123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageAlternatives

Ces habitants créent leurs institutions pour combler l’absence de l’État

Le Syndicat de la Montagne limousine est installé dans une des zones les moins densément peuplées de France.

Sur le plateau de Millevaches, dans le Limousin, les habitants se sont organisés pour assurer leur autonomie, dans des domaines aussi différents que l’agriculture, la gestion des forêts ou l’accueil d’exilés.

Tarnac (Corrèze) et Faux-la-Montagne (Creuse), reportage

Quand Marc [1] se remémore les deux ans et demi qu’il a passés au centre d’accueil de demandeurs d’asile (Cada) de Poitiers, il se souvient qu’il se sentait « enfermé » et qu’il n’était pas loin de « péter les plombs ». Il évoque aussi Paris — « c’était dur » — et les moments où il a « traîné dans la rue ».

Alors, ici, il se sent « épanoui ». Il regarde les collines boisées du plateau de Millevaches : « C’est calme », euphémise-t-il en décrivant le cœur de la Montagne limousine, l’un des territoires les moins densément peuplés de France, à cheval sur la Creuse, la Corrèze et la Haute-Vienne.

© Louise Allain / Reporterre

Soudeur-chaudronnier pendant quinze ans en République du Congo, il aimerait travailler le métal, n’importe où en France. En attendant, il reprend des forces grâce à un logement temporaire qu’il a obtenu à Tarnac (Corrèze), par l’intermédiaire du Syndicat de la Montagne limousine, une organisation née en 2019 afin de fédérer les initiatives d’habitants et construire des institutions en dehors de l’État pour offrir une vie digne à tout le monde.

« Des besoins qui n’étaient pas assurés par l’État »

« En 2015, lorsque la “jungle” de Calais a été expulsée, plusieurs Cada ont ouvert dans les environs », raconte Manon, musicienne et maraîchère, qui habite la Montagne limousine depuis une vingtaine d’années. Plusieurs associations se sont mobilisées contre les conditions de vie déplorables dans ces centres, dont les membres de ce qui deviendra le Groupe exilés, l’une des branches du Syndicat de la Montagne limousine. « On est partis des besoins des exilés, qui n’étaient pas assurés par l’État, explique Manon. Ils n’ont pas de travail, pas d’argent, et ne peuvent pas être régularisés. »

Le centre Emmaüs fournit des activités de traiteur, pour alimenter le Magasin général de Tarnac, mais aussi pour toutes sortes d’événements. © Nicolas Celnik / Reporterre

Le Syndicat a donc accompagné l’ouverture d’une antenne d’Emmaüs, qui, grâce à l’agrément Organisme d’accueil communautaire et d’activités solidaires, pourra accompagner la réinsertion des cinq exilés qui y sont accueillis et peuvent participer aux diverses actions associatives locales. Ils se partagent entre activités de maraîchage, de traiteur et, prochainement, une conserverie, utilisant principalement des produits locaux. Comme tous les autres collectifs, le Groupe exilés se reconnaît comme une des parties du Syndicat, sans y adhérer officiellement : c’est que le Syndicat est une structure encore très diffuse.

« Une tentative de surnager ensemble »

On s’installe au « MGT », le Magasin général de Tarnac, avec plusieurs membres fondateurs du Syndicat pour essayer de définir les contours de cette association loi 1901 non déposée en préfecture. Saint Augustin (354-430) disait du temps que l’on sait intuitivement ce que c’est, mais qu’on est incapable de le décrire quand on nous le demande : il en va un peu de même du Syndicat, qui s’étend sur un rayon d’une cinquantaine de kilomètres et implique environ 2 000 personnes, bien qu’il soit difficile de le quantifier précisément.

Le Magasin général de Tarnac, bistrot du village et cœur de son dynamisme associatif. © Nicolas Celnik / Reporterre
À l’intérieur du Magasin général de Tarnac. © Nicolas Celnik / Reporterre

Michel, l’un des cofondateurs, propose : « C’est un réseau formalisé d’individus, de groupes, de collectifs, qui voulaient se doter d’un outil pour défendre les enjeux du territoire. C’est à la fois une bouée de sauvetage, un acte de résistance et une manière de s’organiser. » Pas de président ni de trésorier... Le Syndicat organise tous les trimestres une réunion à laquelle participent une trentaine de volontaires — bureau officieux de l’association — pour discuter des grandes orientations.

Mais attention, prévient Michel, ce n’est « pas une superstructure » : chacun des groupes thématiques (sur l’agriculture, les forêts, le soutien psy, l’internationalisme, le grand âge, les exilés...) est autonome. Parmi les groupes existants, l’un se consacre à la lutte contre l’exploitation industrielle des forêts, et à la proposition de modèles alternatifs ; un autre aide à l’implantation de paysans sur le plateau et soutient la production et la transformation de produits d’élevage.

