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Contaminés par le pesticide, « les pisseurs de glyphosate » portent plainte

21 novembre 2018 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)

Dix-sept plaintes ont été déposées mardi 20 novembre par des Faucheurs volontaires bretons qui ont découvert une présence élevée de glyphosate dans leur urine. Sur le reste du territoire, la campagne de collecte et d’analyse d’urine se poursuit pour pousser l’État à agir.

  • Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), reportage

2,52 nanogrammes de glyphosate par millilitre, c’est ce que contiennent les urines de Youn Ar Guen, membre des Faucheurs volontaires, habitant à Riec-sur-Belon, dans le Finistère. «  Quand j’ai vu les résultats, j’étais étonné, c’est très élevé », raconte-il.

La norme européenne concernant l’eau potable s’élève à 0,1 nanogramme par millilitre (0,1 ng/ml). Youn est donc bien au-dessus, et il n’est pas le seul. Sur les dix-sept personnes ayant porté plainte hier, mardi 20 novembre, toutes sont au-dessus de ce seuil. L’un d’eux atteint même 3,44 ng/ml. « Pourtant je mange bio depuis trente ans, je filtre mon eau, argumente Youn. Par contre, j’habite à la campagne et je respire. »

En effet, une des explications avancées pour expliquer ces résultats pourrait se trouver dans l’alimentation, mais aussi dans l’eau et l’air. « Mais, on n’a pas d’étude sur le sujet, ce ne sont que des hypothèses », poursuit le militant écologiste.

Comme Youn, Brigitte Plunian a testé ses urines. Éleveuse en bio à Tremargat, dans les Côtes-d’Armor, elle atteint 0,47 ng de glyphosate par millilitre. « S’il y a bien du glyphosate dans l’eau et l’air, c’est dramatique, on n’a même pas les moyens de se protéger individuellement. »

« Il faut compter un an et demi, deux ans d’enquête » 

Comme de nombreux Faucheurs volontaires français, Youn et Brigitte ont envoyé leur urine dans un laboratoire allemand fin 2017 et sont tous tombés des nues à la lecture des résultats. « On ne s’y attendait pas, pas à ce point-là, raconte une militante. Parmi nous, il y a des gens qui font très attention, qui mangent bio depuis des années, qui vivent en tête de bassin versant — donc a priori faiblement exposés — et pourtant. C’est pour ça qu’on a décidé de lancer une campagne nationale. » [1]

Pour se rendre compte de l’ampleur de la pollution et alerter la population et les autorités sur le sujet, la « campagne glyphosate » a été lancée il y a quelques mois : une collecte nationale des urines. Derrière cette campagne se trouvent de nombreux collectifs, dont les Faucheurs volontaires comme noyau.

Chaque plaignant affiche la concentration de glyphosate présente dans ses urines. Tous dépassent la norme européenne sur l’eau potable, qui est de 0,1 ng/ml.

En Bretagne, le collectif chargé de la campagne glyphosate se dénomme les Pisseurs involontaires de glyphosate, les PIG, acronyme évocateur dans une région à la forte production porcine. Ils réunissent plus de 600 personnes prêtes à fournir leur urine et à porter plainte dans la foulée pour mise en danger de la vie d’autrui, tromperie aggravée et atteinte à l’environnement. « Les plaintes seront individuelles, car il n’existe pas de class actions comme aux États-Unis, explique une pisseuse bretonne, mais des plaintes massives pourraient faire bouger les lignes, et surtout obliger les autorités à enquêter. »

Une première vague de dépôts de plainte a eu lieu en Ariège, en septembre dernier. Mais avant de parvenir à bouger les lignes, il faudra être patient, comme l’explique Jérôme Bouquet-Elkaïm, avocat des Faucheurs volontaires bretons. « Il faut compter un an et demi, deux ans d’enquête. Ces plaintes doivent être déposées dans le lieu de résidence du plaignant mais elles seront toutes envoyées et traitées au pôle santé du parquet de Paris. Une instance spécialisée sur les questions de santé. »

« Pour répondre à toutes ces questions, il faudrait réaliser une étude épidémiologique » 

Frein non négligeable dans cette campagne nationale : le prix. Il faut payer 85 euros pour envoyer ses urines dans un laboratoire allemand indépendant puis 50 pour porter plainte, soit un total de 135 euros. Alors que le pouvoir d’achat des Français n’est pas au plus haut et que toutes les associations ont dû mal à remplir leurs caisses, la somme semble énorme. « C’est clair que c’est un frein, beaucoup de gens se montrent réticents, raconte Brigitte, mais on va faire des prélèvements d’urines simultanés pour limiter les frais d’huissier, des fest-noz et appels aux dons pour collecter de l’argent et payer tout cela. »

Cette démarche s’inscrit dans la lignée de tests déjà effectués ces dernières années. Ainsi, en 2016, 48 eurodéputés avaient fait analyser leur urine. Et le résultat était cinglant : des niveaux 17 fois supérieurs à la norme imposée sur l’eau potable. Nouvelle vague de tests chez des personnalités en 2017, organisés par Générations futures. Et mêmes résultats. Des mesures trente fois supérieures à la norme. « C’est un énorme problème de santé publique », souligne Brigitte.

Youn Ar Guen mange bio depuis trente ans, filtre son eau ; et pourtant, ses urines sont pleines de glyphosate.

D’autant plus que la campagne glyphosate prend comme point de repère la norme européenne concernant l’eau potable. « Il n’y a pas de norme, de seuil à respecter dans les urines, précise l’avocat Jérôme Bouquet-Elkaïm, nous avons donc choisi celle de l’eau potable, qui est censée être la plus exigeante. » Ainsi, si une bouteille d’eau contient plus de 0,1 ng/ml de glyphosate, elle est considérée comme polluée et invendable. Comme se fait-il que des urines puissent contenir autant de glyphosate ? Quelles quantités de glyphosate ingérons-nous réellement au quotidien ? Que se passe-t-il entre l’entrée et la sortie de notre corps ? Quelle quantité est absorbée dans nos corps, et n’est pas expulsée ? Avec quelles conséquences ? « Pour répondre à toutes ces questions, il faudrait réaliser une étude épidémiologique, dit une pisseuse involontaire de glyphosate bretonne, ce sont les autorités qui peuvent mener cela. »

  • Une carte révèle les départements les plus exposés aux pesticides - Une série de cartes de France, permettant de se faire une idée de l’exposition aux pesticides dans chaque département, a été dévoilée ce mardi 20 novembre par l’ONG Générations Futures. L’association s’est servie des données officielles de 2017, fournies par la BNVD, base regroupant les données de vente des distributeurs de pesticides. Ce document, comprenant plus de 700.000 lignes, a été compilé afin d’obtenir des cartes lisibles par tout un chacun. Tous les détails à lire ici.


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[1La carte des collectifs participant à la campagne nationale et que l’on peut contacter pour tester son urine est ici.


Lire aussi : Fabrice Nicolino : « Contre les pesticides, c’est maintenant ou jamais »

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre
. chapô : Youn Ar Guen.

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