Et si le loup était un bouc émissaire ?

16 janvier 2016 / Marie Astier (Reporterre)



Les associations de défense du loup appellent à manifester samedi 16 janvier à Lyon contre « la chasse au loup ». De leur côté, les éleveurs rendent le prédateur responsable des difficultés qu’ils rencontrent. Mais une cause majeure du conflit se situe dans l’industrialisation de la filière ovine.

Êtes-vous pro-loup ou anti-loup ? Le débat se résume souvent à cette question manichéenne. D’un côté, les éleveurs de moutons rappellent qu’ils sont des acteurs indispensables de la montagne, du paysage et de la ruralité. De l’autre, les associations environnementalistes défendent une espèce protégée. Les premiers sont accusés de vouloir la disparition du prédateur, les seconds sont soupçonnés de désirer la fin du pastoralisme.

Par plaquettes d’information interposées, les parties assènent leurs arguments. Cap Loup (un regroupement d’associations proloup), veut « en finir avec les contrevérités ». Du côté de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), on veut « rétablir les vérités ». À la Confédération paysanne, on se méfie des « idées reçues ».

Mais ce débat cristallisé sur le loup ne cache-t-il pas d’autres enjeux ? N’empêche-t-il pas de réfléchir à l’avenir économique de la filière ovine ? C’est la question, parmi d’autres, que l’on s’est posée à Reporterre. Et il faut tenter de sortir du "tout noir, tout blanc", pour s’engager dans l’incertain de la zone grise.

« Le loup frappe de façon arbitraire »

Reprenons les arguments développés dans nos plaquettes. Pour les défenseurs du prédateur, « les difficultés des éleveurs étaient présentes avant le retour du loup ». Au contraire, « l’élevage de montagne résiste bien, si on ne lui impose pas le loup ! » répond la FNSEA. « Les loups [poussent] toujours plus d’éleveurs à enfermer leurs animaux. L’Europe pratique une politique qui favorise essentiellement l’agro-industrie », déplore de son côté la Confédération paysanne.

Alors, le loup est-il en train de détruire l’élevage ovin à petit feu ? « Le loup, c’est le facteur qui a mis en lumière le malaise économique de la filière ovine, estime Jean-François Darmstaedter, président de l’association de défense du loup Ferus. Mais il n’a pas d’impact économique, il n’y a que quelques milliers de victimes par an [sur un troupeau de près de 4 millions de brebis allaitantes en 2014]. Et pour certaines, on n’est même pas sûr que le loup soit responsable. Et surtout, les brebis tuées sont entièrement remboursées. »

Les éleveurs observent que l’affaire est plus compliquée que cela. « On nous rabâche qu’on est indemnisés, commence Claude Font, responsable du dossier loup à la Fédération nationale ovine (FNO), branche de la FNSEA. Mais on ne l’est pas pour les brebis qui disparaissent. Et puis, il y a les conséquences indirectes sur la productivité des élevages : les avortements de brebis, la perte de croissance des agneaux, etc. »

La Confédération paysanne estime, elle, que « seulement deux animaux sur trois sont effectivement indemnisés ». Elle insiste sur « les constats [après les attaques] longs et fastidieux. Il faut parfois accompagner les agents pendant de longues heures, puis passer sa journée, voire plusieurs jours, à rassembler le troupeau éparpillé suite à l’attaque. » « Les petits troupeaux ont beaucoup de problèmes pour faire face au travail supplémentaire que demande la présence du loup », estime Olivier Bel, éleveur en charge du dossier loup pour le syndicat.

Et puis, « le loup frappe de façon arbitraire. Il peut détruire en une attaque un travail de sélection génétique de dix, vingt ans sur le troupeau », complète Guillaume Lebaudy, ethnologue et directeur de la Maison du berger, lieu de recherche et d’accueil du public sur les questions pastorales à Champoléon, dans les Hautes-Alpes.

