Des fourmis et des hommes. La vie au cœur de la forêt tropicale

26 avril 2018 / Corinne Morel Darleux

Au Brésil, notre chroniqueuse a découvert la forêt, sa profusion, sa violence, mais aussi comment des femmes et des hommes composent avec elle pour en faire une alliée.

Corinne Morel Darleux est secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de gauche et conseillère régionale Auvergne - Rhône-Alpes.

Corinne Morel Darleux

  • État de Bahia (Brésil), reportage

Tout en haut, la canopée qui permet d’ombrager, plus bas, les cacaoyers. Des différences de strates qui font vortex, interceptent l’humidité [1] et l’attirent vers les bananiers. Au sol, des plantes et végétaux destinés à fournir la matière organique. Ce sont les quatre strates de l’agriculture syntropique pratiquée par quelques pionniers dans le biome de la Mata Atlantica, une forêt tropicale humide dont les habitants, fiers et sourcilleux, déclarent qu’elle contient davantage de biodiversité que la forêt amazonienne elle-même.

Les quatre strates de l’agriculture syntropique telle que pratiquée dans le biome de la Mata Atlantica.

Nous sommes dans l’État de Bahia, au Brésil, grand comme la France, avec quatre fois moins d’habitants. Pour arriver à la fazenda, on emprunte une piste de terre rouge, dure et ondulée par les pluies successives. Elle traverse des favelas dont les maisons sont faites de planches, sans porte ni fenêtre. Çà et là, des antennes paraboliques, incongrues, pointent les contradictions du monde moderne. Et on est accueillis à la ferme par les aboiements furieux de chiens d’attaque. L’arme des paysans. Isolés, confrontés à des attaques au camion-bélier, rattrapés par la criminalité jusqu’au cœur de la jungle. Quelques panneaux solaires pour toute électricité, un potager de subsistance, deux gamins, trois chiens. Et tout autour, la forêt.

Chez Gudrun et Juan.

Gudrun est née ici, Juan dans la Baie. Il a été pêcheur, guide. Elle est partie en internat en Suisse puis en Angleterre. Ils se sont tous les deux installés en agroforesterie dans le sillon du père de Gudrun, Ernst Gotsch, une figure pionnière au Brésil dont il se dit qu’il produit l’un des meilleurs cacaos du monde, vendu jusqu’en Suisse. Aujourd’hui, quasi reclus dans sa ferme après avoir été une véritable star de l’agroécologie, dont l’exemple est parvenu jusqu’à la COP21 à Paris [2], on le retrouve perché dans un arbre, tronçonneuse à la main, s’arrêtant à peine dans ses travaux pour discuter. L’élagage est au cœur de son système forestier dont le principe fondateur est d’envoyer des signaux de croissance aux rhizomes, dédales racinaires et champignons en réseaux : quand une parcelle de la forêt est mise en culture, tout est planté d’un coup pour donner l’impulsion, le signal de vie et de croissance ; dès qu’une plante est malade ou arrive à maturité, elle est coupée pour l’empêcher de transmettre un signal de déclin aux autres végétaux.

Pour les visiteurs, le séjour dans la jungle est un feu d’artifice permanent 

Et ça fonctionne : la matière organique produite retourne immédiatement au sol, le cacao et les bananes partent à l’atelier, le taux d’humidité captée augmente, et le couvert permanent permet à une autre vie de se développer. Les fourmis s’en donnent à cœur joie. Elles sont considérées comme des alliées ici, même quand elles dévorent les feuilles d’un arbre complet, dépouillé jusqu’à la dernière miette : c’est que l’arbre était malade ou mal placé. De même qu’on commence à entendre en Europe qu’il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’y a pas ici de ravageurs, que des auxiliaires [3]. Et pourtant. La taille des sauterelles défie l’imagination. L’œuvre de l’ouriço cacheiro, qui lance ses pics jaunes fluorescents dotés d’un hameçon par dizaines dans le museau d’un jeune chien trop curieux, est saisissante d’horreur. Le concert tonitruant des grenouilles et des cigales la nuit tient davantage de l’orage que de la pluie. Et la présence inopinée près du lit d’un long et fin serpent noir à tête triangulaire ne prépare pas à un sommeil léger et confiant.

Une amande.

Pour les visiteurs, le séjour dans la jungle est un feu d’artifice permanent. La profusion de fleurs, de fruits, de végétaux en tout genre, la danse des colibris sont autant de sources d’émerveillement. Il y a comme un jaillissement incessant de sève et de vie dans la selva auquel rien ne peut préparer l’esprit. Il suffit de tendre la main, armée d’une machette, pour se sustenter en chemin. Goûter au jus, à la chair, à l’amande d’un fruit non identifié, fendu en deux à même le sol. Garder dans sa paume les graines poisseuses qu’il ne faut pas disperser. Éviter les toiles d’araignées qui brillent entre deux tiges pour ne pas les déranger. Taper ses bottes vers le bas avant de les enfiler. Décider qu’on n’a plus peur des chiens. Et réviser tout ce qu’on croyait avoir compris en matière de biodiversité.

Le potager.

