« Emmanuel Macron est la queue de comète d’un social-libéralisme en déclin »

25 avril 2017 / Entretien avec Thibaut Rioufreyt



Le premier tour de l’élection présidentielle a bousculé le système politique en place depuis des décennies. Mais que signifie le phénomène Macron ? Le clivage gauche-droite a-t-il disparu ? Le Front national va-t-il régresser ? Que va devenir La France insoumise ? Analyse et réponses.

Thibaut Rioufreyt est post-doctorant en science politique à Sciences Po Lyon et chercheur associé au laboratoire Triangle. Il est spécialiste des partis de gauche.

Thibaut Rioufreyt.

Reporterre — Quelle analyse faites-vous de ce premier tour ?

Thibaut Rioufreyt — On est face à un paradoxe. Sur le plan européen, il y a une crise de la social-démocratie, un affaiblissement des partis socialistes au profit de la gauche radicale et une droitisation de la société généralisée avec une montée de l’extrême droite. Et en même temps, Macron est la queue de comète d’un social-libéralisme plutôt en déclin, un Tony Blair ou un Gerhard Schröder avec 20 ans de retard… c’est vraiment très étonnant.


Marine Le Pen est au second tour, mais à un pourcentage moins élevé qu’aux précédentes élections intermédiaires. Faut-il s’en inquiéter ?

Il faut toujours s’inquiéter du fait qu’il y ait un candidat FN au deuxième tour. On s’y habitue, parce qu’on nous le dit depuis des mois. Et même si elle a fait moins en pourcentage, elle a gagné des voix. Même si je ne pense pas qu’elle passera au second tour, je suis plus inquiet concernant le moyen terme. La méthode de Macron pour réduire le chômage — accroître la précarité — va affaiblir les classes sociales les plus fragiles, les classes moyennes. Or, c’est là que le FN mord. Je pense que cette élection signe le début d’une période de 10 à 15 ans d’une extrême droite très puissante, même si elle n’arrive pas au pouvoir. Le danger est qu’elle parvienne à diffuser ses idées dans toute une partie de la population. C’est déjà en train de se produire, ce n’est plus simplement un vote de contestation. Pour cette élection, ce qui est étonnant est qu’elle n’a pas tant gagné chez les ouvriers, mais plutôt ailleurs, dans les catégories C, les catégories les plus basses de la fonction publique. Ça, c’est nouveau.

« Le clivage gauche droite reste pertinent »


Le discours d’Emmanuel Macron, qui serait de dire qu’« il y a des bonnes idées partout », n’est-il pas dans l’air du temps ? Le clivage gauche-droite a-t-il disparu ?

Ce discours, porté par Emmanuel Macron, n’a finalement plu qu’à un cinquième de l’électorat. Et si une majorité de Français disent que le clivage gauche-droite n’est plus pertinent, la plupart d’entre eux ont voté en fonction de ce clivage. Même si d’autres viennent s’y ajouter et recomposent les partis, comme l’opposition mondialisme/nationalisme. Le clivage gauche-droite n’est pas mort, simplement, les gens ne croient plus à l’alternance entre Les Républicains et le Parti socialiste. Et comme pour eux, le premier représente la droite et le second la gauche, ils ont l’impression que ce clivage est mort. Mais il reste structurant.


Difficile d’identifier dans cette campagne une proposition phare d’Emmanuel Macron… A-t-on voté pour un individu ou pour un projet ?

Il a effectivement choisi d’incarner le renouveau sur sa personne plus que sur le fond. Ses idées sont un recyclage assez classique, social-libéral, pas éloigné de ce que voulait faire Valls et de ce qu’a fait Hollande. Simplement, c’est plus assumé. L’élément non négligeable est qu’il avait besoin d’être dans le flou, ce que j’appelle la stratégie d’extrême centre. Cela ne veut pas dire qu’il n’a pas d’idées, mais qu’elles sont clivantes et qu’il n’aurait pas passé le premier tour s’il les avait affichées trop ostensiblement.


Le PS et Les Républicains sont éliminés, les mouvements d’Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon ont capté une bonne partie de l’électorat… Est-ce la fin des partis dans la Ve République ?

