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Enquête — Alternatives

En Allemagne, les cyclistes s’organisent pour changer les villes

Manifestation à vélo de l'ADFC en 2019 à Berlin.

Souvent citée en modèle pour la qualité de ses infrastructures cyclables, l’Allemagne — où la part modale du vélo a déjà atteint les 12% visés par la France en 2030 — voit émerger un nouveau mouvement social. Avec les outils de la démocratie directe, les citoyens donnent de la place au vélo en ville.

Hambourg (Allemagne), correspondance

Cité parmi les plus anciennes d’Allemagne, riche de son histoire industrielle et commerciale, la cité bavaroise d’Augsbourg (295 000 habitants) se rêve désormais en « ville cyclable ». Le 22 juillet, Eva Weber, maire à la tête d’une coalition écologiste-conservatrice, a soumis aux élus de son conseil municipal un plan d’action pour réaliser cette ambition.

Doté de 7,5 millions d’euros pour la période 2021-2025, ce plan prévoit davantage de voies cyclables, la sécurisation des carrefours, la multiplication d’itinéraires à priorité vélo et la création d’une application pour permettre la remontée des problèmes rencontrés. Six postes devraient également être créés au sein de l’administration pour assurer la mise en œuvre de ce plan. « C’est important que nous incitions les gens à un changement de leur mobilité », souligne Eva Weber qui, sans croire à une ville sans voitures, souhaite développer les zones à 30 km/h et réduire les places de parking dédiées à l’automobile (jusqu’à - 40 %) au profit des espaces de stationnement pour vélos (+ 70 %).

La Maximilianstraße, dans le centre d’Ausbourg. Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0 / Gerd Eichmann

Ce programme ambitieux n’est pas le fruit de la seule volonté de l’édile, arrivée à la tête de l’exécutif local en mai 2020. Plutôt le résultat d’une longue négociation entre les responsables de la ville et les représentants d’une initiative citoyenne, la « Radentscheid Augsburg ». Lancée fin 2019 par des membres de la section locale de la puissante association cycliste ADFC et du mouvement Fridays For Future, l’initiative a recueilli entre les mois de mars et novembre 2020 plus de 15 500 signatures. Ce nombre, supérieur au minimum légal, a obligé la municipalité d’Augsbourg à se saisir du dossier.

Cette possibilité pour les habitants d’engager un rapport de force avec les autorités locales est permise par le « Bürgerentscheid » : un outil de démocratie directe, semblable aux dispositifs d’interpellation et de votation citoyenne mis en place à Grenoble. Accessible dans toutes les villes d’Allemagne — avec des différences juridiques selon les Länder — il s’organise en deux temps. Le premier est celui de la mobilisation citoyenne et du recueil de signatures autour d’objectifs définis et chiffrés, entrant dans les champs de compétence de la commune. Si le quorum est atteint et que la démarche est validée juridiquement, un second temps s’ouvre, celui de la décision politique. Les élus peuvent alors accepter ou décliner l’initiative. Dans le premier cas, des discussions sont engagées avec les représentants de l’initiative populaire pour aboutir à une décision collégiale. Si au contraire les élus rejettent la demande, parce qu’ils n’en partagent pas les finalités, alors la population est appelée à départager les camps en présence à travers un référendum.

50 initiatives semblables dans le pays

Ce dispositif n’est pas neuf en Allemagne. Depuis son instauration en 1956, l’ONG Mehr Demokratie a recensé près de 7 000 initiatives citoyennes. Laquelle souligne dans son rapport 2020 un dynamisme retrouvé ces dernières années, porté par la montée en puissance des thématiques liées aux mobilités propres. Les habitants d’Augsbourg ne sont en effet pas les seuls à avoir saisi cette possibilité pour inscrire le vélo à l’ordre du jour politique local. Membre d’une initiative similaire dans la ville d’Erlangen et auteur d’une étude sur le sujet, Felix Leininger parle d’un nouveau « mouvement social » à part entière. Baptisé « Radentscheid » — par contraction de « Fahrrad » (vélo) et de « Bürgerentscheid » (vote populaire) — ce mouvement regroupe aujourd’hui 50 initiatives en Allemagne. Et revendique près d’un million de signatures récoltées aux quatre coins du pays, de Rostock à Munich et d’Aix-la-Chapelle à Berlin.