On est très loin de La Vie secrète des arbres ici, et du non-interventionnisme qui y est prôné : une ferme n’est pas la forêt primaire, et l’objectif ici n’est pas de préserver la forêt per se mais d’en utiliser le rythme, les synergies, d’y greffer d’autres cultures vivrières en bonne intelligence pour gagner de quoi vivre. Dans cet écosystème formé par la forêt, les cultures, les fourmis et les hommes, il semble que rien n’entre, rien ne sort, que tout soit réagencé et réutilisé en circuit fermé. Pourtant, les ouvertures sur l’extérieur existent : la certification en agriculture biologique est un processus collectif qui regroupe et engage plusieurs producteurs solidaires — et si l’un tombe, c’est le label de tous qui s’envole en fumée. Les barres de cacao et de bananes fabriquées manuellement à la ferme se vendent dans des épiceries alternatives de Salvador. Les enfants prennent le bus pour aller à l’école. Et Juan et Gudrun réfléchissent à ouvrir les dizaines d’hectares qu’ils ne peuvent cultiver seuls à d’autres familles, afin d’y gagner une vie sociale, des compagnons de jeu pour les enfants, une communauté.

Des barres de cacao et de banane.

D’autres enfin tentent simplement de dessiller leur regard et de composer avec une nature sans intentionnalité 

Le Brésil est un pays où l’agrobusiness représente 23 % du PIB, où Marielle Franco [4] et Chico Mendes ne sont que la partie immergée d’un iceberg de sans-terres en lutte et d’activistes de l’environnement tombés sous les balles. Un pays où le président Temer est le meilleur ami du puissant front parlementaire des riches propriétaires fonciers ; où la définition de l’esclavage dans les travaux agricoles fait encore l’objet d’âpres débats [5], et où le soja transgénique s’étend en détruisant les forêts pour arriver par millions de tonnes dans un port près de Saint Nazaire [6]. Au cœur de la selva, entre projections romanesques et violence du réel, on retrouve toutes les problématiques environnementales et sociales, mais aussi des alternatives de coopération [7] entre humains, entre faune et flore, entre humains et non humains.

Et l’on prend une magnifique leçon : celle de se rappeler qu’il existe des vies étranges et étrangères que l’on ne vit pas.

Enfin, la selva donne à réfléchir sur les notions d’intention, de bienveillance et d’hostilité — ou plutôt des hostilités tant il en existe de diverses façons entre celles que l’on perçoit, celles que l’on vit, celles que l’on accepte et celles que l’on combat. Réside toujours, au cœur de ce débat, de tout jugement et de tout acte, la notion d’intention. La jungle n’en a pas, et sa violence est naturellement d’un tout autre ordre que celles des milices policières qui sévissent dans les favelas. Certains veulent dominer la nature afin de sortir victorieux de ce qu’ils considèrent comme un combat ; d’autres érigent la nature en divinité bienveillante ; d’autres enfin tentent simplement de dessiller leur regard et de composer avec une nature sans intentionnalité, de faire de cette hostilité perçue une alliée. Certains se satisfont de la pauvreté et de la violence dans les favelas et leurs équivalents s’il en existe en Europe ; d’autres y voient là matière à lutte, avec des responsables identifiés et des projets délibérés. Ce n’est pas un hasard, je crois, si ces cartographies des luttes sociales et environnementales se rejoignent, traçant une ligne écosocialiste. Dans le large panel des forces obscures de notre société contemporaine, nous aurions tout intérêt à réorienter nos efforts contre celles supposées de la nature vers celles qu’exerce et organise une oligarchie d’êtres humains, à se souvenir qu’il y a des fatalités qui n’existent pas, et qu’il s’agit de plus en plus de choisir ses alliés et ses combats.

Au début, je pensais que je me battais pour sauver les hévéas ;

Puis j’ai pensé que je me battais pour sauver la forêt amazonienne.

Maintenant, je sais que je me bats pour l’humanité. »
Chico Mendes, « seringueiro » brésilien, syndicaliste et militant écologiste, assassiné le 22 décembre 1988 à son domicile de Xapuri sur l’ordre d’un riche propriétaire terrien.




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[1Sur le rôle des forêts en matière de cycle hydrologique et la sécheresse qui menace la forêt amazonienne, lire cet article de Reporterre.

[2Voir la vidéo de présentation des travaux d’Ernst Gotsch pour la COP21.

[3Sur le rôle des fourmis, de l’ère précolombienne à aujourd’hui, en forêt amazonienne, écouter cette émission de la Méthode scientifique.

[4Sur ce sujet, lire cet entretien en direct du Forum social mondial avec Reporterre.

[5Sur la définition de l’esclavage et l’influence du front parlementaire agricole sous la présidence Temer, lire cet article (en anglais).

[6Sur la culture du soja, cette émission de RFI. Voir aussi, au sujet des enjeux du traité de libre-échange en projet entre l’Union européenne et le Mercosur, cet article.

[7Sur les alternatives paysannes au Brésil, cette émission de la RTBF.


Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Photos : © Corinne Morel Darleux/Reporterre
. chapô : la forêt de la Mata Atlantica.

DOSSIER    Forêts tropicales Chroniques de Corinne Morel Darleux

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