Coronavirus : les livreurs, travailleurs sacrifiés « pour des pizzas et des burgers »

Durée de lecture : 6 minutes

20 mars 2020 / Alexandre-Reza Kokabi et NnoMan (Reporterre)



Les livreurs des plateformes comme Uber Eats et Deliveroo continuent de travailler, en dépit de la crise sanitaire. Ne disposant ni de droit de retrait ni de chômage partiel, ils apportent quotidiennement des plats à des citadins confinés.

  • Paris, reportage

La France « en guerre » contre le coronavirus ? Le président Emmanuel Macron l’a seriné dans son allocution du lundi 16 mars au soir. Le lendemain, à midi, un confinement strict était instauré afin de ralentir la propagation du coronavirus. De nombreuses professions échappent néanmoins à cette injonction, « quand le travail à distance est impossible ». Selon le ministère du Travail, six emplois sur dix ne peuvent être exercés en télétravail. Parmi eux : le métier de coursier. Sur leurs deux-roues, ils continuent de turbiner malgré le coronavirus, vivant avec la peur d’être exposés et de contribuer à sa propagation.

Place de la République, à Paris, une dizaine de livreurs prennent leur mal en patience devant un fast-food. Depuis samedi 14 mars à minuit, les bars et restaurants, activités jugées « non indispensables » au fonctionnement de la nation, n’accueillent plus de clients. Toutefois, les livraisons à domicile ont été autorisées et les restaurants misent sur la vente « à emporter » pour maintenir leur activité. Une aubaine pour les plateformes de livraison comme Uber Eats, Deliveroo, Stuart ou Glovo, qui se présentent comme des recours pour permettre aux Français de se nourrir sans sortir de chez eux. Ainsi, certaines enseignes, rideaux de fer baissés de moitié, continuent de concocter des burgers, des pizzas ou des tacos.

Nidhal, six mois de livraisons au compteur pour la plateforme Glovo, attend une commande. Posé sur la selle de son vélo, sac isotherme jaune sur le dos, il raconte ses difficultés à décrocher des livraisons depuis le début de la crise sanitaire. Au début du confinement, certains restaurants écoulaient leurs stocks, mais ils ferment peu à peu. Il anticipe une fin de mois difficile. Rencontré en milieu d’après-midi, Moussa n’a eu « que quatre commandes depuis ce matin ». Il touchera, pour cela, une vingtaine d’euros. Une misère.

Nidhal, six mois de livraisons au compteur pour la plateforme Glovo.

« Cette crise doit accélérer le mouvement de requalification du statut d’autoentrepreneur »

Casque de motarde vissé sur la tête, Selena trouve « le temps long ». « En temps normal, on prend nos pauses ensemble, avec les autres livreurs », mais Uber Eats et Deliveroo lui interdisent d’approcher ses camarades à moins d’un mètre. La coursière travaille neuf heures par jour, malgré la pandémie. « Les autoentrepreneurs, crise sanitaire ou pas, si on arrête de bosser on n’est pas payés, dit-elle. Je préférerais rester chez moi, je m’inquiète pour ma santé et celle des autres, mais je n’ai pas le choix, je ne peux pas bosser en télétravail. Il faut payer mon loyer, mes factures, ma nourriture. »

Selena : « Les autoentrepreneurs, crise sanitaire ou pas, si on arrête de bosser on n’est pas payés. »

« Contrairement aux salariés d’Amazon qui font valoir leur droit de retrait, les livreurs n’ont aucun filet de sécurité, explique Thomas Coutrot, économiste et membre d’Attac, spécialiste des questions liées au travail et à la démocratie. Ils sont contraints de recourir au statut d’auto-entrepreneur pour pouvoir travailler avec les plateformes. Ils ne peuvent pas faire valoir de droit de retrait et n’ont pas accès au chômage partiel. » En période de pandémie, les livreurs sont donc dos au mur : s’ils continuent de travailler, ils s’exposent au virus, mais s’ils arrêtent, ils ne perçoivent plus d’argent.

Moussa.

