Journal indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité ni actionnaire, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Reportage — Monde

Contre la bactérie tueuse d’oliviers, l’Italie tentée par les OGM

La bactérie « Xylella » dévore toujours les oliviers des Pouilles. Pour sauver l’oléiculture intensive, des entreprises et des agriculteurs lorgnent des variétés d’arbres résistantes obtenues par les nouvelles techniques de modification génétique. Mais les « nouveaux OGM », fausses solutions, mettraient en danger la biodiversité locale.

Salento (Italie), reportage

Dans une serre jouxtant son moulin à huile de Gagliano del Capo, tout au sud du Salento, l’oléiculteur Giovanni Melcarne mène des expérimentations a priori anodines : il croise des variétés d’oliviers locales avec des variétés résistantes à la bactérie Xylella fastidiosa, tenue responsable de la mort de millions d’oliviers dans cette petite région du sud de l’Italie. Gros producteur d’huile, président de l’AOP (Appellation d’origine protégée) locale et bon client des médias, Giovanni Melcarne publie régulièrement sur ses réseaux sociaux des photos de ses jeunes pousses et ne cache pas son enthousiasme pour ce qu’il appelle pudiquement « l’amélioration génétique ». « L’objectif est de trouver des variétés résistantes à Xylella mais aussi plus adaptées à la haute densité, explique-t-il. En Italie, on a une grande biodiversité, beaucoup de variétés d’oliviers, mais par rapport aux exigences de l’agriculture intensive, on a cinquante ans de retard. »

La catastrophe provoquée par Xylella sur les oliviers du Salento, déjà affaiblis par des années d’abandon du fait de leur faible rendement, est l’occasion de refondre l’oléiculture locale. Plutôt que d’entretenir des oliviers multicentenaires de variétés locales, certains oléiculteurs voient d’un très bon œil l’arrivée de variétés dites résistantes à la bactérie. Celles-ci peuvent produire des olives même en étant infectées, et sont en outre plus adaptées à l’oléiculture intensive. Dans cette perspective, les nouvelles techniques d’édition du génome des plantes pourraient être une aubaine. « Quelle serait la réaction des oléiculteurs italiens si nous pouvions résoudre le problème de la Xylella en rendant tolérantes à cette bactérie les variétés italiennes ? Accepteraient-ils le changement ou préféreraient-ils voir disparaître les oliviers ? », lançait dans la presse italienne dès 2018 Haven Baker, cofondateur de la société américaine Pairwise spécialisée dans les nouvelles techniques de sélection végétale.

Un post Facebook, traduit de l’italien, de Giovanni Melcarne.

Ces techniques permettent de modifier, d’insérer ou d’inactiver un gène entre des variétés d’une même espèce. En Europe, elles sont — pour le moment — soumises aux mêmes règles que leurs prédécesseurs OGM car elles posent les mêmes questions éthiques de privatisation de ressources génétiques et de création d’un lien de dépendance entre semenciers et agriculteurs, comme le soulignait le comité d’éthique français Inra-Cirad-Ifremer. La Commission européenne a néanmoins rendu fin avril un rapport favorable à un assouplissement de la loi sur ces « nouveaux OGM ». Cet avis va dans le sens de plusieurs syndicats agricoles italiens qui y voient notamment un moyen de protéger les productions typiques menacées par des maladies comme Xylella.

En novembre dernier, Haven Baker, « chief business officer » de Pairwise, expliquait à Reporterre les perspectives qu’offrent ces biotechnologies pour le monde végétal. En utilisant la méthode d’édition du génome CRISPR-Cas9 [1], Pairwise est en train de mettre au point de nouvelles variétés de cerises et de baies type myrtilles ou mûres, bien évidemment destinées à être brevetées, avec des caractéristiques particulières. « On peut faire des cerises sans noyaux ou des baies sans pépins, c’est plus attractif pour le consommateur. Aux États-Unis, on a un problème d’obésité, si les gens trouvaient toute l’année des cerises sans noyaux, ce serait un snack plus sain que de manger des cookies. D’autre part, le changement climatique nous pousse à trouver des variétés de fruits et légumes qui s’adapteront », dit-il. Quant aux variétés résistantes à des maladies ou des insectes, le directeur commercial précise que dans ce domaine Pairwise a « de très bonnes relations avec l’entreprise Bayer ». Et pour cause : sur les neuf membres du comité de direction de Pairwise, quatre sont des anciens des sociétés agrochimiques Monsanto et Bayer.

« On peut faire des cerises sans noyaux, c’est plus attractif pour le consommateur. »

Même s’il jure que son entreprise n’a pas de projets en Italie du Sud, Haven Baker estime que « pour les oliviers, nous aurions les outils pour développer une résistance génétique à Xylella, mais il faut que l’on trouve cette résistance dans la nature ». Trouver des variétés résistantes à Xylella, c’est exactement ce sur quoi planchent les chercheurs italiens depuis la découverte de la bactérie dans les Pouilles en 2013. Deux variétés d’oliviers ont depuis été présentées comme capables de survivre à Xylella : la FS-17, une variété déjà brevetée, et la Leccino, dont le séquençage du génome a été récemment finalisé par une équipe de recherche du Crea, le Conseil italien pour la recherche en agriculture. Une étape cruciale pour identifier les gènes qui pourraient ensuite être reproduits dans d’autres variétés d’oliviers.

La biodiversité pâtirait si variétés modifiées et sauvages venaient à se croiser

La nouvelle du séquençage du génome de la variété Leccino, tombée quelques jours après la parution du rapport de la Commission européenne prônant un allègement des contraintes réglementaires sur les « nouveaux OGM », a suscité l’engouement des grands pépiniéristes italiens. Lors de la dernière conférence scientifique européenne sur Xylella fastidiosa, organisée fin avril par l’Efsa (Autorité européenne de sécurité des aliments), le président du syndicat de pépiniéristes Civi-Italia a appelé à lancer un programme « pour obtenir de nouvelles variétés [résistantes à la bactérie] beaucoup plus rapidement qu’avec les méthodes traditionnelles ». Le syndicat Copa-Cogeca est du même avis : ce lobby très bien implanté à Bruxelles, qui défend les intérêts de l’agriculture industrielle, était invité à la conférence de l’Efsa sur Xylella et en a profité pour plaider la cause des « nouveaux OGM ».

Des oliviers desséchés dans le Salento.

Pour Federica Ferrario, chargée de campagne Agriculture à Greenpeace Italia, les « nouveaux OGM » sont une fausse solution au problème Xylella : « Ce problème s’est présenté dans une zone où les cultures ont été soumises à de lourds intrants chimiques pendant des années. On a mis beaucoup de glyphosate sur le terrain donc on l’a appauvri et on a affaibli les oliviers. Ce n’est pas une variété génétiquement modifiée qui serait la solution à tous les maux, mais une approche agricole différente, en abandonnant la chimie et en pratiquant des méthodes biologiques pour soigner les oliviers. » Greenpeace a souligné, dans une étude parue en mars, les dangers de ces « nouveaux OGM », parmi lesquels le risque d’une perte de biodiversité si ces variétés venaient à se croiser avec des plantes sauvages. Dans le Salento, où les variétés locales d’oliviers sont déjà en voie de disparition, l’arrivée des « nouveaux OGM » pourrait être le coup de grâce. Federica Ferrario partage ses craintes : « Remplacer les variétés d’oliviers centenaires voire millénaires par des variétés génétiquement modifiées ferait disparaître toute l’histoire de cette région. »

Recevoir gratuitement par e-mail les lettres d’info

Inscrivez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’inscrire
Fermer Précedent Suivant

legende