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ReportageQuotidien

« Vaincre le moustique-tigre par le moustique-tigre » : la stérilisation des mâles porte ses fruits

Une expérimentation de lâchage de moustiques est en cours dans le quartier de Malbosc à Montpellier.

Que faire contre la prolifération des moustiques-tigres ? Montpellier a opté pour le largage, chaque semaine, de 200 000 mâles stérilisés par rayons X. Reporterre a assisté au lâcher de milliers d’entre eux.

Montpellier (Hérault), reportage

Dans une petite boîte en bois grillagée, 3 000 moustiques-tigres mâles sont dans les starting-block. Ils n’attendent que son ouverture pour s’envoler en cette chaude après-midi du 10 avril. Ils sont si minuscules qu’immobiles, ils tiendraient dans trois petites cuillères. Quand le clapet se lève, les bestioles s’échappent d’une traite.

Même pas peur : seules les femelles piquent et sont donc susceptibles de transmettre des virus responsables de maladies comme la dengue. La mininuée se disperse mais les insectes tournent quand même autour de Florian Vernichon, responsable déploiement de Terratis. Cette start-up réalise les lâchers de moustiques mâles stériles pour le compte de la mairie de Montpellier (Hérault). Certains d’entre eux poussent le culot jusqu’à rester en planque sur son t-shirt. Cet être humain leur sert ainsi d’appât pour attirer les femelles, en quête de sang. Le repas donnera la force à ces dernières de pondre environ 500 œufs après l’accouplement.

Dans chaque boîte, environ 3 000 moustiques mâles stérilisés prêts à être lâchés pour casser la reproduction des femelles. © David Richard / Reporterre

Les femelles ne s’accouplent qu’une seule fois dans leur vie. Quand elles tombent sur un mâle stérilisé aux rayons X par Terratis, leurs œufs sont vides, et donc inféconds : de quoi casser la chaîne de reproduction et réduire la propagation de ce moustique perturbateur des débuts de soirée des habitants du sud de l’Hexagone dès les premiers beaux jours. Aux riverains inquiets de le voir, vêtu d’un gilet jaune, libérer ces insectes dont ils cauchemardent, Florian Vernichon explique l’innocuité des mâles et l’effet neutralisation recherché.

« 40 % de petites bombes à retardement en moins »

Le quartier de Malbosc n’a pas été choisi au hasard par la municipalité pour cette expérimentation. Résidentiel, ses jardins privés attirent les moustiques. Bordées d’arbres, ses rues constituent des corridors verts pour inciter les moustiques-tigres (Aedes albopictus) à se déplacer et à se rendre dans les jardins.

« En 2025, nous avons démarré l’expérimentation tard, à la fin août. Et nous avons obtenu des résultats encourageants avec 40 % d’œufs stériles décomptés dans nos 78 pièges pondoirs dispersés dans le quartier de Malbosc », commente Frédéric Simard, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). « Cela signifie que nous avons dans l’environnement 40 % de petites bombes à retardement en moins. Nous espérons un effet rebond encore supérieur l’an prochain en ayant débuté les lâchers début avril », précise le coordinateur scientifique des mesures d’impacts de ces largages de moustiques préventifs à Montpellier, qui existent depuis l’an dernier.

Chaque semaine, 200 000 moustiques mâles stériles sont lâchés depuis début avril. © David Richard / Reporterre

En plus de Montpellier, Brive-la-Gaillarde (Corrèze), Mions (Rhône) et Toulouse (Haute-Garonne) se sont lancés en 2026, tandis qu’à Saint-Joseph (La Réunion), est expérimentée la technique du moustique mâle stérile, mais imprégné, en plus, d’un insecticide.

Dans leur courte vie d’une durée de trois petites semaines, les femelles piquent environ huit fois. Si leur première cible est un humain infecté par un virus, elles sont susceptibles de le transmettre à sept personnes. Elles développeraient donc la dengue, qui peut provoquer de fortes fièvres, voire la mort dans les cas les plus graves, le chikungunya, à l’origine de douleurs articulaires souvent invalidantes, tout comme le Zika, avec de possibles complications neurologiques sévères en prime.

Clélia Oliva, cofondatrice de la société Terratis. © David Richard / Reporterre

Il se plaît en milieu urbain

Conséquence du réchauffement climatique, l’insecte originaire d’Asie se plaît désormais chez nous. Le premier pic de nuisances a lieu en mai et juin dans le sud de la France. Quand les températures tournent autour de 35 °C, il fait trop chaud pour voler. Son activité reprend de plus belle à partir de la fin août et jusqu’à la mi-octobre.