« La crise actuelle met en lumière l’importance des protections sociales, dit Thomas Coutrot. L’ubérisation a atomisé les travailleurs, les a précarisés et les a mis en concurrence les uns avec les autres. S’ils ne vont pas travailler, d’autres les remplaceront et ils ne toucheront rien. Ça a considérablement réduit leur capacité de réaction collective et ça les oblige à travailler même dans des conditions insalubres et dangereuses. » Pour l’économiste, « cette crise doit accélérer le mouvement de requalification du statut d’auto-entrepreneur ».

Un téléphone sonne : une commande est tombée. Un livreur fait vrombir son scooter et s’élance à toute allure dans les rues désertes de la capitale. « Dans la guerre déclarée par Emmanuel Macron, nous n’avons rien à faire dehors », dénonce pourtant Vincent Fournier, un représentant des livreurs Deliveroo. Coursier depuis janvier 2019, il réduit drastiquement son temps de travail pendant la pandémie. « En temps normal, je travaille jusqu’à 60 heures par semaine mais aujourd’hui, par exemple, j’ai travaillé une heure et demie », dit-il. Il aimerait stopper totalement son activité, « par mesure de précaution », mais il continue de livrer pour éviter la banqueroute. « Pendant que les cadres des plateformes sont confinés, des coursiers s’exposent au virus et prennent le risque de le transmettre pour pouvoir payer leurs loyers et remplir leurs frigos », souffle-t-il, amer.

Ousmane.

Dimanche, le secrétaire d’État au Numérique, Cédric O, a présenté un « guide des précautions sanitaires à respecter dans le cadre de la livraison de repas à domicile ». Celui-ci recommande la livraison « sans contact » afin d’« assurer une protection maximale des personnes qui préparent les repas, des livreurs et des clients ». Les plateformes ont transmis ces consignes aux coursiers. « Lors de la livraison, on doit prévenir le client, déposer la commande devant sa porte et s’éloigner, puis l’appeler », explique Ivan, livreur Deliveroo, qui espère pouvoir « continuer à bosser pour rendre service aux gens qui ne peuvent plus sortir. »

 « Le guide des bonnes pratique ne sert qu’à encourager les clients à continuer d’utiliser les plateformes »

« La sécurité de tous les utilisateurs est notre priorité et nous sommes résolus à mettre en œuvre toutes les recommandations du gouvernement afin de limiter la propagation de l’épidémie », assure Uber Eats. Mais ces mesures sont largement insuffisantes, selon Vincent Fournier : « Même si le livreur est de bonne volonté, la nourriture et les sacs sont manipulés par les restaurateurs et par les clients. On croise énormément de monde, on touche des ribambelles de poignées, de digicodes, de sonnettes et des lumières à longueur de journée. On se met en danger et on peut contaminer d’autres personnes. Si on est porteurs du virus, on le répand partout. »

Le « guide des précautions » enjoint également les livreurs à « régulièrement nettoyer le matériel de livraison ». Or, les livreurs rencontrés par Reporterre assurent unanimement que les plateformes ne leur ont jamais fourni de masques, de gants ou de gel hydroalcoolique.

Ivan.

« Le guide des bonnes pratique ne sert qu’à encourager les clients à continuer d’utiliser les plateformes, de façon à ce que les coursiers bossent sans qu’on ait besoin de les indemniser », s’insurge Jérôme Pimot, cofondateur du Clap (Collectif des livreurs autonomes parisiens). « Si les coursiers étaient réquisitionnés pour livrer des produits de première nécessité, des dons de sang aux hôpitaux, on comprendrait, mais on parle ici de livraison de pizzas et de burgers, déplore-t-il. Ce gouvernement protège une nouvelle fois le business coûte que coûte, quitte à mettre en péril la vie d’auto-entrepreneurs déjà précaires. »

Pour le collectif, l’arrêt immédiat des plateformes de livraison est « une urgence absolue pour stopper la pandémie » et il doit impérativement s’accompagner d’une indemnisation pour les coursiers « sur la base des données fournies par les plateformes à l’Urssaf », qui permettent de connaître le nombre d’heures travaillées et les montants perçus par les livreurs.





Lire aussi : Attente, smartphone, slaloms… le quotidien d’un livreur à vélo

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © NnoMan/Reporterre
. chapô : À Paris, mardi 17 mars 2020.

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