En Haute-Savoie, les autorités veulent exterminer les bouquetins sauvages

Durée de lecture : 5 minutes

26 octobre 2013 / Matthieu Stelvio (Le Bruit du Vent)

Soupçonnés d’être responsables de la contamination du lait de vache par la brucellose, les bouquetins du Bargy, en Haute-Savoie, sont abattus par mesure de précaution. Mais les avis dont découle cette décision ne prouvent pas le lien entre les animaux et la contamination. Des milliers de citoyens demandent l’arrêt de l’abattage.


Jeudi 24 octobre, 27 bouquetins ont encore été abattus en montagne, en Haute-Savoie.

Monsieur Le Ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie,

Après avoir été éradiqué du territoire français au XIXe siècle, le bouquetin des Alpes a pu être réintroduit dans quelques massifs. Aujourd’hui, sa population est estimée, en France, à seulement une dizaine de milliers d’individus. Encore fragile, ce paisible animal est devenu emblématique des montagnes.

L’arrêté ministériel du 23 avril 2007 stipule que l’abattage du bouquetin des Alpes est interdit sur tout le territoire métropolitain et en tout temps. Malgré cette protection, l’arrêté préfectoral n°2013274-0001, signé le 1er octobre 2013 par le Préfet de Haute-Savoie, ordonne l’abattage des bouquetins de cinq ans et plus, dans le massif du Bargy. Valable un an, cet ordre d’abattage est consécutif à la découverte, en avril 2012, d’une souche de Brucella, bactérie responsable de la brucellose, dans le lait d’une vache. Depuis cet événement, des investigations ont été conduites, et ont permis de détecter la présence de brucellose chez une minorité de bouquetins du Bargy.

Le 4 septembre 2013, l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (ANSES) a publié un avis relatif aux « mesures à prendre sur les bouquetins pour lutter contre la brucellose dans le massif du Bargy ». Dans ce rapport, les experts « s’interrog[eaient] sur la réalité de l’urgence (et notamment d’une mise en œuvre [d’un plan d’abattage] avant la fin de l’année 2013) ». Ils « insist[aient] sur l’importance d’un temps scientifique avant la mise en œuvre de mesures de gestion », et regrettaient « que cette saisine leur ait été confiée assortie d’un délai très court conjugué à un contexte d’incertitudes épidémiologiques ».

La population des bouquetins du Bargy est si peu connue que les statistiques du rapport indiquent, à la page 37, qu’il est possible que les jeunes mâles soient nettement plus touchés par la maladie que les plus âgés. C’est donc dans « un paysage de connaissances très incomplet » que la décision a été prise de tuer tous les individus de cinq ans et plus.

Un évènement de type accidentel et exceptionnel

Les experts affirment que « le risque de transmission de la brucellose des bouquetins aux cheptels domestiques reste minime ». La contamination d’un cheptel domestique par des bouquetins « qui s’est produite en une unique circonstance sur 12 ans de cohabitation animaux domestiques - faune sauvage (…) correspondrait plutôt à un évènement de type accidentel et exceptionnel. »

Ainsi, en automne 2012, l’absence d’infection chez les 211 troupeaux éventuellement exposés a été démontrée. Les experts estiment que le risque de transmission de la brucellose du bouquetin aux cheptels domestiques est minime pour les bovins, extrêmement faible pour les ovins et compris entre extrêmement faible et faible pour les caprins. Ils évoquent plusieurs solutions alternatives à l’abattage massif, choix risqué à plus d’un titre, dont la vaccination, l’application de mesures de biosécurité (tenir les troupeaux à l’écart des zones de pâture des bouquetins est peu contraignant : « les contacts rapprochés entre bouquetins et ruminants domestiques sont en effet rares ») ou encore l’abattage ciblé sur les animaux séropositifs ou cliniquement suspects.

L’ANSES conclut que son « analyse ne permet pas de confirmer la nécessité de mettre en œuvre dans l’urgence les actions d’abattage envisagées », et déclare avoir besoin de données complémentaires pour se prononcer sur l’efficacité des différentes mesures. Malgré cet avis, reflet d’une expertise scientifique indépendante et pluraliste, au moins 197 bouquetins ont été tués au cours du mois d’octobre 2013.

L’article L. 411-2-4° du code de l’environnement stipule que les dérogations aux interdictions encadrant le statut de protection du Bouquetin des Alpes ne peuvent être délivrées que s’« il n’existe pas d’autre solution satisfaisante ». Considérant la remise en cause, par les experts, de la pertinence de la situation d’urgence, il existe des solutions plus éthiques à un abattage aussi précoce, notamment celle de prendre le temps d’étudier de façon plus complète la population de bouquetins du Bargy pour permettre à l’ANSES de formuler une conclusion dont l’axe principal n’est pas l’incertitude.

Compte tenu du statut de protection du bouquetin, il semble précipité d’avoir recours à un abattage drastique sans laisser le temps à l’ANSES de prévoir les conséquences des différents scénarii, d’obtenir un suivi sanitaire et populationnel approprié, et d’étudier de façon satisfaisante la solution de la vaccination.

C’est dans ce contexte que 5693 citoyens demandent « l’arrêt de l’abattage systématique des bouquetins du Bargy de plus de cinq ans », et l’abrogation de l’arrêté préfectoral n°2013274-0001 qui en découle.

C’est dans ce contexte que 5693 citoyens expriment leur « désaccord avec toute décision ultérieure d’abattage de bouquetins dont le statut sérologique est soit inconnu soit négatif à la brucellose ».

C’est dans ce contexte que 5693 citoyens expriment leur « attachement à la conservation du statut de protection des bouquetins, espèce interdite de chasse ».

Avec mes respectueux hommages, je vous prie d’agréer, Monsieur Le Ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, l’expression de ma très haute considération.

Signer la pétition


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source et photo : Le Bruit du Vent

Complément d’info : Bernard Accoyer, député UMP, favorable à l’abattage total.

Photo bouquetin en montagne : Alpes France 3.

Lire aussi : Le préfet de Haute-Savoie veut tuer les bouquetins du massif du Bargy

DOSSIER    Animaux

18 septembre 2019
Les travailleurs sous-traitants du nucléaire en grève car « la sécurité se dégrade »
Entretien
20 juillet 2019
En Grèce, les low-tech au secours des migrants
Alternative
18 septembre 2019
Naomi Klein : « Nous entrons dans l’ère de la barbarie climatique »
Entretien


Dans les mêmes dossiers       Animaux





Du même auteur       Matthieu Stelvio (Le Bruit du Vent)