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ReportageAlimentation

Pour nourrir les luttes, ces boulangers fabriquent leur four à pain mobile

Nicolas, Didier et Miche (de gauche a droite), se lancent dans la fabrication d'un four mobile qui servira à nourrir, soutenir, animer les évènements locaux militants ou les manifestations.

De Sainte-Soline à Calais, les membres de l’Internationale boulangère mobilisée nourrissent les lieux de lutte grâce à leurs fours mobiles, qu’ils ont parfois même fabriqués. Une façon de se réapproprier les outils paysans.

Pas-de-Jeu (Deux-Sèvres), reportage

Dans le hangar de Miche [*], qui lui sert principalement d’atelier de travail du métal, l’activité bat son plein en cet après-midi de janvier. Installé à Pas-de-Jeu, dans les Deux-Sèvres, le trentenaire accueille depuis plusieurs jours Nicolas, 51 ans, et son fils Didier [*], 23 ans, venus du Morvan pour apprendre à construire un four à pain mobile. Un projet mûri de longue date : Nicolas et sa compagne, Manue, partagent un amour pour la boulange, dont Nicolas a décidé de faire son métier il y a plus de dix ans.

Ils sont membres de l’Internationale boulangère mobilisée (IBM) qui, créée en 2018 sur la Zad de Notre-Dame-des Landes, rassemble au sein d’un réseau informel plusieurs centaines de boulangers amateurs et professionnels, réunis par l’envie de produire du pain dans une perspective artisanale et militante.

Répartis aux quatre coins de la France, les membres de l’IBM se réunissent notamment pour boulanger lors de rassemblements militants, comme à Sainte-Soline en mars dernier lors de la mobilisation contre les mégabassines, au Larzac cet été dans le cadre des Résistantes ou encore cet hiver à Calais et à Dunkerque pour produire du pain au profit des personnes exilées. « Boulanger pour les luttes sociales et climatiques, c’est ce qui donne du sens à notre pratique , explique Manue. Et quand on dit boulanger, on parle de fabriquer un pain au levain, en circuit court et grâce à un pétrissage manuel », précise-t-elle.

Un four mobile pour « contribuer à la lutte »

Emblématique de l’IBM, la présence sur les lieux de lutte est rendue possible grâce aux fours à bois mobiles construits depuis 2010, mis à disposition et transportés sur des remorques au gré des rassemblements. « C’est difficile de quantifier le nombre de fours mobiles qui circulent au sein de l’IBM, mais il y en a plusieurs dizaines , dit Miche. Certains ont été construits par un des membres fondateurs du réseau, d’autres ont été achetés ou construits un peu plus tard. »

Le four mobile, qui pèse moins de 500 kg, est mis en place sur une remorque assez grande pour mettre les étagères plateaux où déposer les pains. Cécile Massin

« Avec Manue, on a un four fixe dans le Morvan, raconte Nicolas, mais ça faisait longtemps qu’on réfléchissait à construire un four mobile pour apporter notre contribution à la lutte. Quand on a rencontré Miche et qu’il nous a proposé son aide, on n’a pas hésité. » Bricoleur, Miche n’en est pas à son premier essai. Formé « sur le tas » à la soudure par un ami, il a créé de toutes pièces un four mobile pour La Bande à Miche, son association de boulange mobile dans les Deux-Sèvres.

Lire aussi : Nourrir 5 000 militants : le défi des cantines autogérées du Larzac

Avant l’arrivée de Nicolas et Didier, l’ingénieur a donc pris soin de commander les matériaux nécessaires à la construction de leur four, des profilés aux tôles en acier en passant par les tomettes et l’isolant haute-température. Il a également veillé à ce que le hangar soit rangé, que le poste à souder et la meuleuse soient à leur place. Aussi, il s’est assuré qu’il disposait bien de tous les plans de construction du four. Des plans qu’il a lui-même dessinés bénévolement en s’inspirant de ceux disponibles sur le site de l’Atelier paysan.

