En Seine-Saint-Denis, le retour à l’école est un casse-tête

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24 avril 2020 / Lola Fourmy (Reporterre)



Dans le département le plus pauvre de France métropolitaine et l’un des plus touchés par l’épidémie de coronavirus, l’annonce de la réouverture des écoles le 11 mai a une saveur amère. Comment gérer le retour des élèves, après deux mois de confinement difficile ? Quid des mesures sanitaires ?

Depuis la réalisation de cet article, le président Emmanuel Macron a annoncé jeudi 23 avril que le retour à l’école s’effectuera « sur un principe de volontariat des parents et sans obligation ».


Aïcha, 52 ans, était caissière au Carrefour de Saint-Denis depuis trente ans. Alain, responsable de la sécurité dans un centre commercial d’Aulnay, avait 45 ans. M. Souvanlasy, chaleureux médecin de famille, exerçait à Sevran depuis des décennies. Les noms des victimes du Covid-19 s’égrènent ainsi dans le département de la Seine-Saint-Denis. Au 22 avril, on recensait 735 personnes décédées du coronavirus dans ce département, sans compter les décès en Ehpad et à domicile. Le 93 est ainsi l’un des départements français les plus touchés par l’épidémie. Parmi ces victimes, il y a aussi plusieurs professeurs. Et combien de parents d’élèves ?

Alors la rentrée annoncée pour la semaine du 11 mai a, ici, un goût particulier. Mardi 21 avril, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer en a précisé certains contours : la semaine du 11 mai, la reprise concernera les grandes sections de maternelles, CP et CM2, puis, celle du 18 mai, ce sera au tour des sixièmes, troisièmes, premières et terminales. Enfin, les autres classes devraient reprendre la semaine du 25 mai. Le tout avec des effectifs qui ne dépasseront pas quinze élèves par classe, assure le ministre.

Beaucoup de données dans cette équation, pourtant une inconnue de taille demeure : qu’en sera-t-il du protocole sanitaire ? C’est la question que se pose Marie-Hélène Plard, directrice d’une école maternelle à l’Île-Saint-Denis et cosecrétaire du SnuIPP, syndicat majoritaire dans le premier degré. « J’échange régulièrement avec les autres chefs d’établissements et on refuse d’organiser une reprise sans cadrage. Nous n’avons pas les compétences sanitaires. Je ne sais pas s’il nous faut des masques FFP2 ou des masques chirurgicaux. Doit-on appliquer un mètre ou deux mètres de distanciation sociale ? En maternelle, il sera impossible de maintenir les gestes barrières, c’est impossible. Et les enseignants dont la moitié de classe ne sera pas à l’école, vont-ils faire des doubles journées ? » Marie-Hélène Plard n’a aucune réponse à ses questions et assure que le rectorat n’est pas plus avancé pour le moment. « En l’absence de réponses claires, je n’envisage absolument pas la réouverture de l’établissement », tranche la directrice.

Catherine Da Silva, directrice d’une école élémentaire de la Plaine Saint Denis.

Sa consœur, Catherine Da Silva, dirige une école élémentaire de La Plaine Saint Denis depuis quatre ans. L’enseignante, qui a grandi ici, soulève un autre problème : « Mes collègues s’inquiètent des transports en commun. Si les masques n’y sont pas rendus obligatoires, ils ne viendront pas. Ils craignent davantage d’attraper le coronavirus dans un RER bondé que dans l’école. » La directrice pointe aussi la question sanitaire « que personne ne veut regarder » à savoir le manque d’équipements : toilettes, savon, « on a huit robinets pour 160 élèves, le bâti ne permettra pas tout », dit-elle.

Rouvrir les écoles au nom de l’égalité ? L’argument ne passe pas

« La situation actuelle creuse les inégalités », a proclamé Emmanuel Macron le 13 avril pour justifier un retour en classe en mai. En Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France métropolitaine, le taux de pauvreté frôle les 28 % et le niveau de vie médian est de 17.310 euros par an [1] ; les habitants n’y ont pas attendu le coronavirus pour savoir que le 93 est « hors norme » comme le disait Édouard Philippe en octobre dernier en déplacement à Bobigny. Ici, le quotidien, ce sont des appartements privés d’équipements électroniques ou de connexion suffisante pour pratiquer la continuité pédagogique. Des foyers où les parents n’ont pas toujours les capacités d’accompagner leurs enfants et où une grande partie d’entre eux continuent d’aller travailler à l’extérieur.