Il s’est parfaitement intégré à notre milieu urbain. Contrairement aux moustiques habituels en métropole, qui raffolent des zones marécageuses, lacs et étangs, lui élit surtout domicile dans les espaces privés, sur nos balcons et jardins. Des destinations rêvées pour trouver un petit réceptacle d’eau, comme un seau ou une coupelle de plantes qui déborde, afin d’y pondre une fois l’hiver venu. Ces microréservoirs s’apparentent aux creux d’arbres ou de rochers où stagnent l’eau de pluie, leur lieu de ponte primitif dans les forêts tropicales de bambou. Au printemps, les œufs deviennent des larves, de petites virgules qui y nagent quelques jours, le temps de devenir des moustiques-tigres.

© David Richard / Reporterre

« La stérilisation n’est pas une technique miracle. La meilleure consiste à empêcher le développement, et non la reproduction. Cela demande du porte-à-porte pour sensibiliser les personnes sur l’importance de ne surtout pas laisser d’eau stagnante », commente Florian Vernichon devant un jardinet du quartier de Malbosc. Le hic : cela coûte cher.

La mairie de Montpellier missionne bel et bien du personnel pour informer les habitants, en plus de dépenser 50 000 euros chaque année depuis 2025 pour ces lâchers de moustiques sur 50 hectares.

Des insecticides toxiques

Auparavant, Florian Vernichon travaillait pour une entreprise qui s’occupe de pulvériser un insecticide à base de pyréthrinoïde notamment produit par Bayer. Il est pourtant toxique mais les autorités sanitaires optent pour cette solution radicale en dernier recours, quand elles estiment que le risque de diffusion du virus aurait des conséquences encore plus nocives. Puis le trentenaire a souhaité se pencher « sur le préventif plutôt que le curatif, avec une méthode biologique ». En l’occurrence, vaincre le moustique-tigre par le moustique-tigre.

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Les lâchers sont soigneusement préparés. Le moustique ne circule pas à plus de 150 mètres à la ronde. Il ne vole pas très haut non plus, et ne dépasse pas le deuxième étage, à moins qu’il ait trouvé un nid aqueux sur un balcon. D’où l’importance de faciliter la tâche des mâles stériles en dispersant les lâchers tôt dans la saison, dès avril, pour quadriller une zone, chaque semaine, dans l’espoir de limiter l’invasion. 100 000 chaque mardi et le même nombre le vendredi, sur une trentaine de points de dispersion à Malbosc.

Dans cette pièce, on sépare les mâles des femelles par un système automatisé de calibrage. © David Richard / Reporterre

En ce début d’après-midi, les conditions sont réunies pour que les moustiques-tigres de laboratoire soient les plus entreprenants possibles : le thermomètre affiche 24 °C dans l’écoquartier et il fait suffisamment humide. « Ils ne sont pas vaillants à 12 °C et en dessous de 8 °C, ils tombent comme des mouches », plaisante Nicolas De Royer, responsable de la production de Terratis, dont les locaux sont situés 4 km plus loin.

1,5 million de mâles stérilisés par semaine

C’est d’ailleurs la technique des laborantins pour éviter les fugues. À l’entrée, un sas à 12 °C empêche les évasions de moustiques-tigres précieusement élevés en masse au sein de la start-up : 1,5 million de mâles sont stérilisés chaque semaine. Un puissant système de ventilation en hauteur débarrasse les visiteurs de passagers clandestins.

Dans une première salle, une chaleur moite de 27 °C. Phobiques des moustiques s’abstenir. Il s’agit du seul endroit où les femelles sont majoritaires et certaines parviennent à s’échapper des moustiquaires où grouillent des dizaines de milliers d’insectes. Elles sont nourries aux boyaux d’abattoirs gorgés de sang pour donner naissance à une armada de moustiques, dont les mâles qui ne savent pas encore ce qui les attend : la stérilisation.

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Dans une deuxième pièce, de grandes armoires métalliques ouvertes semblables à celles qui servent à débarrasser les plateaux de cantine s’alignent. Sauf que ces plateaux-là sont remplis d’eaux dans lesquelles barbotent les larves de moustiques qui deviendront bientôt grands : en six jours, ils atteignent la taille adulte.

Ici, les femelles sont nourries pour qu’elles puissent engendrer des mâles qui seront ensuite stérilisés. © David Richard / Reporterre

Dans une troisième salle, les mâles et les femelles sont triés. Les rayures de félin ne sont pas visibles à l’œil nu sur le corps svelte des moustiques mâles, qui se confondraient presque avec des moucherons. Les femelles, qui se gorgent de soupes de sang, se différencient par leur bedaine. Alors, un système automatisé de calibrage sépare les grosses femelles d’un côté, et les fins moustiques mâles, cœurs du business de Terratis, de l’autre.

Dans une quatrième pièce, la température est suffisamment fraîche pour endormir les mâles séquestrés dans une petite boîte. Ils passeront ainsi dans le robot qui diffuse des rayons X une dizaine de minutes suffisantes à les rendre stériles. Place enfin au test d’effort final face à un ventilateur pour s’assurer qu’ils sont suffisamment vaillants pour partir à l’assaut des femelles et les priver de descendance.

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