Fermeture de Fessenheim : après la centrale, le saut dans le vide

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21 février 2020 / Sarah Lefèvre et Christoph de Barry (Reporterre)



À Fessenheim, la « doyenne » des centrales nucléaires françaises arrêtera le premier de ses deux réacteurs dans la nuit de vendredi 21 février à samedi, le second à la fin du mois de juin. Un saut dans le vide pour toute une région et les centaines de personnes qui vivaient de cette activité industrielle.

  • Fessenheim (Haut-Rhin), reportage

Ce mardi 18 février 2020, devant la centrale, les caméras de télévision attendent leur tour. Debout à l’entrée du site, chapeau, veste et pantalon noirs, Alain Besserer, délégué Force ouvrière, se prête au bal des entretiens express. Derrière lui, deux banderoles blanches sont déployées sur les grilles. « La centrale de Fessenheim est sûre, qu’elle dure ! » En rouge délavé, les lettres donnent le ton : « Produire du courant propre est notre métier, la sûreté notre devoir ! »

Devant la centrale de Fessenheim, le 19 février 2020.

Assis à l’arrière de la voiture, au calme, le représentant du personnel refait le film de cette guerre des nerfs. Il a démarré sa carrière à Fessenheim en 1992 et a rejoint le syndicat en 2016, quand la fermeture s’est précisée. « C’est vraiment ce défi d’accompagner les collègues qui m’a motivé. » 

Alain Besserer, délégué Force ouvrière de la centrale nucléaire de Fessenheim.

Tout a commencé en 2012, quand le candidat François Hollande, en pleine course à l’Élysée, a annoncé qu’il fermerait la centrale de Fessenheim s’il était élu — c’était la condition sine qua non d’un accord avec les Verts. Un an plus tôt, après la catastrophe de Fukushima, le 11 mars 2011, tout s’est accéléré. Les voisins suisses et allemands, ainsi que la ville de Strasbourg demandèrent l’arrêt des réacteurs. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) avait déjà dénoncé, en 2007, un « manque de rigueur » de la part d’EDF dans l’exploitation de cette centrale. Les manifestations pour la fermeture se multipliaient : au moins de juin 2011, plusieurs milliers de personnes formèrent une chaîne humaine de près de 5 km autour du site.

« Le licenciement, pour beaucoup ! » 

De leur côté déjà, les salariés du site se sont fermement opposés à l’arrêt des réacteurs et se sont battus pour préserver les 2.000 emplois directs et indirects. « Depuis 2012, on entretenait tous l’espoir que cela ne se fasse pas. On se disait que le mandat de Hollande allait passer, que les choses changeraient. Et puis, en avril 2017, Macron a pris la parole (en pleine campagne présidentielle) pour dire qu’il ne reviendrait pas en arrière. » En novembre de la même année, cette décision était confirmée. « On ne savait juste pas quand, mais on savait que la fin était programmée. »

Devant la centrale de Fessenheim, le 19 février 2020.

Vincent Rusch a les yeux qui tremblent. Plus de 30 ans qu’il travaille à Fessenheim. « On est passés de l’incertitude — fermera, fermera pas ? — à la tristesse. » L’ancien technicien avait 21 ans quand il est entré dans la centrale pour la première fois. Cette décision et les arguments des écologistes, il ne les comprend pas : « C’est une fermeture qui n’est pas fondée pour les agents de la centrale, elle est politicienne, électorale. C’est comme un deuil pour nous. » S’il pouvait, le délégué CFDT – le 2e syndicat du site après la CGT — aimerait nous emmener jusqu’en salle des machines : « C’est clair, y’a pas une fuite, on pourrait manger par terre ! »

Vincent Rusch travaille depuis plus de 30 ans à Fessenheim.

