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De possibles conflits d’intérêts au cœur d’un projet Amazon dans le Gard

Durée de lecture : 10 minutes

16 septembre 2020 / Marius Rivière (Reporterre)



À Fournès, Amazon entend construire un immense centre de tri de colis tout près du Pont du Gard. Bétonisation, emplois précaires… La contestation s’étend, et les habitants découvrent que plusieurs élus locaux ou leurs proches ont vendu, pour ce projet, des terrains à un prix très avantageux. Le parquet a ouvert une enquête.

  • Fournès (Gard), reportage

Toujours plus rapide. En 25 ans d’existence, Amazon n’a eu de cesse de réduire les délais : le temps de connexion, le temps de commande, le temps de livraison. À Fournès, petit village d’un millier d’habitants situé entre Nîmes et Avignon dans le Gard, la multinationale américaine a dû se résoudre à faire ce qu’elle déteste le plus : attendre. Et voilà deux ans que ça dure.

Retour en arrière. Un jour d’été 2018, le conseil municipal de Fournès se réunissait pour faire adopter un projet de création d’un « centre logistique de tri de colis » pour le compte d’Argan, un « loueur-développeur d’entrepôts premium ». Traduisez : un promoteur immobilier spécialisé dans la création d’entrepôts XXL pour le compte de grandes entreprises. L’Oréal, Decathlon ou Castorama comptent notamment parmi ses clients. L’entrepôt gardois est destiné à un mystérieux client final qui n’est évoqué dans aucune délibération. Seulement, le projet en question ne passe pas vraiment inaperçu : le centre de tri de colis aura une superficie de 38.800 m² près de la sortie Remoulins/Pont du Gard de l’autoroute A9. L’équivalent, à peu près, de deux Stades de France et demi. Pour un village doté d’un unique commerce — une épicerie-dépôt de pain — c’est ce qui s’appelle un changement d’échelle.

Les débats ont été rapidement menés, les délibérations approuvées et le permis de construire aussitôt délivré. Les travaux devaient débuter dans la foulée, en septembre 2018, et se terminer six mois plus tard, en mai 2019. Aucune consultation publique n’a été organisée dans un premier temps. « Ils voulaient nous mettre K.O, ils pensaient qu’on laisserait faire. Pas de chance, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire », sourit Henri Fuhrmeister, habitant de la commune depuis trente ans. Malgré l’absence de publicité pour le projet, la rumeur a circulé : « Amazon débarque à Fournès. » Un sculpteur, installé dans un local sur la zone du chantier a été expulsé. La rumeur a grossi. Henri Furhmeister et d’autres habitants du village se sont retrouvés un soir à la cave coopérative pour évoquer le projet. Les craintes n’ont pas tardé à émerger. Aux critiques habituelles adressées à Amazon (accélération de l’effondrement des commerces locaux, emplois précaires et évasion fiscale) s’ajoutent des problématiques locales. Le Pont du Gard, classé au patrimoine mondial de l’Unesco se situe à moins de cinq kilomètres du site. L’imperméabilisation de terrains en friche ou classés AOP Côtes-du-Rhône est également dénoncée. « On perd déjà de la biodiversité ici et on va encore bétonner un terrain pour un projet qui ne servira pas le territoire », soupire Patrick Genay. Il est apiculteur, il possède 300 colonies d’abeilles dont certaines sont situées à moins de 900 mètres du chantier.

Le Pont du Gard, classé au patrimoine mondial de l’Unesco se situe à moins de cinq kilomètres du site.

« Un projet aussi massif pour la région devrait être débattu en toute transparence »