« Des inégalités ? On se fiche de nous », s’agace Jimmy Markoum, professeur d’histoire-géo dans un lycée de Saint-Denis. « On sort de plusieurs mois de mobilisation contre la réforme des lycées, l’égalité n’a jamais été une question, et là, en temps de confinement, ça le devient soudainement ? C’est fort de café. » L’argument des inégalités ne passe pas non plus pour Pierre [2] professeur de français dans un collège du 93. Depuis la « rentrée des vacances », lundi 20 avril, il s’inquiète : « Certains élèves ne répondent plus. Les autres sont de plus en plus décalés, ils se lèvent à 15 h, ça devient de plus en plus compliqué. » Pierre endosse aussi un nouveau rôle, celui de confident. C’est lui qu’une maman d’élève a appelé pour annoncer la mort de son mari, emporté par le Covid-19. La pandémie, dans le département, s’inscrit concrètement dans des centaines de vies.

Certains parents d’élèves ne souhaitent pas remettre leurs enfants à l’école par crainte d’une propagation du virus.

« Comment va-t-on gérer le retour des élèves après deux mois de confinement ? » s’inquiète Jimmy Markoum. « Il nous faut des médecins scolaires, des cellules psychologiques, mais aussi des assistantes sociales parce que ce retour va révéler des situations dramatiques, des traumatismes », anticipe le professeur. De fait, la question de la précarité alimentaire s’est posée dès la fermeture des écoles. Interrogé par Reporterre au téléphone, le président du département, Stéphane Troussel, dit avoir dû organiser le déstockage des denrées et la réouverture de la cuisine centrale qui a permis de cuisiner 4.500 repas par jour distribués par des associations. Il a aussi mis en place une aide de soixante euros pour 25.000 collégiens privés de cantine. « Je ne suis pas encore rassuré, il va falloir clarifier le rôle de chacun. L’État va-t-il équiper les élèves, les professeurs, le personnel des établissements ? J’ai l’impression que l’administration attend l’ordonnance du 30 avril pour nous dire précisément comment les choses vont s’organiser. Mais entre le 30 avril et le 11 mai, il reste quatre jours ouvrés ! » Trop court pour s’organiser, affirme Stéphane Troussel. Le patron du département a donc anticipé et commandé plus de 300.000 masques lavables pour les collégiens, des masques qui, faute de pénurie, arriveront dans la semaine du 11 mai. « Si l’État ne se porte pas garant d’une forme d’égalité sur le territoire, ça risque une nouvelle fois de renforcer les inégalités et ça je ne le veux pas », martèle le président du département qui plaide pour la mise en place d’un plan de rattrapage massif.

« Si nos enfants sont porteurs sains mais qu’ils contaminent leurs profs, c’est notre responsabilité ! »

« Il y a deux attitudes chez les parents, ceux qui ne peuvent plus tenir dans la situation actuelle et veulent remettre les enfants à l’école et, ceux qui craignent de relancer la propagation du virus, résume Anne Pieter, coprésidente de la FCPE dans le 93 et maman d’une lycéenne. Il faut un cadrage général, mais la déclinaison sur le terrain doit être différente selon toutes les situations et je ne suis pas sûre que là-dessus le gouvernement ait des réponses. » Auditionné par le ministère de l’Éducation, les instances nationales de la FCPE espèrent avoir été entendues. Pour Anissa, mère de trois enfants, c’est en tous cas très clair : « Je préfère démissionner que remettre mes enfants à l’école. » Cette habitante de Bagnolet le confie, pour faire l’école à la maison, « il faut parfois serrer les dents », mais remettre ses enfants en classe, elle ne l’envisage pas sans tests de dépistage, ni sans assurance de protection. « S’ils sont porteurs sains mais qu’ils contaminent leurs professeurs, c’est notre responsabilité ! »

Anne Pieter, coprésidente de la FCPE dans le 93.

Aminata a, elle aussi, trois filles, et selon les dernières annonces, aucune ne reprendrait en même temps, un vrai casse-tête d’organisation. « De toute façon nous avons fait le choix de ne pas les renvoyer. Mettre nos enfants en première ligne alors qu’on a fermé les écoles en premier ? C’est hors de question, explique cette Sevranaise. L’une de mes filles est déçue, elle voulait revoir ses copines, mais nos enfants ne sont pas des cobayes. Et cet argument des inégalités ? S’il nous avait dit directement que c’était pour faire repartir l’économie, on aurait compris, mais là, c’est encore un manque de transparence ! ». Ce qui pourrait faire changer d’avis cette mère de famille ? La garantie que le gouvernement fera machine arrière s’il se rend compte que ce retour en classe est une erreur, « il faut rétablir la confiance et ça n’est pas gagné », dit Aminata. Et puis, il va falloir réussir à sortir « du cocon. La situation est anxiogène, on s’habitue à vivre à huis clos. »





[1Selon les chiffres de l’Insee.

[2Le prénom a été modifié.


Lire aussi : Pendant le confinement, l’école en ligne n’est pas la panacée

Source : Lola Fourmy pour Reporterre

Photos : © Nnoman Cadoret/ Reporterre
. Une salle de classe, en Île-de-France. Avril 2020.

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