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Chronique - Plus jamais ça

1er novembre 2014 / Pierre Larrouturou




J’étais samedi à la manifestation contre le barrage de Sivens et, malgré les jours qui passent, je n’arrive pas à retrouver le sourire. Comme beaucoup, je suis encore profondément bouleversé par la mort de Rémi Fraisse.

Rarement avait-on vu une manifestation aussi non-violente : à l’issue de la marche pacifique vers la zone déforestée, une bonne partie de l’après-midi a été occupée par un débat serein sur l’articulation entre résistances citoyennes et action politique.

Avant de quitter le lieu de la manif, j’ai longuement parlé avec Ben Lefetey, le porte-parole du Collectif de sauvegarde de la zone humide du Testet. Il m’a expliqué comment des résistants totalement non-violents étaient sans cesse harcelés et violentés par les forces de l’ordre. Ben m’a rappelé comment la violence avait décuplé à partir du discours de Manuel Valls devant le congrès des Jeunes agriculteurs.

Alors même que ce syndicat est travaillé par une réflexion très intéressante sur la nécessité de changer de modèle et d’aller vers une agriculture plus durable (réflexion que les vieux productivistes de la FNSEA tentent d’empêcher par tous les moyens), Manuel Valls a décidé de caresser dans le sens du poil les plus conservateurs : le 6 septembre, le premier ministre a « promis » devant plusieurs centaines de paysans une révision de la directive européenne Nitrates – alors que la France vient à nouveau d’être condamnée pour ses manquements dans la lutte contre la pollution des eaux - et s’est engagé en faveur du barrage de Sivens.

Passage en force inexpliquable

À partir de là, le Conseil général s’est senti autorisé à passer en force. Quelle urgence ? À part la réélection au Sénat d’un président cumulard du Conseil général, qui veut s’attacher les voix d’une poignée de grands électeurs, comment expliquer que les travaux n’aient pas pu attendre les conclusions des experts nommés par Ségolène Royal ? Comment expliquer que la préfecture ait envoyé la force publique pour protéger des travaux inutiles et illégaux ? L’autorisation de défrichement qui doit être affichée en place publique quinze jours avant le début des travaux n’avait pas encore été octroyée.

Dans un Etat de droit, les gendarmes auraient dû bloquer les bulldozers et donner des amendes aux donneurs d’ordre. Ils ont fait le contraire : protéger les casseurs de forêts et harceler ceux qui défendaient le droit..

Malgré les hectares de forêts détruits, malgré les militants associatifs blessés ou harcelés, Ben était assez optimiste samedi soir : il avait des infos qui laissaient penser que le rapport des experts, attendu pour lundi, irait largement dans notre sens.

Quand je l’ai quitté, tout était calme : assise à quelques mètres de nous, une maman donnait le sein à son bébé. Plus loin, quelques musiciens faisaient un bœuf. À côté d’eux, des enfants dessinaient ou faisaient du toboggan...

J’ai repris la route vers les Pyrénées en pensant, comme José Bové, que les zadistes avaient gagné le combat et qu’on reviendrait à Sivens pour un week-end de replantation. En arrivant à la maison, j’ai dit à mes enfants qu’on avait de la chance d’être dans un pays démocratique : la manif s’était très bien passée et le rapport des experts allait mettre fin aux travaux.

Dimanche, le réveil fut horrible. Rémi, un jeune homme de 21 ans, était mort. Le fils d’un de nos amis de Nouvelle Donne avait été retrouvé sans vie. J’imaginais sa mort. J’imaginais la détresse de sa famille et aussi ma propre détresse si, dans quelques années, mes enfants assez grands pour manifester étaient retrouvés sans vie.

Plus jamais ça

Comment être sûrs qu’un tel drame ne se reproduira plus jamais ? L’enquête ouverte par le parquet de Toulouse doit permettre de savoir ce qui s’est passé au moment du drame. Mais il est très probable que si le Conseil général n’était pas passé en force avec le soutien de la préfecture, jamais Rémi ne se serait mêlé à ceux qui combattaient les forces de l’ordre.

Si l’on ne veut pas qu’un tel drame se reproduise dans quelques mois à Sivens, à Notre-Dame-des-Landes ou sur le chantier du grand stade de Lyon, il faut donc qu’une commission d’enquête avec un champ d’étude nettement plus large soit créée afin d’éclaircir ce qui s’est passé à Nantes en février et à Sivens depuis deux mois.

Une telle commission ne doit pas être vécue comme une mise en accusation des forces de l’ordre : être gendarme, policier ou CRS n’a jamais été un métier facile, mais ça l’est encore moins dans une société de plus en plus inégalitaire et violente, quand des politiques d’austérité compliquent aussi la vie quotidienne de toutes celles et ceux qui travaillent au service de l’Etat.

J’ai passé un an à Matignon et je faisais une heure de footing tous les matins avec les CRS. J’en ai gardé une très haute estime pour toutes celles et ceux qui sont prêts à donner leur vie pour protéger les valeurs et les institutions de la République. C’est justement parce qu’ils ont un rôle fondamental à jouer pour protéger la République qu’on ne peut pas accepter que leur rôle soit perverti en leur demandant de protéger ceux qui veulent passer en force pour des grands travaux inutiles.

Pour être certain que le drame de Sivens ne pourra plus jamais se produire, pour que les forces de l’ordre ne soient plus jamais employées pour protéger des actes illégaux, pour être certains que des "casseurs" ne sont pas instrumentalisés par le ministère de l’Intérieur, Isabelle Attard, députée Nouvelle Donne du Calvados, va demander à l’Assemblée nationale la création d’une commission d’enquête sur l’utilisation des forces de l’ordre dans la durée à Notre-Dame-des-Landes, Sivens, et autour du chantier du Grand stade de Lyon.




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Source : Pierre Larrouturou pour Reporterre

Photos :
. chapô : image extraite de la video retraçant les affrontements du 25 octobre
. images du Testet le 25 octobre : Pierre Larrouturou.

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