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En Aveyron, la bataille contre le transformateur électrique entre dans une nouvelle phase

21 septembre 2018 / Grégoire Souchay (Reporterre)

Initialement prévu pour 2012, le projet de mégatransformateur électrique du sud de l’Aveyron a été déclaré d’utilité publique en juillet, le chantier pouvant débuter à l’automne. Les opposants, mobilisés dans le collectif de l’Amassada, n’entendent pas se laisser expulser sans réagir et organisent un grand week-end de lutte et d’action en vue des batailles à venir.

  • Saint-Affrique (Aveyron), correspondance

Une dernière signature et puis s’en va. Le 16 juin, Nicolas Hulot, encore ministre de l’Écologie, signait la déclaration d’utilité publique pour le raccordement du transformateur de Saint-Victor (Aveyron). Un geste suivi deux jours plus tard par la préfète de l’Aveyron, qui autorisait la construction d’un transformateur sur cinq hectares de la commune de Saint-Victor-et-Melvieu par RTE (Réseau de transport d’électricité), pour un coût total de 75 millions d’euros (transformateur et raccordement des lignes). Les 132 copropriétaires de la parcelle de terrain mise en commun (une indivision) ont ainsi reçu, à la mi-août, les courriers légaux annonçant leur prochaine expulsion, dernière étape avant le démarrage du chantier.

C’est donc dans une atmosphère lourde que les militants « anti-transfo » se préparent à l’offensive sur tous les fronts, à commencer par la lutte juridique, menée par l’association Plateau survolté. « Nous avons déposé un recours le 18 août contre la déclaration d’utilité publique du transformateur », dit Carole Joly, présidente de l’association. Depuis sa découverte du projet par inadvertance en mars 2010, cette conseillère municipale de Saint-Victor-et-Melvieu épluche la documentation technique du projet et répertorie toutes les anomalies année après année : « En 2010, la préfecture nous promettait des réunions publiques, la venue d’un médecin pour mesurer les impacts sanitaires, nous n’en avons jamais vu la couleur », s’indigne-t-elle. Surtout, Plateau survolté estime que les scénarios alternatifs n’ont pas été assez étudiés et que le but réel du projet est « d’intensifier les échanges sur le marché de l’électricité avec des autoroutes de l’énergie à travers toute l’Europe ».

Dans le sud de l’Aveyron, le développement éolien est loin d’avoir atteint les ambitions promises

Qu’en est-il réellement ? Selon un « justificatif technico-économique du projet » interne à RTE et daté de 2009, 2.100 mégawatts (MW) de raccordement d’énergies renouvelables (EnR, ici éolien et photovoltaïque) étaient envisagés à l’horizon 2020 dans le triangle Castres-Rodez-Montpellier. « On a eu beaucoup de mal à mettre la main sur ce document », explique Carole Joly. En fait, ces projections largement surestimées coïncidaient avec ce qu’on appelait alors des zones de développement éolien (ZDE), un modèle de développement localisé abandonné en 2013 au profit de schémas régionaux.

Le « justificatif technico-économique du projet » interne à RTE et daté de 2009.

Depuis, force est de constater que le développement éolien, s’il est largement visible dans le sud de l’Aveyron, est loin d’avoir atteint les ambitions promises. Dans son dernier schéma décennal de développement du réseau, en 2016, RTE indique bien que le développement des EnR est passé de 572 MW installés en 2008 à 1.038 MW en 2016, soit une hausse de seulement 466 MW en huit ans. Et il s’agit là des chiffres pour l’ensemble de la région Occitanie et non du seul sud de l’Aveyron. Localement, le parc des Grands Causses a d’ores et déjà limité à 150 mâts environ le nombre maximum d’éoliennes dans le schéma de cohérence territoriale (Scot). Pour Carole Joly, ignorer ces chiffres, « est une manière pour RTE de ne pas considérer les solutions alternatives à ce projet, qui seraient de simplement renforcer l’autre transformateur déjà existant de l’autre côté de la vallée, que RTE a déjà agrandi une fois et où il dispose déjà de foncier ».