Il reste 645 agents EDF et un peu moins de 300 agents prestataires sur le site de la centrale nucléaire de Fessenheim. 70 ont déjà été déployés en 2019 en dehors de la région et plus de 170 devraient quitter le site cette année. « Les salariés EDF sont assurés de la pérennité de leur emploi, poursuit Alain, mais nombreux sont ceux qui devront changer de métier s’ils veulent rester dans la région. » L’entreprise s’engage à tout mettre en œuvre pour retrouver un poste à chacun, mais avec des typologies d’emploi complètement différentes des leurs. « On a des chimistes ici, mais il n’y a aucun besoin de chimistes en dehors de Fessenheim chez EDF en Alsace. On a des collègues qui font de la radioprotection, ils vont devoir changer de métier ! »

Quid des employés des entreprises prestataires qui souhaitent rester ? « Le licenciement, pour beaucoup ! »

Autour du grand bâtiment blanc visible depuis la sortie du village de Fessenheim, la plaine alsacienne traversée de pylônes est essentiellement agricole, conséquence d’une économie essentiellement tournée vers la centrale depuis plus de 50 ans.

La campagne de Fessenheim, marquée par l’activité de la centrale.

La construction de la doyenne des centrales françaises a démarré en 1970. Ses deux réacteurs à eau pressurisée, d’une puissance de 900 mégawatts (MW) chacun, ont été mis en service en 1977, les premiers à être construits sur le modèle étasunien Westinghouse. Des dizaines d’autres ont suivi, dans un intervalle de temps très court, fruit d’une volonté de l’État français impulsée dès la IVe République, en pleine guerre froide : assurer coûte que coûte l’indépendance énergétique de la France. Ces réacteurs étaient alors conçus pour durer entre 30 et 40 ans.

« On se prive d’un outil qui fonctionnait encore, ça ne pouvait pas péter » 

Le réacteur no 1 de Fessenheim, le premier des 58 que compte le pays, doit être mis à l’arrêt à 2 h 30 du matin ce samedi 22 février. Le réacteur no 2 suivra le 30 juin prochain. Un tournant historique pour le pays et la région. Un crève-cœur, pour Vincent et Alain :

Je suis Alsacien, j’ai grandi dans le bassin potassique, j’ai vu la fermeture des mines. Mon père était mineur, mon grand-père était mineur, il est mort dans les mines de potasse d’Alsace. Mais aujourd’hui, la dynamique n’est pas la même : On a accueilli des anciens des mines de potasse et de charbon à la centrale, mais pour nous, aujourd’hui, ce n’est plus possible d’aller vers d’autres sites. Je connais plein de gens au chômage qui galèrent pour retrouver de l’emploi. » 

Dans le bourg de 2.400 habitants, hormis les confrères journalistes croisés dans l’une ou l’autre des deux brasseries de la rue centrale, rien n’indique que Fessenheim est sur le point de connaître un jour historique. Sur les étagères de la mairie, le Fassana actu’ du mois de février, journal d’information de la commune, n’en dit rien non plus. Le maire, lui, « fait de l’exercice » entre son bureau à l’étage et l’accueil des journalistes au rez-de-chaussée. Il est en colère : « Dire que la centrale est vieille, c’est normal, qu’on la ferme au bout de 40 ans, non, c’est pas normal ! C’est contraire à la bonne logique. » Pour Claude Brender, elle aurait pu durer bien plus longtemps, « on se prive d’un outil qui fonctionnait encore, ça ne pouvait pas péter ».

La rue principale de Fessenheim.

Au-delà de cette question, le seul candidat en campagne ici pour les municipales regrette le manque d’anticipation de cette fermeture, le manque de perspective industrielle aussi : « Quels sont les sites où il y aurait de l’emploi autour du démantèlement ? Ce pourrait être le cas des technocentres… » La France se lance dans une phase de démantèlement inédite. Celui de Fessenheim va au moins durer vingt ans. La fermeture de douez autres réacteurs est prévue entre 2027 et 2035. Le maire pense que l’Alsace pourrait devenir une région pilote dans ce domaine.

Claude Brender, le maire de Fessenheim.

