123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Climat

Crise climatique : « L’État ne joue pas son rôle », alerte la Cour des comptes

Les Sages de la rue Cambon ont publié, mardi 12 mars, un copieux rapport de 725 pages sur l’adaptation de la France au dérèglement du climat.

Chaque année, la Cour des comptes livre un rapport sur l’état des finances publiques. Pour son cru 2024, elle a décidé de se pencher sur l’action climatique de l’État. Verdict : nous ne sommes pas prêts pour le chaos climatique.

Un pavé dans la mare gouvernementale. Les Sages de la rue Cambon ont publié, mardi 12 mars, un copieux rapport de 725 pages sur l’adaptation de la France au dérèglement du climat. Et leur conclusion risque de faire grimper le mercure dans les ministères : non, nous ne sommes pas prêts pour le chaos climatique.

Chaque année depuis 1832, la Cour des comptes livre un rapport très attendu sur l’état des finances publiques. Pour son cru 2024, elle a donc décidé de se pencher sur l’action climatique de l’État.

Car il y a urgence, estime-t-elle : « 2022 et 2023 ont été les années les plus chaudes depuis 1850, peut-on lire en préambule de l’exposé. Ces chiffres confirment, s’il en était besoin, l’intérêt qui s’attache à l’examen des mesures prises par les pouvoirs publics pour faire face aux conséquences du réchauffement climatique. »

Une urgence bien acquise

Montée des eaux, canicule, sécheresse : l’argent des contribuables est-il efficacement dépensé afin de nous préparer au mieux aux bouleversements écologiques ? Pour répondre à cette question brûlante, les conseillers de la Cour des comptes et des différentes chambres régionales ont scruté les mesures d’adaptation prises par l’État, les collectivités, mais également par la SNCF, EDF ou RTE.

Logement, centrales nucléaires, forêts, stations de montagne… Plus d’une dizaine de secteurs ont ainsi été passés à la moulinette de la juridiction financière.

Premier constat, rassurant : « L’urgence de l’adaptation est désormais bien admise, de même que la nécessité de l’articuler avec la lutte contre le réchauffement climatique, qui ne doit pas être délaissée », note la Cour des comptes. Une prise de conscience réelle, quoique récente, voire embryonnaire dans certaines administrations, comme au ministère des Armées.

Problème, cette nouvelle lucidité peine encore à se traduire en actes. En cause, selon la Cour des comptes : un manque d’informations et de volonté politique. « Les données disponibles sont souvent lacunaires », observe la juridiction, citant l’exemple de l’érosion du littoral : « La connaissance des activités, constructions, équipements publics et privés menacés par le recul du trait de côte et leur estimation économique demeurent parcellaires ». La montée des eaux est pourtant déjà critique dans de nombreux territoires.

« L’État ne joue pas correctement son rôle de stratège »

Or sans données ni projections fiables, les décisions peuvent vite se révéler obsolètes. « Les normes européennes de construction des voies ferrées et des gares n’ont pas encore été adaptées au changement climatique », note ainsi le rapport.

À la suite de la canicule de 2003, la SNCF avait pris les devants, relevant de 6 °C la température maximale que doivent supporter les rails – les seuils pour les caténaires ont également été revus à la hausse. Sauf que « ces choix n’ont pas été examinés sous le prisme d’analyses prospectives des aléas auxquels ces composantes sont soumises ». Autrement dit, on avance à l’aveuglette.

À la suite de la canicule de 2003, la SNCF avait pris les devants, relevant de 6°C la température maximale que doivent supporter les rails. Flickr / CC BY-NC-SA 2.0 / Sylvain Bouard

Mais, insistent les experts financiers, cette « part d’incertitude ne doit pas être paralysante » : « Compte tenu de l’urgence de l’adaptation, la puissance publique doit l’accepter et agir », soulignent-ils. Pourtant, force est de constater que « dans certains domaines, l’État ne joue pas correctement son rôle de stratège, qui consiste notamment à fixer des objectifs et à définir une trajectoire pour les atteindre ». Stratégie fluctuante, accompagnement mal fichu : la critique est récurrente en ce qui concerne la rénovation des logements.

Vite fait, mal fait

La Cour des comptes plaide ainsi en faveur d’une planification claire, avec des arbitrages assumés : faut-il poursuivre le modèle du tout-ski, qui pousse les stations de montagne à dépenser d’importantes sommes d’argent pour produire de la neige artificielle ? Peut-on continuer de construire des habitations en lisière des forêts, alors même que le risque incendie ne fait que croître ? Doit-on encourager la productivité de l’agriculture céréalière ou au contraire pousser pour sa sobriété ? Sur tous ces sujets, « il faut un pilote qui arbitre et coordonne », rappelle la juridiction.

Parmi les mesures considérées par les experts comme de potentielles mal-adaptations, on retrouve les mégabassines. X (anciennement Twitter) / Soulèvements de la terre

D’autant plus que la précipitation est souvent mauvaise conseillère : « La gestion de l’adaptation s’inscrit parfois dans un contexte d’urgence ou d’appréhension au fil de l’eau des effets du changement climatique, peu propice à l’efficacité de l’action publique », notent les rapporteurs.

En clair : vite fait, mal fait. Neige artificielle, climatiseurs individuels : autant de mesures pointées par les experts comme de potentielles maladaptations – coûteuses et inefficaces. Pour nombre de scientifiques, les mégabassines entrent également dans cette catégorie.

2024, « année de l’adaptation »

Côté financement enfin, la Cour des comptes n’avance pas d’enveloppe, reprenant les chiffres du rapport Pisani-Ferry qui évoquait « des dépenses d’adaptation évaluées à 3 milliards d’euros par an, dont 1 milliard devraient être financées sur les budgets publics ».

L’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) avait estimé le montant à 2,3 milliards par an. Quelle que soit la fourchette retenue, on en est loin : entre 2018 et 2022, seuls 600 millions d’euros annuels ont été dépensés dans la mise en œuvre du deuxième plan national d’adaptation.

Lire aussi : Rénovation thermique : la Cour des comptes étrille l’impéritie du gouvernement

Ce rapport fait ainsi l’effet d’une piqûre de rappel, alors que Christophe Béchu a décrété 2024 « année de l’adaptation » : « Une année où nous allons passer du constat, de la sortie du déni, à la mise en œuvre des mesures qui sont nécessaires », expliquait-il à la presse en janvier dernier. Il était temps ! Car le pavé de la Cour des comptes vient s’ajouter à la longue pile d’études inquiétantes sur le sujet.

Le 11 mars, c’est l’Agence européenne de l’environnement qui sonnait l’alarme. L’an dernier, le Haut conseil pour le climat avait également étrillé l’action du gouvernement, jugée « insuffisante ».

Dans sa réponse à la Cour des comptes, le ministre de la Transition écologique a réaffirmé sa volonté de prendre (enfin) « des mesures concrètes, alliant pragmatisme et ambition », afin que « nous construisions un modèle de résilience de notre société, tout en évitant la maladaptation ». Chiche !

legende