Moins de mille personnes ont vu ce monde de leurs propres yeux.
Miracle des agendas : l’énergique quinquagénaire a réussi à nous trouver un créneau, malgré un emploi du temps chargé par ses derniers préparatifs. On s’assoit à son bureau, entouré ce jour-là par une épaisse brume. Sur un mur s’étale un immense poster, représentant l’estomac d’une crevette abyssale observée au microscope. Dans un coin trône une grosse pierre irisée. Un bout de cheminée hydrothermale, explique-t-elle, sorte de geyser sous-marin par lequel la Terre évacue une partie de sa chaleur interne, sous la forme de panaches chargés en sulfures et en minéraux. « Elle a perdu ses couleurs, regrette-t-elle en la roulant entre ses doigts. Mais quand elles sont au fond, elles brillent. »
La chercheuse a entrouvert pour la première fois la porte des abysses en 1999, peu de temps après sa thèse. Vingt-sept ans et dix-sept plongées plus tard, son enthousiasme ne s’est pas érodé. « Avant chaque départ, je ressens toujours beaucoup d’excitation. Je me sens très chanceuse de pouvoir observer ce qui se passe au fond », confie-t-elle.
À 4 000 m sous la surface, l’obscurité est totale
À chaque plongée, c’est le même émerveillement. Tout commence par une heure et demie de descente. L’habitacle du sous-marin est étroit. On y tient à trois : un pilote, un copilote et un scientifique, accroupi ou allongé à plat ventre, les yeux rivés au hublot. « Pendant les 100 premiers mètres, on perçoit encore la lumière. Passé 150 m, tout est gris, on ne voit pratiquement plus rien », raconte Marie-Anne Cambon. Puis c’est le noir, complet, jusqu’à ce que le Nautile arrive à son point de chute, sur les rives des cheminées hydrothermales. Les phares s’allument. Six heures de mesures, de prélèvements et d’observations commencent.
« Au début, on voit surtout des roches, des cailloux cassés. En avançant vers la zone à étudier, on commence à voir des petits points blancs. Ce sont des anémones et des galathées, des petits animaux aux carapaces claires qui phosphorescent avec la lumière. L’œil humain s’habitue très vite. Petit à petit, on voit des crevettes qui nagent partout, des poissons, des crabes, des moules, et puis des fumées, là où s’échappent les fluides. C’est très vivant », raconte-t-elle.
La plupart des êtres vivant dans les abysses n’ont pas d’yeux. Étrangement, pourtant, les champs hydrothermaux et leurs habitants sont « très colorés ». En cristallisant au contact de l’eau froide, les minéraux rejetés par les cheminées les parsèment de couleurs « superbes » : « du rouge, de l’ocre, du noir, des gris brillant, du blanc, du jaune orangé, du vert fluo, du bleu turquoise... » Ces structures aux reliefs acérés peuvent s’élever sur une vingtaine de mètres de haut. « On se sent très, très humble », décrit Marie-Anne Cambon.
Et inquiet ? « Les pilotes n’ont pas peur, mais ils sont très vigilants. Ils me disent toujours : "Ils sont pourris, tes endroits !" », évacue-t-elle en souriant. À plusieurs kilomètres de profondeur, on ressent encore l’effet des tempêtes et des marées. « Un jour, on était en train de faire des mesures, le sous-marin était posé. Et puis tout d’un coup, on a glissé : c’était une inversion de courant ! », se souvient la microbiologiste.