L’Amassada, sur la commune de Saint-Victor-et-Melvieu.

De son côté, RTE se défend en soulignant dans ses réponses aux questions de l’enquête publique que la valeur de 2.100 MW était « seulement utilisée pour tester la robustesse du projet » et évalue à 440 MW la production d’EnR connue et encore en attente de raccordement. Mais même aujourd’hui, l’entreprise se fonde sur des objectifs politiques portés par la région, en fait une « trajectoire » sans valeur juridique pour l’instant. Ou comment construire un grand transformateur en se fondant sur de grands besoins de raccordement d’énergies renouvelables… qui ne pourraient fonctionner qu’avec un grand transformateur et de nouvelles lignes à haute tension.

Marcher ensemble « pour le soulèvement des territoires » 

En attendant une quelconque issue juridique à ce serpent qui se mord la queue, la lutte se joue bel et bien sur le terrain, là où a été construite l’Amassada et où s’organise le collectif du même nom. D’une simple cabane inaugurée en janvier 2015, le lieu est devenu un petit hameau, avec une construction principale, un dortoir d’une vingtaine de places, une halle couverte, des fours à pain et à poterie… C’est là que, cet été, un « appel à se défendre » a été lancé aux collectifs et militants qui soutiennent la cause. Un appel qui arrive dans un contexte local particulier. Si quelques actions éclatantes ont imprimé une image parfois trop radicale aux yeux des sympathisants locaux un peu frileux, les soutiens au mouvement se sont multipliés ces derniers temps. D’où l’idée d’accueillir ces forces vives pour marcher ensemble « pour le soulèvement des territoires », demain, samedi 22 septembre. « Au départ, on avait juste l’idée, et petit à petit, on voit de plus en plus de gens se retrouver dans notre proposition », explique Guillaume, paysan-meunier membre de l’Amassada.

La manifestation partira devant l’hôpital de Saint-Affrique (Aveyron), emblème de la défense des services publics de santé en milieu rural. « On va passer devant les écoles, la Poste, tous ces services publics qui sont en péril sur le territoire », s’enthousiasme-t-il. Ont d’ores et déjà appelé à la marche les associations Plateau survolté, le collectif des associations anti éoliennes TNE-Occitanie, Alternative libertaire 12, la section départementale de Sud Solidaires. Et, surtout, la lutte a acquis un allié de poids avec la Confédération paysanne du département. Si des militants de la « Conf’ » participent à titre individuel depuis longtemps au mouvement, le renouvellement des instances dirigeantes au printemps dernier a entraîné une évolution des positions politiques d’un syndicat encore fortement marqué par les orientations de José Bové, celles d’un soutien indéfectible du projet et du développement éolien. « Le débat a été animé, mais nous avons abouti à un consensus pour soutenir les habitants qui s’opposent au projet et pour dénoncer cette industrialisation des terres agricoles », souligne Jean-Marie Roux, secrétaire de la Conf’ Aveyron.

Ce n’est là que le début de la nouvelle phase de la lutte car, pour la première fois, l’Amassada, qui n’était jusqu’ici qu’un lieu de rassemblement ponctuel, devrait entrer dans une phase d’occupation permanente dès le dimanche 23 septembre. « On sait que certains ont des familles, des métiers, des bêtes ou des terres. On va essayer de se relayer pour qu’il y ait toujours du monde sur place », explique Guillaume. L’atout de la lutte de Saint-Victor, c’est cet ancrage local, rural, et les années déjà passées à construire, informer et se préparer. À voir si cette énergie sera suffisante pour contrecarrer les projets à haute tension de RTE.



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Lire aussi : La répression se durcit contre les opposants à l’éolien industriel en Aveyron

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Photos :
. chapô : l’Amassada, sur la commune aveyronnaise de Saint-Victor-et-Melvieu (© Grégoire Souchay/Reporterre)



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  Sans titre   Le « justificatif technico-économique du projet » interne à RTE et daté de 2009.
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