Le naufrage du « Rainbow Warrior »

En fait, les difficultés économiques de la filière ovine ont commencé avant le retour du loup en 1992. En 1985, les services secrets français ont fait naufrager le Rainbow Warrior, navire de l’ONG Greenpeace, dans un port de Nouvelle-Zélande. L’affaire a entraîné un scandale et le gouvernement français, diplomatiquement très gêné face au pays océanien, n’a ensuite pas osé mettre de veto quand l’Union européenne a autorisé les importations de viande à bas prix de Nouvelle-Zélande.

« L’agneau valait 30 francs le kilo dans les années 1980. Aujourd’hui, on reste à peu près au même prix, soit 6,50 euros le kilo. On est toujours en-dessous des coûts de production », regrette Olivier Bel, de la Confédération paysanne.

Pour Jean-François Darmstaedter, la signification de cette affaire est claire : « Le loup n’est pas responsable [de la crise de la filière]. Les causes sont la désaffection du public pour la viande d’agneau et les importations de Nouvelle-Zélande ou du Royaume-Uni, qui permettent de vendre de l’agneau deux fois moins cher. »

En effet, selon l’Institut de l’élevage, la consommation de viande ovine a diminué de 3,8 à 2,7 kg par habitant entre 2004 et 2014. Par ailleurs, près de 60 % de l’agneau consommé en France en 2014 était issu d’importations.

Mais « la production ovine va mieux que par le passé, conteste Claude Font, de la FNO. On a mis sur le marché des labels de qualité pour distinguer la viande française. Et puis nos revenus se sont améliorés depuis la réforme de la PAC [Politique agricole commune] qui s’est appliquée à partir de 2010. »

Un optimisme que ne partage pas Olivier Bel à la Confédération paysanne. Tous les élevages n’ont pas été gagnants avec la PAC, selon lui : « Pour faire face à la dégringolade des prix, l’Europe a mis en place des primes compensatrices. Cela a poussé les gens à avoir de plus en plus de bêtes, pour avoir plus de primes. » Le loup est arrivé dans une bergerie déjà fragilisée ; et en voie d’industrialisation.

Les petits troupeaux souffrent le plus, les gros s’en sortent

Autre handicap, la Confédération paysanne a calculé que les petits éleveurs – ceux ayant moins de 500 brebis – sont les plus vulnérables aux attaques du prédateur. « En 2013, les troupeaux de plus de 1.200 animaux rassemblent 21 % des constats. On atteint 40 % sur les troupeaux de moins de 450 animaux », détaille un document du syndicat paysan.

Plus le troupeau est important, plus les aides de l’État à sa protection sont importantes, et plus l’éleveur a les moyens de se protéger. Le syndicat demande donc, notamment, que les éleveurs de moins de 450 brebis puissent décider eux-mêmes du nombre de chiens de protection dont ils ont besoin en fonction de la pression du prédateur.

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Un montagne des Pyrénées (patou), chien de garde des troupeaux, dans les Alpes.

Certains avancent même que le loup ne serait pas un vrai problème pour les plus gros. Dans les grands troupeaux (1.000 voire 2.000 brebis et au-delà dans les alpages), le capital génétique est moins précieux, les bêtes sont plus facilement remplaçables. Il serait alors aisé de s’accommoder des indemnités, parfois supérieures au prix qu’aurait pu obtenir l’éleveur en vendant ses bêtes. Au sein de la FNSEA, ces gros éleveurs tiendraient alors un double discours : ils crient au loup pour satisfaire les adhérents victimes des attaques et détourner l’attention de sujets qui pourraient les diviser, comme la répartition des primes de la PAC.

Le loup pourrait donc accélérer le processus d’industrialisation de la filière ovine. Le meilleur moyen de protéger ses brebis est encore de les maintenir en bergerie… « Il y a déjà des éleveurs qui gardent leurs bêtes à proximité de chez eux, au maximum en bergerie, et les nourrissent avec du foin », observe Guillaume Lebaudy, dans le Champsaur, territoire des Hautes-Alpes où les petits éleveurs prédominent. « Si la pression du loup s’accentue, on aura de plus en plus de fermetures d’alpages… Donc la vraie question n’est pas : “Êtes-vous pro ou anti-loup ?” C’est “Quelle montagne, quelle nature et quelle relation avec elles veut-on pour demain ?” » « On pose la question du type d’élevage que l’on souhaite développer », complète Olivier Bel.