Une vie en symbiose avec des bactéries amies
Ses recherches se concentrent sur une espèce en particulier : Rimicaris exoculata, une crevette translucide, pas plus longue qu’un doigt, reconnaissable à son énorme tête. Sur les rives des cheminées hydrothermales, ces crustacés se regroupent en agrégats compacts et frétillants — on peut en compter jusqu’à 2 500 par mètre carré. « C’est une explosion de vie. »
On comprend aisément, en écoutant Marie-Anne Cambon, que l’on puisse consacrer un quart de siècle à cet être des abîmes. Tout, chez lui, est captivant. Sa capacité à vivre dans un environnement extrême, d’abord. Les fluides qui s’échappent des cheminées hydrothermales, riches en gaz toxique et en métaux lourds, peuvent atteindre une température de 400 °C. Sur son ordinateur, elle lance une vidéo tournée lors d’une précédente expédition. On y distingue une crevette carbonisée, mais vivace. « Elle a dû s’approcher d’un peu trop près. »
Ajoutez à cela l’obscurité, la pression, la présence de roches radioactives… « Aucun humain ne serait capable de vivre dans ces conditions. Ces animaux ont développé des pouvoirs extraordinaires d’adaptation aux portes de l’enfer. » Leur étude pourrait, peut-être, un jour « nous aider à dépolluer des sites miniers ou industriels », pense la chercheuse.
Autre caractéristique fascinante : sa vie en symbiose avec des bactéries amies, logées dans ses bajoues. Ces bactéries font de la « chimiosynthèse » : elles transforment l’hydrogène sulfuré, le méthane et l’hydrogène émanant des cheminées hydrothermales en matière organique — « exactement comme les plantes font de la photosynthèse avec l’énergie lumineuse », explique Marie-Anne Cambon. Grâce à elles, les crevettes peuvent se nourrir. En échange, elles offrent aux bactéries un environnement stable, idéalement chauffé et oxygéné. « C’est le gîte contre le couvert », rit la microbiologiste. Là encore, nous pourrions « beaucoup apprendre » de cette relation symbiotique, dit-elle, notamment dans le champ de la recherche sur les antibiotiques.
Exploitation minière
À quel âge se reproduit Rimicaris exoculata ? Combien de temps peut-elle rester en vie ? Comment a-t-elle réussi à se disperser sur des milliers de kilomètres le long de la dorsale médio-Atlantique ? Comment se fait-il qu’elle ait des cousines au creux de l’océan Indien et de la fosse des Caïmans, au large de Cuba, mais pas dans le Pacifique ? « On se pose encore beaucoup de questions. »
Rien de surprenant à cela : Rimicaris exoculata a été observée pour la première fois il y a seulement quarante ans – quelques secondes, à l’échelle de la recherche. Longtemps, les abysses ont été crus inertes. Des organismes vivants n’y ont été décelés qu’en 1977. Déjà, pourtant, ils sont menacés.
Au printemps dernier, Donald Trump a autorisé l’exploitation minière des grands fonds — y compris en haute mer —, hors de tout cadre international. Aucune machine n’a encore commencé à y extraire des minerais à échelle industrielle. L’administration du président a cependant mis un coup d’accélérateur à ce projet, en janvier 2026, en simplifiant le processus au terme duquel les entreprises pourront obtenir leur sésame. Début février, le Japon a annoncé avoir exploité des sédiments contenant des terres rares dans ses eaux, à 6 000 m de profondeur. Seule une trentaine d’États (dont la France) défendent un moratoire.
Des lave-vaisselles au fond de l’eau
De concert avec le reste des spécialistes, Marie-Anne Cambon appelle au respect du principe de précaution. Cette industrie « n’est pas durable à échelle humaine », dit-elle. Les nodules polymétalliques, les galets chargés en minerais sur lesquels lorgnent les industriels, se forment en plusieurs millions d’années. Si cette industrie s’enclenche, « en vingt ou trente ans, on aura tout exploité ». Les machines risquent de disperser dans l’eau le carbone et les métaux lourds piégés dans les fonds, défigurant encore davantage un océan « déjà bien abîmé par les microplastiques et les pollutions humaines ».
Les abysses ont beau ressembler à une autre planète, ils ne sont pas entièrement coupés des réalités de notre monde. À chaque descente, Marie-Anne Cambon observe des déchets : des canettes, des sacs en plastique, des grilles de climatiseur… Et même des lave-vaisselles. Heureusement, quelque part dans l’obscurité, il y a des crevettes à grosse tête, des bouquets d’anémones et des galathées. Un peu de beauté à laquelle s’accrocher.