C’est dans la capitale allemande qu’est né le mouvement, en novembre 2015. En moins de quatre semaines, ses initiateurs ont rassemblé plus de 105 000 signatures pour améliorer les conditions de circulation des cyclistes. Validée et acceptée par le parlement de Berlin, l’initiative est alors entré en négociation avec les responsables municipaux, pour aboutir en juin 2018 à l’adoption d’une loi dédiée. Une démarche érigée au rang de « standard » et qui a d’abord été reprise à Bamberg (Bavière) avant de faire tache d’huile dans tout le pays.

Déplacement collectif à vélo dans le tunnel Britzer, à Berlin en 2014. Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0 / Assenmacher

« Il est intéressant de voir que l’objectif était que les habitants votent. Mais en définitive, on en est toujours arrivé à des négociations », dit Felix Leininger à Reporterre. En effet, aucune des initiatives n’a donné lieu, jusqu’à présent, à l’organisation d’un référendum. La voie de la négociation entre les villes et les représentants des initiatives a toujours été préférée, y compris là où les élus avaient dans un premier temps rejeté les formulations citoyennes. « Cela montre d’un côté que c’est aussi devenu une thématique importante pour les maires des villes. De l’autre, que ce n’est sans doute pas si simple de recueillir une majorité des voix », souligne le jeune diplômé de l’université technique de Vienne.

Selon lui, les manifestations organisées par Fridays for Future ont également joué un rôle important. Massives dans les rues allemandes, leurs revendications ne pouvaient pas être facilement ignorées des élites politiques, poussant à la négociation. Éviter un référendum peut aussi avoir des raisons plus pragmatiques, comme le souligne la maire d’Augsbourg : « Un référendum coûte beaucoup d’argent, qui est mieux investi dans des projets. » Un représentant de l’initiative locale, Almut Schwenke, insiste quant à lui sur un autre aspect : « Dans les négociations peuvent être arrêtées des choses qui, juridiquement, ne peuvent faire partie d’un référendum. Comme, par exemple, les moyens financiers ou le personnel. Or sans cela, ça n’avancerait pas. »

Du local au national

Chiffrer les propositions, négocier avec les autorités, suivre la mise en œuvre des mesures arrêtées : tout cela illustre la complexité d’un tel processus et la nécessité de se doter des compétences adéquates. Si l’association Changing Cities met en réseau les initiatives et assure une diffusion des connaissances, les obstacles restent nombreux. Et pour Felix Leininger, les équipes à l’origine des initiatives souffrent d’un manque de diversité : « La plupart des initiatives sont encore très masculines et très académiques. »

En réussissant tout de même à s’adresser au plus grand nombre et pas seulement aux cyclistes avertis et en mettant au défi les villes avec des objectifs ambitieux, le mouvement Radentscheid a secoué la scène pro-vélo. Si l’ADFC, principal groupe de promotion du vélo outre-Rhin, est désormais membre de chaque nouvelle initiative, cela ne s’est pas fait naturellement. Comme le note une équipe de chercheurs emmenée par Sophia Becker, spécialiste de la mobilité durable à l’université technique de Berlin, « les membres de l’ADFC ont orienté leur travail sur des propositions suffisamment modestes pour être politiquement réalisables. Et non sur des propositions qui apportent réellement un changement tangible des conditions pour les cyclistes. » Face à ce qu’ils percevaient comme des « demandes radicales », ils étaient déboussolés.

Désormais regroupées, les initiatives du mouvement Radentscheid veulent se faire entendre au niveau national. En l’absence d’un dispositif de démocratie directe à l’échelle fédérale, elles ont choisi de peser sur les élections du Bundestag de septembre prochain. Regroupées au sein d’une alliance, le « Bundesrad », elles ont édité leurs exigences et analysent les propositions des principaux partis politiques. Tous sauf l’AfD. Car même à bicyclette, l’extrême droite n’est pas la bienvenue.

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