Très vite, les quelques habitants réunis à la cave coopérative ont décidé de créer l’Association pour le développement de l’emploi respectueux de l’environnement (Adere), qui regroupe les citoyens opposés au projet. Pendant des mois, ils ont attiré les médias, multiplié les recours contre le projet, informé les habitants pour tenter de freiner le projet. « D’abord, il a fallu connaître l’identité du client », se remémore Patrick Fertil, un citoyen opposé à l’entrepôt. Sur le permis de construire et les documents liés au projet rendus public, seul Argan, le promoteur, apparaît. Lors de ses vœux à la population, la maire d’alors Christelle Hinque (retirée depuis de la vie politique locale) parlait « d’un projet porté par un privé, la société Argan » sans citer le nom d’Amazon. De fait, pendant des mois, les habitants de Fournès ne connaissaient pas le nom de l’enseigne censé trôner sur cet entrepôt monstre à la sortie du village. « On a finalement su qu’il s’agissait d’Amazon grâce à un conseiller Pôle Emploi qui a parlé de futures offres pour des boulots chez eux ! », s’amuse Henri Fuhrmeister. « Comment un entrepôt de 30.000 m², qui va amener 4.000 camions par jour avec lui, peut-il se faire en souterrain ? C’est pas un abribus quand même qu’on veut construire là ! Un projet aussi massif pour la région devrait être débattu en toute transparence », s’insurge Patrick Genay. Il a fallu attendre l’avis rendu par la mission régionale d’autorité environnementale pour qu’Amazon soit nommément citée dans un document rendu public. « Il n’y a pas d’opacité. Dans le monde de l’entreprise, il y a une part de confidentialité qui est normale », assure Thierry Boudinaud, maire de la commune, joint au téléphone par Reporterre.

Territoire de Côtes-du-Rhône, la vigne pousse partout ici. Beaucoup d’habitants possèdent des terrains et sont viticulteurs. Pour stopper le projet, le collectif a décidé de racheter des terres et a donc cherché à identifier les propriétaires des parcelles concernées. « C’est là qu’on a eu des surprises… », dit Henri Fuhrmeister. Et non des moindres : sur les quarante hectares de terrains achetés ou en passe d’être achetés par Fournès Développement, une agence immobilière au profit d’Argan, près de 40 % appartenaient à des élus locaux ou leurs proches. Les mêmes élus qui ont fait voter les délibérations en faveur du projet et ont délivré le permis de construire… Thierry Boudinaud, alors premier adjoint au maire, devenu maire de Fournès depuis, aurait vendu une parcelle en sa possession pour un peu plus de 70.000 euros. « Je suis issu d’une famille de viticulteurs, bien sûr, nous possédons des terrains dans les alentours. Mais la plupart de ces terrains étaient en compromis de vente depuis 2011, ils ont simplement été prorogés jusqu’à aujourd’hui », se défend Thierry Boudinaud, joint par téléphone.

Le champ où l’entrepôt doit être érigé.

Autres bénéficiaires : deux oncles de Christelle Hinque, maire de la commune jusqu’en juin dernier. Eux aussi ont vendu plusieurs milliers de mètres carrés à Argan, dont l’un pour 629.440 euros, comme Reporterre a pu le constater sur l’acte de vente. M. C., frère d’une conseillère municipale ayant participé aux votes des délibérations du projet, aurait également vendu des terrains pour le prix de 238.700 euros. Enfin, dernier bénéficiaire de cette vente : Gérard Pedro, maire de Remoulins jusqu’au 28 juin 2020, la commune voisine. Il aurait lui aussi vendu deux parcelles à Fournès Développement pour au moins 97.000 euros. « Habituellement, le prix du terrain ici en AOC Côtes-du-Rhône se situe autour de 2,5 euros à 6 euros du mètre carré. Là les parcelles se sont vendues entre 20 et 40 euros du mètre carré ! », relève Patrick Genay. Interrogé par Reporterre, Gérard Pedro, le désormais ancien maire de Remoulins, tente de relativiser : « C’est comme ça partout, les terres prennent de la plus-value. On peut trouver ça injuste et inéquitable, mais c’est la vie. Les propriétaires en profitent. »

« Il y a un souci. Vendre des terrains n’est pas interdit, mais vendre des terrains quand on est un élu qui a pris part aux votes qui concernent le projet, ça pose un problème », lâche Patrick Genay.

Après avoir averti par courrier la mairie, la préfecture, la communauté de communes, les conseils départemental et régional, et face à l’absence de réponse de toutes ces institutions, Henri Fuhrmeister a décidé de déposer plainte le 2 juillet pour « prise illégale d’intérêts » contre les quatre élus concernés. Le Parquet a ouvert une enquête préliminaire, toujours en cours actuellement. « Certains fabulent sur le pouvoir d’Amazon. C’est sur le bureau du procureur, on verra bien s’il donne suite », dit Thierry Boudinaud.