Remettre les outils agricoles au service des paysans

Cette coopérative agricole accompagne les paysans dans la fabrication et la réparation de leurs outils de travail. « Notre ambition est de remettre l’outil au service des paysans et non l’inverse , explique Joséphine Wolff, animatrice-formatrice en autoconstruction à l’Atelier paysan. On s’inscrit dans une logique de réappropriation des techniques paysannes. »

La fabrication du four se déroule dans l’atelier de Miche, à Pas-de-Jeu dans les Deux-Sèvres. Il a dessiné les plans à partir de modèles fournis par l’Atelier paysan. © Karoll Petit/Reporterre

Dans cette optique, la coopérative propose différentes formules aux paysans-boulangers qui souhaiteraient construire leurs fours : des plans en libre accès, comme ceux que Miche a utilisés, mais aussi des kits livrables, ainsi que des formations de huit jours, dont le montant varie de 320 à 1 430 euros, le prix du four étant estimé à 3 635 euros.

« Ces formations permettent aux paysans qui le souhaitent d’apprendre à souder, explique la formatrice. Elles peuvent aussi leur permettre d’être autonomes vis-à-vis des industriels qui n’arrivent pas à tenir des délais convenables de fabrication des fours. Et puis, il y a aussi la question financière. En autoconstruction, ça revient beaucoup moins cher que dans le commerce. »

Développer ses connaissances par l’autoconstruction

Dans les Deux-Sèvres, aucun des trois acolytes ne regrette le choix de l’autoconstruction, bien au contraire. Didier, qui souhaitait développer ses compétences en soudure, profite des conseils et enseignements de Miche à mesure que le chantier avance.

« C’est fondamental de se donner les moyens de construire ses propres outils et de s’émanciper des grands groupes industriels », dit le jeune homme, qui partage les valeurs défendues par l’Atelier paysan. « Et puis, une fois qu’on a les connaissances nécessaires pour créer ses propres outils, on est beaucoup plus libre », enchérit Miche, avant d’enfiler son masque de soudure et de se concentrer.

«  C’est fondamental de construire ses propres outils et de s’émanciper des grands groupes industriels  », assure Didier qui profite de l’occasion pour parfaire ses compétences en soudure. © Karoll Petit/Reporterre

Rodé à l’exercice, Miche estime à une dizaine de jours le temps nécessaire pour finaliser le four à bois, dont le poids total devrait avoisiner les 550 kg. La circonférence sera, elle, de 1,3 m et la capacité de 20 à 25 kg de pain par fournée. Restera ensuite à construire la remorque, qui permettra de déplacer le four au gré des mobilisations.

« Au total, c’est un investissement d’environ 10 000 euros , dit Nicolas, mais on a lancé une cagnotte participative. Quel que soit le montant qu’on arrivera à récolter, ça vaut le coup. Maintenant, ça va être le début d’une grande aventure , s’enthousiasme-t-il. C’est comme un rêve de gosse qui se réalise. »

La boulange pour « engager le dialogue »

Une fois le four construit, Manue, Nicolas et Didier, qui viennent de créer en famille l’association Bread and Roses, souhaiteraient s’en servir pour se déplacer dans le Morvan et plus largement dans l’est de la France où, disent-ils, le tissu militant et associatif est moins riche que dans l’ouest.

Avec le four mobile, Manue et Nicolas envisagent notamment de se rendre à quelques kilomètres de chez eux, au centre d’accueil pour demandeurs d’asile d’Avallon, ou encore à l’épicerie sociale du centre communal d’action sociale de Clamecy, où travaille Manue. « Boulanger, ça crée tout de suite du lien. On voudrait s’en servir pour engager le dialogue autour de chez nous. », précise-t-elle.

Bien que propriétaires du four mobile, tous trois sont par ailleurs catégoriques : ils ont l’intention de le mettre à disposition du réseau de l’IBM afin qu’il serve à produire du pain lors de prochains rassemblements. « Le pain est un produit indispensable qu’il faut partager. En manif comme ailleurs, il faut avoir le ventre plein pour lutter », dit Manue avec, en ligne de mire, la mobilisation prévue à l’été 2024 contre les mégabassines dans le Marais poitevin.

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