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Info — Europe

Des dizaines de grévistes de la faim réclament une taxe écologique

Voilà deux semaines que plusieurs dizaines de personnes font la grève de la faim. Reprenant l’initiative de l’eurodéputé Pierre Larrouturou, les grévistes veulent peser sur la politique fiscale et écologique de l’Union européenne. Ils réclament une taxe sur les transactions financières, dont les recettes pourraient financer la transition écologique.

Ils ont « faim de justice sociale et d’écologie » mais ont décidé d’arrêter de s’alimenter pour attirer l’attention sur la catastrophe climatique. Depuis plus de deux semaines, une petite centaine de citoyens et de citoyennes se sont engagées dans une grève de la faim. Ils exigent la mise en place d’une taxe sur les transactions financières à l’échelle de l’Union européenne pour financer la transition écologique.

Ils vivent aux quatre coins de la France, en ville comme à la campagne. Certains ne mangent plus du tout, d’autres font une grève perlée. Ils sont maraîchers, comptables, artistes, journalistes, médecins, zadistes ou même anciens élus. Malgré leurs origines sociales diverses, ils veulent tous inscrire leur corps dans la bataille, éprouver dans leur chair la force de leur engagement et montrer, par contraste, la passivité des gouvernants.

« Cela n’a rien d’un geste suicidaire. C’est un appel à la vie », défend Éric Lenoir. Ce paysagiste-jardinier, auteur de plusieurs livres, ne s’est pas nourri depuis une vingtaine de jours. Il a perdu dix kilos et commence à fatiguer. Mais ses convictions n’ont pas faibli. « Je suis tellement déterminé que cela me porte, dit-il. Cette grève nous donne un moyen d’agir et de retrouver notre dignité. » Dans un contexte marqué par la crise sanitaire et l’isolement, le refus de s’alimenter constituerait pour eux « un recours ultime », « une de nos dernières libertés ».

« Jusque-là, le sujet avançait dans l’ombre »

Début novembre, ces citoyens et citoyennes ont repris l’initiative du député européen Pierre Larrouturou. L’homme politique avait alors décidé d’arrêter de s’alimenter pour dénoncer le déficit de moyens consacrés à la lutte contre le réchauffement climatique. Il avait tenu sa grève pendant 18 jours et braqué les projecteurs médiatiques sur les négociations en cours. L’Europe travaille actuellement sur un cadre financier pluriannuel (CFP) qui s’étalera sur la période 2021-2027 mais les sommes — pour l’instant — destinées à la transition écologique sont jugées largement insuffisantes.

« Jusque-là, le sujet avançait dans l’ombre, sans que personne ne soit véritablement au courant, estime Laure Noualhat, journaliste et gréviste de la faim. Nous avons trouvé le geste de Pierre Larrouturou très fort. Son action a rendu palpable un sujet ultracomplexe et technique. »

Depuis deux semaines, les citoyens ont donc pris le relai de l’homme politique. À l’origine, ils étaient douze, ils sont maintenant quatre-vingt-trois. Le mouvement « grossit » par la viralité d’Internet et des réseaux sociaux. L’urgence est là, les échéances se rapprochent. « Dans les prochaines semaines, l’Union européenne va décider de son budget pour les six prochaines années. Elle ne doit pas faire l’impasse sur le climat car la décennie qui arrive va être capitale », souligne Laure Noualhat.

Sous l’impulsion d’Angela Merkel, le prochain sommet européen des 10 et 11 décembre va également entériner de nouveaux objectifs pour l’UE : réduire au moins de 50 % nos émissions de CO2 d’ici à 2030. Pour y arriver, l’Europe devra trouver de nouvelles ressources. Or, une taxe sur les transactions financières de 0,1 % pourrait rapporter plus de 50 milliards d’euros chaque année. 68 % des parlementaires européens y sont d’ailleurs favorables.

« Nos corps restent l’ultime rempart pour protéger le monde du vivant »

« Notre demande est dérisoire. C’est comme si on faisait l’aumône, juge Éric Lenoir. Mais même sur cette taxe ridicule, le gouvernement français ne veut pas avancer, il la bloque », regrette-t-il. Des négociations sont toujours en cours mais ni le périmètre ni le calendrier imaginés par les États ne semblent à la hauteur de la crise. Une taxe pourrait entrer en vigueur en 2026 mais ses modalités ne sont pas encore connues. La date est aussi jugée trop tardive pour les citoyens.

Témoignages de grévistes de la faim sur la page Facebook Grévistes de la faim pour un avenir possible.

Dans ce contexte, ils ont décidé de mettre leur corps en première ligne. Les quatre-vingt-trois citoyens et citoyennes ne se connaissaient pas. Ils n’étaient pas reliés par un parti politique ou une ONG. Ils se sont retrouvés dans ce mode d’action, qu’ils jugent « viscéral ». « Nos corps restent l’ultime rempart pour protéger le monde du vivant », pense ainsi Elinka Betinsky, une naturopathe de 59 ans. « Nous n’avons pas d’autre choix, nous sommes acculés à ce type d’actions radicales », estime de son côté Laure Noualhat.

Le durcissement du pouvoir n’y est pas pour rien. « On ne peut plus manifester sans se faire gazer. La police tape de plus en plus fort et les lois liberticides se multiplient, explique Éric Lenoir. Avec la grève de la faim, j’ai réussi à retrouver une manière d’avoir une prise sur la politique, j’ai retrouvé de la puissance », dit-il.

Marie-Pierre Van Ginneken, une médecin à la retraite, y a aussi vu une façon de prolonger « son engagement non violent dans une époque troublée », marquée par le confinement et la dérive autoritaire. « J’ai plongé dans la grève comme un gosse saute les deux pieds en avant dans une flaque d’eau. Après le temps de la sidération et de la colère, j’ai voulu agir au plus profond de moi-même. »

« On a eu du mal à raccrocher les wagons avec d’autres associations »

« Ce bruissement citoyen aura-t-il un écho ? » Si les citoyens s’interrogent, ils maintiennent toujours le cap. Réunis autour de la page Facebook Grévistes de la faim pour un avenir possible, ils continuent à envoyer des vidéos et des communiqués tous les jours pour alerter le plus grand nombre. Ils souhaiteraient être 150 pour faire écho aux 150 citoyens de la Convention citoyenne pour le climat. Mais ils restent pour l’instant assez esseulés. Avec le confinement, chacun fait la grève chez soi, derrière son ordinateur. Seul le lien numérique les relie.

« On a aussi eu du mal à raccrocher les wagons avec d’autres associations écologistes », reconnaît Laure Noualhat. Dans le milieu militant, on regarde cette initiative avec empathie mais on ne se dit pas forcément prêt à la rejoindre. Le fait qu’un homme politique ait amorcé le mouvement heurte. Et le mode d’action soulève des débats stratégiques. En quoi souffrir seul chez soi en période de confinement pourrait-il faire peur au pouvoir ?

D’ici au prochain sommet européen des 10 et 11 décembre, les citoyens espèrent tout de même faire boule de neige. « Notre mode d’action ne s’oppose pas aux autres façons de faire, souligne Éric Lenoir, c’est simplement celui que j’ai trouvé pour exprimer au mieux ce que je ressens. Je ne me bats pas avec une vision morbide, je me bats au contraire pour multiplier les chances de pouvoir continuer à vivre dans un monde habitable. »

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