La question de la protection des troupeaux

La FNO « a choisi l’option de la productivité des troupeaux », soutient Claude Font. D’un agneau par an et par brebis, le but est de passer à trois en deux ans (1,5 agneau chaque année). « Il faut reconnaître que ce que l’on vend, ce sont des kilos de viande… Plus un éleveur en vend, surtout dans des filières qualité, plus il a de revenus. Certains veulent nous faire revenir aux exploitation d’il y a 20 ou 30 ans, mais, pour s’en sortir, un éleveur a besoin de primes, de prix et de volumes. »

À l’opposé, la Confédération paysanne veut privilégier les éleveurs aux troupeaux plus petits (500 bêtes), et mieux valorisés. « Il y a des jeunes qui se remettent à utiliser la laine, qui vendent en circuits courts, font de la transformation fromagère », énumère Olivier Bel.

« Les petits troupeaux sont ceux qui font le meilleur travail pour la biodiversité des prairies et des alpages, approuve-t-on chez Ferus. Alors que les gros troupeaux de 2.000 à 3.000 brebis font des massacres dans les estives. »

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« Berger et ses moutons », huile sur toile de Paul Vayson (1842-1911).

« Il faut reconnaître que nos éleveurs font un excellent travail et produisent une excellente viande, défend Guillaume Lebaudy, à la Maison du berger. Il faut reconnaître aussi la validité de leur culture, le travail qu’ils mènent dans les Alpes depuis 8.000 ans. Il faudrait relever les prix de la viande, organiser différemment la filière, proposer plus de viande française. »

Mais pour que cet élevage paysan soit viable, reste la question de la protection des troupeaux… Les éleveurs, éreintés par les attaques, doutent qu’une cohabitation sereine soit possible. Ils réclament la possibilité de tuer le prédateur quand il attaque leurs troupeaux. Les défenseurs du prédateur excluent, eux, toute possibilité de tuer des loups, affirmant qu’il est possible de réduire les attaques au minimum avec une bonne protection. D’autres questions, un autre débat. Un prochain article ?

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Un loup abattu au-dessus de Crans-Montana, en Suisse, en août 2010.

DES RASSEMBLEMENTS CONTRE LA POLITIQUE D’ABATTAGE DES LOUPS

Les manifestations de ce samedi 16 janvier à Lyon et Nice ont lieu à l’initiative de Cap Loup, un regroupement d’associations de défense du loup. Elles s’insurgent contre le gouvernement, qui a déjà autorisé le tir de 36 loups. Mais selon les elles, « le “plafond” de 36 est dépassé, puisqu’au moins 41 loups sont déjà morts depuis juillet dernier ». Officiellement, 33 ont été abattus selon la procédure légale et un autre par braconnage. Mais les associations ajoutent « sept morts encore non élucidées, sans compter le braconnage non décelé. D’après le suivi officiel, la population de loups a baissé entre 2014 et 2015, et continuera à baisser au rythme des abattages actuellement réalisés ». Les associations dénoncent en particulier le fait que les chasseurs aient été autorisés à tirer le loup lors des battues au gros gibier. Selon elles, le ministère de l’Écologie se prépare à autoriser six « prélèvements » de loups supplémentaires, alors que le nombre d’animaux victimes des loups est en augmentation.

Dans un communiqué, la Confédération paysanne estime, elle, qu’« éliminer 10 % de la population de loups en France ne répondra pas à l’objectif de faire baisser les attaques puisque l’augmentation démographique des loups est de 20 % par an ».




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Lire aussi : Au procès du loup, bergers et éleveurs sont reconnus comme victimes

Source : Marie Astier/Reporterre

Photos :
. Chapô : Pixabay (CC0/Domaine public)
. Patou : Flickr (Katja/CC BY 2.0)
. Troupeau : Pixabay (CC0/Domaine public)
. Moutons : Pixabay (CC0/Domaine public)
. Loup tué : Telle est la Suisse
. Paul Vayson : Domaine public

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