C’est une « tentative de surnager ensemble », dit Yann, qui apporte de l’assistance administrative aux personnes pour qui l’État est synonyme de « violence et de solitude ». Katell, maraîchère arrivée sur le plateau alors que naissait l’initiative, souligne que « dans une perspective de très long terme, le Syndicat vise à répondre à une question : comment s’autonomiser à l’échelle d’un territoire ? »

« Ce qui est riche, c’est moins toutes ces associations que les liens qui existent entre elles »

Pour elle, c’est l’une des rares options « politiquement enthousiasmantes » face à la progression de l’extrême droite dans les territoires ruraux. Autonomie matérielle, via l’agriculture et la transformation du bois, mais aussi institutionnelle, en imaginant des « contre-institutions révolutionnaires ». « Se réunir autour de bases politiques claires permet de dire qu’on se reconnaît comme force commune d’autodéfense d’habitants », dit Katell.

Katell et Michel, à l’intérieur du Magasin général de Tarnac. © Nicolas Celnik / Reporterre

Si le Syndicat est parvenu à rayonner dans ce territoire hyperrural, c’est en partie en raison de la dynamique propre au plateau de Millevaches, marqué par un fort tissu associatif et l’arrivée fréquente de nouveaux habitants à la recherche de formes de vie alternatives. Terre de communisme rural au siècle dernier, il a accueilli des soixante-huitards, puis des projets ruraux de toutes sortes : Michel s’y est installé en 1984 avec une bande de scouts protestants, avec lesquels il vit toujours en collectif ; une station de radio (Radio Vassivière) et de télé (Télé Millevaches) associatives communiquent sur les initiatives locales et diffusent vers l’extérieur ce dynamisme.

« Si on s’en remettait à l’État, il n’y aurait déjà plus aucun service »

« On s’inscrit ici dans une filiation politique », se réjouissent Étienne et Alice [2], deux militants antibassines des Deux-Sèvres croisés par hasard, qui se sont installés sur le plateau depuis deux ans. Faux-la-Montagne, l’un des villages les plus peuplés des environs (460 habitants), a même reçu le prix de Cité vive récompensant son dynamisme associatif. « Ce qui est riche, c’est moins toutes ces associations que les liens qui existent entre elles, dit Michel. Le Syndicat est un outil pour que le lien ne se fasse pas qu’au hasard des rencontres. »

Pourquoi ne pas s’en remettre aux institutions pour dynamiser le territoire ? La question fait sourire Michel : « Si on s’en remettait à l’État, il n’y aurait déjà plus aucun service à Faux. » Il ne s’agit pas pour autant de se positionner contre l’État : « Je m’inscris dans le cadre institutionnel républicain, sinon, je ne serais pas devenue maire », affirme Catherine Moulin.

Catherine Moulin est maire de Faux-la-Montagne depuis 2008. © Nicolas Celnik / Reporterre

La sexagénaire à la voix douce et au geste calme ne fait pas partie du Syndicat, même si elle y est étroitement liée : elle appartient à la bande arrivée avec Michel, initialement autour d’une entreprise de transformation du bois, qui emploie aujourd’hui une vingtaine de salariés. Elle est maire de Faux-la-Montagne depuis plus de quinze ans, au cours desquels elle a utilisé l’échelon communal pour proposer des services adaptés au territoire. « Du cousu main » : agence postale, bibliothèque, gîtes communaux, station-service communale, école, cantine, crèche et maison médicale.

Institutions méfiantes

Ce succès d’institutions hors de l’État suscite la méfiance de la préfecture et d’un certain nombre d’élus locaux. Il faut dire que le plateau de la Montagne limousine est surveillé comme du lait sur le feu par les renseignements territoriaux, notamment depuis 2008 et « l’affaire Tarnac », lorsque plusieurs habitants avaient été détenus dans le cadre d’une vaste enquête pour association de malfaiteurs. Ils ont finalement été relaxés.

« Nous, on n’est pas anti-État. C’est plutôt l’État qui est anti-nous »

Depuis, Le Point, Le Figaro et Gérald Darmanin se sont relayés pour le présenter comme « la base arrière de l’ultragauche française et européenne ». « Nous, on n’est pas anti-État. C’est plutôt l’État qui est anti-nous », dit Katell, en évoquant les hélicoptères survolant le barnum qui accueille chaque année la Fête de la Montagne limousine. Les actions de défense contre des coupes rases dans le bois du Chat ont apporté de l’eau au moulin du député ciottiste Bartolomé Lenoir, élu en juillet 2024 sur l’une des circonscriptions du plateau, qui promettait « une initiative forte contre l’extrême gauche en Creuse ».

Une coupe rase aux abords de Meymac (Corrèze). © Nicolas Celnik / Reporterre

Malgré ce contexte, le Syndicat de la Montagne limousine continue de se développer et d’inspirer des groupes à travers la France. Avant de le fonder, plusieurs membres du plateau sont partis en « voyage d’étude » à Barcelone, auprès des communautés autogestionnaires, et y ont puisé des inspirations. À leur tour de servir de modèle : d’ici à quelques semaines, d’autres organisations similaires au Syndicat doivent éclore, dans le Périgord ou la montagne Noire.

Le Syndicat abrite par ailleurs un Groupe internationaliste, qui a notamment participé à la rédaction du manifeste Révolutions de notre temps (La Découverte, 2025) : de quoi faire bientôt des émules dans d’autres pays ? Ce serait bien la première fois qu’un syndicat deviendrait une multinationale.

legende