Un moyen d’envisager la création d’un nouveau bassin d’emploi, car tout selon lui repose sur le travail dans cette histoire de fermeture. De travail et de revenus pour la commune : « Il y a 200 salariés d’EDF qui habitent ici, plus d’une centaine vont devoir partir, soit entre 300 et 500 avec les familles. C’est un vrai enjeu pour les écoles, les commerces, pour les services. » Sans parler de la perte fiscale que représente la fermeture de la centrale, un manque à gagner de 6,3 millions d’euros, dont 3,4 qui bénéficiaient directement au territoire.

« Nous, on a toujours eu cette préoccupation de l’emploi de l’après-centrale ! » 

« Je ne peux pas comprendre que ni les cadres ni les élus n’aient anticipé la fermeture. Ils espéraient que cette centrale serait éternelle jusqu’à la nuit des temps. Leur unique but à tous était d’empêcher que le plan de Hollande se mette en place. » André Hatz, président de Stop Fessenheim est l’une des figures de proue du mouvement antinucléaire régional. En face du site, sur la digue qui donne sur les deux réacteurs, il prend le temps de détailler tous les risques recensés depuis des années : attaque terroriste facile avec un aéroport à moins de 5 km de là, risques d’inondation, vieillissement des infrastructures, nombreux incidents depuis des années… Les raisons de s’inquiéter sont nombreuses pour ce retraité devenu spécialiste des réacteurs à eau pressurisée.

André Hatz, président de Stop Fessenheim et l’une des figures de proue du mouvement antinucléaire régional.

Hors de question pour autant de se désintéresser du sort des travailleurs de la centrale. « Nous, on a toujours eu cette préoccupation de l’emploi de l’après-centrale ! » André, méticuleux, sort de sa pochette plusieurs documents et schémas des scenarii auxquels les associations antinucléaires locales réfléchissent depuis 2012. « Nous nous étions rendu compte qu’il n’y avait pas de plan précis pour le démantèlement, alors on a fait un planning pour prendre en compte les aspects techniques, mais aussi humains. Nous tentions de nous mettre à la place des gens en face. » André et ses camarades envisagent par exemple la création d’une usine de fabrication de mâts et de pales d’éoliennes, au bord du canal du Rhin, à côté de l’ancienne centrale. Ces matériaux auraient pu remonter jusqu’à Rotterdam et ses îles via le transport fluvial. « Il y a beaucoup de soudeurs à la centrale, c’était une façon d’imaginer leur reconversion ! » Des industriels allemands voisins proposaient aussi de créer une zone d’activité binationale, mais le maire comme le gouvernement n’ont jamais donné suite à ces différentes pistes.

Le village de Fessenheim, le 19 février 2020.

De leur côté, Alain Besserer et Vincent Rusch se sont fait une raison. Le premier est optimiste et profondément attaché à sa terre natale : « J’aime beaucoup les chats et tel les chats, je vais retomber sur mes pattes. Ma femme occupe un poste qui lui plaît beaucoup. Elle a des parents qui prennent de l’âge, et souhaite être présente pour eux. » Le second, déterminé, troquera son rôle de délégué CFDT pour la création de son entreprise d’ébénisterie. Il est déjà formé. « Je crois qu’après tout ça, je vais avoir besoin de créer. »

Pour leur apporter tout son soutien et celui de la commune, le maire et tête de la liste « Fessenheim, relevons le défi » a prévu une action symbolique, quelques heures avant l’arrêt du réacteur no 1 : « Comme on n’a pas de visibilité sur l’avenir, et que l’on entre dans une période trouble, dans les ténèbres (dit-il en souriant), vendredi soir, on va plonger Fessenheim dans le noir ! » Plus d’éclairage public mais une soupe populaire sur la place du village. À la bougie ?

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Source : Sarah Lefèvre pour Reporterre

Photos : © Christoph de Barry/Reporterre
. chapô : la centrale nucléaire de Fessenheim, le 19 février 2020.

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