La préfecture du Gard, si elle n’a pas envoyé de réponse à Henri Fuhrmeister, a tout de même fini par adresser un courrier en juillet 2019 à la municipalité de Fournès, précisant : « S’il y a un lien de parenté entre les propriétaires de parcelles et des conseillers municipaux ayant participé aux débats, les délibérations sont entachées d’illégalité. » Le conseil municipal a depuis annulé et fait revoter à l’identique toutes les délibérations traitant du projet, sans les élus concernés cette fois.

Patrick Genay est apiculteur et opposant au projet. Certaines de ses colonies sont situées à moins de 900 mètres du chantier.

Aujourd’hui, le chantier est à l’arrêt. « On a attaqué le permis de construire pour excès de pouvoir et on a demandé sa nullité. Mais les recours ne sont pas suspensifs : ils pourraient lancer le chantier demain s’ils le souhaitaient », précise Patrick Fertil. De son côté Amazon Logistique France, contacté par Reporterre, dément toute volonté d’installation à Fournès. « Amazon n’a aucun projet annoncé dans le Gard », nous a-t-on dit sans plus de précision. Joint également, Argan s’est contenté de dire : « On n’a pas vraiment de communication à ce propos. »

La venue d’Amazon est la promesse de création de centaines d’emplois

Les élus concernés, eux, se disent toujours favorables au projet. « Sur ce territoire, les entreprises ne se bousculent pas pour s’installer. On a perdu 30 à 35 % des dotations de l’État, on a besoin de ces rentrées fiscales pour faire fonctionner nos communes », dit Thierry Boudinaud. Et d’ajouter : « Il y a de l’opportunisme dans ce projet, c’est vrai, mais on ne peut pas à notre niveau faire du protectionnisme. » Pour les communes avoisinantes, la venue d’Amazon est la promesse de création de centaines d’emplois.

L’emploi. Le mot seul suscite tous les fantasmes. Avec un taux de chômage de 14 %, Fournès se situe trois points au-dessus de la moyenne nationale. Lorsque le promoteur annonce la création de 600 emplois dans la région, les élus tendent l’oreille. Christelle Hinque a été un peu plus vague lors de ses vœux à la population début 2019, évoquant « quelques centaines d’emplois ». Quelques mois plus tard, en novembre 2019, le préfet, dans un reportage diffusé par France 3, parle d’un projet « créateur de 200 emplois ». Le maire de Fournès, Thierry Boudinaud, avance, lui, le chiffre de 240 emplois équivalent temps plein. Presque un an plus tard, l’objectif a été revu une fois de plus à la baisse. « Aujourd’hui, dans les conclusions de l’enquête publique, on parle de 150 emplois et jusqu’à 200… au bout de cinq ans », relève Patrick Fertil.

Déjà, en 2014, sur le même emplacement, un projet de « village » de marques accueillant 90 boutiques sur 22.000 m² promettait de créer un « bassin d’emploi ». Manque d’esthétisme, imperméabilisation des sols, promesse d’emplois surestimée… Le village de marques a été retoqué pour les raisons mêmes qui mobilisent aujourd’hui les habitants contre l’entrepôt d’Amazon. Interrogé par Midi libre en 2013 à ce propos, Thierry Boudinaud assurait préférer cette solution « à un projet de base logistique de transports qui aurait multiplié les allées et venues de camions, sans aucune création d’emploi sur le secteur ». Sept ans plus tard, le discours a visiblement changé.





Lire aussi : Malgré ses annonces, l’État pourrait laisser Amazon construire des entrepôts à gogo

Source : Marius Rivière pour Reporterre

Photos :
. chapô : Des activistes d’Attac France ont tendu deux bannières sur le Pont du Gard pour protester contre le projet d’Amazon. 17 juin 2020. © Pascal Guyot/AFP
. Pont du Gard. Jim & Robin Kunze / Flickr
. Entrepôt Amazon Lauwin-Planque juillet 2016. Supporter héninois / Wikipedia

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