Pas vraiment. Déjà, le FN est un parti et il est au second tour ! Mais une crise affecte les deux gros partis. Chez Les Républicains, il va sûrement y avoir un joli lavage de linge sale en famille, mais ils vont se mettre en ordre de bataille pour les législatives. Côté PS, on va se retrouver dans une situation bizarre où une partie sera avec le gouvernement et une partie avec l’opposition. Je ne pense pas que le parti va disparaître, parce que c’est d’abord une solide fédération d’élus locaux. Le PS a de l’argent, des structures pérennes, des gens avec des compétences, qui se présentent aux élections intermédiaires… Je ne dis pas qu’il ne peut pas mourir, mais j’essaie de contrebalancer le discours ambiant qui consiste à prononcer la mort du PS tous les deux ans. Cela dit, être à la fois dans l’opposition et le gouvernement sera terrible pour le parti. Ma supposition est que Valls et une partie de l’aile droite vont fonder une « maison des gauches », progressiste et centriste. Le reste du PS qui subsistera sera beaucoup plus marqué à gauche.


Quel impact aura l’avènement d’un candidat hors parti sur le système institutionnel de la Ve République ?

Emmanuel Macron colle avec la conception de la Ve République qui conceptualise la rencontre d’un homme et d’un peuple. Mais cela ne suffit pas : dans la Constitution de 1958 et sa révision de 1962, les partis politiques ont une place prépondérante. Je pense que les institutions de la Ve République vont fonctionner avec une logique beaucoup plus proche de la IVe [qui faisait de l’Assemblée nationale l’alpha et l’oméga de la vie politique]. Il y aura une guerre parlementaire à chaque projet de loi. À cet égard, l’aile droite du PS va le soutenir pour un certain nombre de choses, l’aile centriste de Les Républicains pour d’autres choses, mais il n’y aura pas de majorité stable. Même s’il obtient une majorité de députés En Marche aux législatives, Emmanuel Macron ne pourra pas tenir ses troupes. Étant favorable à un seul mandat, il ne peut pas les menacer de leur retirer l’investiture à la prochaine élection en cas de non-respect de la feuille de route, car, théoriquement, il n’y aura pas de « prochaine élection » pour eux. Donc, ça va être très compliqué pour lui d’arriver à faire passer des choses. Macron l’a bien compris en disant qu’il aurait recours aux ordonnances et au 49.3. Alors qu’il était vent debout quand Valls le faisait !

« On ne pourra plus ne pas être écosocialiste à gauche »


Le fait marquant de cette élection est aussi la constitution de « mouvements » hors partis par Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron…

Ils ont surfé sur une demande de renouvellement, mais d’une manière un peu différente. Chez Mélenchon, c’est très structuré idéologiquement, avec la référence à Mouffe et à Laclau, le populisme de gauche. Alors que Macron vise plutôt à dépasser le clivage gauche-droite. Deux stratégies hors parti, mais qui s’inscrivent dans des visions de la politique très différentes. Cela étant dit, il faut aussi voir le futur de ces mouvements. Macron sera obligé de structurer En Marche comme un parti, ne serait-ce que pour des questions pratiques de financement des législatives.

Pour Mélenchon, si son mouvement la France insoumise n’arrive pas à se constituer sous forme de parti, il ne sera pas pérenne. Mon inquiétude plus profonde est que toutes ces propositions, ces idées, ce travail collectif, ces demandes fortes se sont constitués autour d’un homme… et s’il n’y a pas une prise en charge collective par un parti, ce travail risque d’être perdu, de retomber. Les idées survivront, bien sûr, mais le rapport de force politique ne sera plus là. Avec cette conjoncture bien particulière, c’était maintenant ou jamais, et si ce n’est pas maintenant, il va falloir constituer quelque chose comme un parti. Cela dit, sur le plan des idées, ce qui ne sera pas perdu, c’est notamment la transition écologique de toute la gauche radicale. On ne pourra plus ne pas être écosocialiste à gauche.


Le score de Jean-Luc Mélenchon (19,6 %) est-il une bonne raison d’espérer si l’on est de gauche ?

Bien sûr ! Mon théorème était qu’on ne pouvait rien faire sans le PS, mais qu’on ne pouvait rien faire avec non plus. Le parti était trop faible pour changer les choses et trop fort pour être contournable. Mélenchon vient de montrer qu’il était possible de se passer du PS pour recomposer la gauche. C’est majeur. La gauche radicale arrive à parler à des gens que le PS ne touchait plus du tout, il y a de nouvelles idées, des gens politisés qui ne l’étaient pas avant… C’est la grosse note positive. Enfin, un espace de recomposition est possible à la gauche de la gauche.

  • Propos recueillis par Martin Cadoret



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Lire aussi : Premier tour : l’écologie a la gueule de bois

Source : Martin Cadoret pour Reporterre

Photos :
. chapô : programme : Flickr (Thomas Bresson/CC BY 2.0)
. capture d’une vidéo du discours de Jean-Luc Mélenchon à Lille, le 12 avril 2017. Youtube
. portrait : © Martin Cadoret/Reporterre

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